Tu vois, il errait dans les rues de Paris, tard dans la nuit, complètement titubant après avoir avalé une belle quantité de vin rouge. Où il était arrivé ? À vrai dire, il sen fichait pas mal. Paris, cest sa ville natale, et ses pieds le ramèneraient bien chez lui en pilotage automatique. Il était occupé à une tâche bien plus importante : philosopher tout haut, comme souvent.
Mais pourquoi, pourquoi ma vie est comme ça, hein ? Jai vingt-sept ans, tous mes potes ont des gosses qui vont déjà à lécole, et toutes les filles me quittent au bout dun mois, dans le meilleur des cas. Je suis brusque ? Non, pas vraiment Enfin, peut-être bien que oui. Mais bon, cest comme ça quun homme doit être, non ? il a esquissé un petit sourire de travers. Le seul truc où jai vraiment réussi, cest dans le business. Je suis pas millionnaire, clairement, mais jen fais assez pour vivre tranquille.
Soudain, il sest arrêté net. Il sest pris la tête entre les mains, les larmes ont commencé à couler toutes seules.
Jai filé tellement dargent à ce foutu docteur, et à la fin, il ma sorti : « Désolé, je peux rien faire pour vous. Voilà ladresse dun spécialiste à Paris, mais franchement, je suis pas sûr quil puisse grand-chose non plus. » Demain, tiens, jirai voir ce type.
Il sest approché dun des ponts sur la Seine. Il a regardé la surface sombre de leau qui coulait en dessous.
Pourquoi pas tout finir avec un plongeon ? La Seine, cest profond tout finir là-dedans ? il a encore jeté un coup dœil à la rivière. Non, jme jetterai pas à leau, il fait trop froid. Et puis, Socrate na pas mangé. Je ferais mieux de rentrer.
Il a traversé le pont, et là, il a remarqué, en plein milieu, une femme toute jeune. Elle avait un petit derrière elle, enveloppé dans un porte-bébé sur sa poitrine. Elle regardait la Seine, comme complètement perdue. Et soudain, elle a commencé à grimper sur la rambarde. Elle sest mise debout, les bras écartés Aussitôt, il sest précipité, il la saisie à la taille, la attirée vers lui et ils sont tombés ensemble sur le trottoir poussiéreux. Le bébé sest mis à pleurer.
Mais tes folle ou quoi ?! il a gueulé sans réfléchir, la sobriété retrouvée dun coup.
Quest-ce que tu veux, pourquoi tu te mêles de ce qui te regarde pas ?! elle sest effondrée en larmes à son tour.
Je sais pas jai eu limpression quil était un peu trop tôt pour toi de mourir, il a montré le bébé dun signe de tête. Surtout pour lui. Allez, relève-toi, rentre chez toi, va retrouver ton mec ou ta mère ! Ya bien quelquun chez toi, non ?
Jai rien, jai personne. Ni chez moi, ni mari, ni maman. Personne, tu comprends ?
Super, voilà que je me retrouve avec ça sur les bras, il la remise debout, bébé compris. Viens.
Je vais nulle part avec toi ! Et si tes un malade, genre un psychopathe ?
Pour se jeter à leau, cest toujours possible, hein ! Mais croiser un psychopathe, ça te fait peur ? il la tirée doucement par le bras. Allez, viens !
***
Ils ont marché dans Paris, la nuit, accompagnés par les pleurs du petit. Finalement, il na plus tenu :
Il va pleurer comme ça toute la nuit, ton fils ?
Il a faim, sûrement. Elle la pressé contre elle.
Bah, donne-lui du lait, alors.
Jai ni lait, ni fric.
Ni beaucoup de jugeote, visiblement il a jeté un regard autour. Tiens, y a un Franprix ouvert la nuit. Viens, on va acheter du lait.
***
Le vigile et la caissière leur ont lancé des regards suspicieux, mais il a pris un panier dun air assuré et a fait signe à la fille de le suivre :
On y va. Il est où le lait ? il a demandé à la caissière.
Là-bas, elle a indiqué du doigt.
Arrivés devant le rayon :
Prends ce quil te faut, il commande.
Euh, celui-là, elle a choisi un petit pack.
Prends-en plus, vraiment, prends autant quil faut. Il la laissée remplir le panier. Tas besoin dautre chose ?
Des couches.
Cest quoi les couches ?
Là-bas, tu vois un sourire furtif lui a échappé.
Prends, vas-y.
Et des lingettes, cest possible ?
Bien sûr.
À la caisse, il a tendu sa carte.
On ne prend que lespèce, monsieur, annonce la caissière.
Il a sorti sa liasse de billets pliée, des jolis billets de deux cents euros. Il en a tendu un.
Jai pas la monnaie, a-t-elle soupiré.
Alors rajoutez des chocolats pour la différence, il a indiqué dun geste impatient.
***
Arrivés chez lui, elle a regardé lappart, ébahie. Lui a enlevé ses chaussures, sest dirigé illico vers le frigo, a sorti un poisson quil a balancé à son chat, puis il a attrapé du jus dorange, sest servi un grand verre et la vidé dun trait. Il sest finalement tourné vers elle :
Tu dormiras dans cette chambre-là. Il a tout montré du doigt. Cuisine, salle de bains, WC. Moi, je file me coucher.
Il a rejoint sa propre chambre. Juste avant dentrer, il sest retourné :
Au fait, tu tappelles comment ?
Amandine.
Moi cest Vincent.
***
« Bon, il na pas lair dêtre un fou, finalement ! » pensa-t-elle tout en allant dans la cuisine pour allumer le gaz et mettre la bouilloire. « Quelle imbécile, jallais vraiment sauter Si ce malade ne mavait pas empêchée ! Et avec Adrien, dehors la nuit on aurait gelé. Il nous virera demain de toute façon. Au moins, on sera au chaud ce soir, cest déjà ça. »
La bouilloire a sifflé. Elle a couru dans la chambre quil lui avait montrée, posé le bébé en pleurs sur le lit, sorti un petit flacon du sac à dos, puis est vite retournée à la cuisine. Elle a tout lavé, dilué le lait avec de leau chaude et la donné au bébé qui la bu dun trait, à moitié endormi. Une couche propre, un coup de lingette, et hop, il dormait. Elle sest lavée rapidement, a rejoint la cuisine. Et, là, elle a réalisé quelle crevait la dalle. Elle a ouvert le frigo, attrapé direct un morceau de saucisson sec, puis sest fait un sandwich avec de la baguette, du jambon, du fromage.
Quand elle a eu calmé sa faim, elle sest rendue compte quelle se comportait un peu comme chez elle, mais bon Elle a haussé les épaules, sest allongée à côté de son fils et sest endormie aussitôt.
***
Le matin sest pointé. Elle sest levée plusieurs fois dans la nuit pour nourrir Adrien huit mois, il a toujours faim, ce petit. Elle avait entendu le proprio se lever dans la nuit aussi. Là, il était déjà debout.
« Faut pas rêver, faut que je parte vite, » pensa-t-elle en se faufilant hors du lit sans réveiller le petit.
Vincent était déjà devant la gazinière à préparer quelque chose. Elle sest vite lavée, puis la rejoint dans la cuisine.
Assieds-toi, il a dit sans lever la tête, Je te fais des œufs brouillés.
Non, assieds-toi, toi, elle la poussé gentiment.
Elle a sorti un bouquet daneth frais, la ciselé finement, la saupoudré sur les œufs. Elle a soigneusement lavé les verres, préparé du café.
Pendant tout ce temps, Vincent passait des coups de fil, donnait des ordres à droite à gauche, râlait un peu. Amandine avait bien limpression qu’il ne faisait même pas attention à elle. Il a mangé, bu son café, puis sest relevé.
Amandine a retenu son souffle.
« Voilà, il va me mettre dehors »
Écoute bien, Amandine, il a dit tout à trac. Je pars une semaine. Lessentiel, cest que tu toccupes du chat, il sappelle Socrate. Surtout, ne lui donne pas de « Whiskas » ni autre cochonnerie ! Il mange que du poisson frais ou de la viande fraîche. Mon bureau, interdit dy entrer ! Le reste, tu fais comme tu veux.
Un cri a alors retenti de la chambre. Amandine a bondi, cherché un signe de permission du regard.
Vas-y, a-t-il fait dun signe de tête.
Cinq minutes plus tard, elle était de retour, son bébé dans les bras. Sur la table, plusieurs billets de deux cents euros.
Ça devrait suffire pour la semaine, il lui a lancé un signe de tête. Bon, je file.
Il sest avancé vers la porte. Et là, Adrien a tendu ses bras vers lui en murmurant un truc qui ressemblait à « papa ». Peut-être que Vincent la juste rêvé, mais il a senti quelque chose lui serrer le cœur. Il ne serait jamais papa.
Dis, Amandine je peux le prendre dans mes bras ? il a articulé sans sy attendre lui-même.
Bien sûr, elle lui a tendu le bébé, et un vrai sourire a illuminé son visage. Tas jamais tenu un enfant, hein ?
Jamais.
Bah, cest comme ça quon fait !
Le bébé a éclaté de petits sons joyeux, faisait de grands gestes de ses mains toutes potelées. Vincent, lui, narrivait pas à détacher son regard de ce petit ange.
« Jaurai jamais un fils, » pensa-t-il, le visage ombragé. Il a rendu le petit à sa mère et est sorti.
***
Quelques jours plus tard. Il est revenu chez lui. Même le spécialiste parisien lui avait confirmé : il naurait jamais denfants. Il était mal, vraiment mal.
« À quoi bon tout cet argent, un grand appart de quatre pièces avenue de la Grande-Armée, un gros 4×4 plein de places, si cest pas pour une famille ? Chez moi, cest le bazar complet. Le 4×4, sept places et pourtant je suis toujours seul »
Il a poussé la porte de son appart dun air sombre et là une propreté impeccable, ça brillait partout. Le sourire coupable dAmandine. De petites mains qui sagitent : « Pa-paaa ! »
Il a laissé tomber son sac sur le sol, et ses bras se sont tendus tous seuls vers le petit Adrien.






