Mistigri le roux a fait grève de la faim chez son fils. Les mots du docteur ont forcé la grand-mère à retourner au village.

Je repense souvent à cette histoire, des années plus tard. Mistigri avait cessé de manger dès le troisième jour. Geneviève Moreau, d’abord, crut à un caprice. Mais les mots du vétérinaire lui firent fixer le miroir, elle n’y vit qu’une âme aussi esseulée que celle de son chat.

— Allô, docteur ? Pourriez-vous passer ? Notre chat est très mal, il n’a rien avalé depuis trois jours.

Le docteur Philippe Lefèvre soupira. Il détestait les visites à domicile, mais quelque chose dans la voix de cette dame le poussa à accepter.

— Très bien, donnez-moi l’adresse.

Une demi-heure plus tard, il sonnait à la porte d’un appartement neuf, dans une résidence de la périphérie lyonnaise. Un homme d’une quarantaine d’années, chemise élégante, visage tiré, lui ouvrit.

— Entrez, docteur. Maman est au bord des larmes, je ne sais plus quoi faire.

Dans le vaste trois-pièces flambant neuf flottait l’odeur des travaux récents, mêlée à une étrange fadeur. Celle des fenêtres rarement ouvertes. Sur le canapé, une femme âgée au regard éteint. Près d’elle, pelotonné, un grand chat roux au poil terne, à l’air apathique.

— Bonjour, dit Philippe en s’asseyant près d’elle. Comment s’appelle ce patient ?

— Mistigri, murmura la vieille dame. Docteur, il ne va pas bien. Il ne mange pas, ne joue plus, reste couché. Une maladie, peut-être ?

Le vétérinaire prit le chat délicatement, l’examina. Température normale, respiration calme, abdomen souple.

— Quel âge a-t-il ?

— Huit ans. Je l’ai recueilli tout petit, il miaulait devant le portail de notre maison. Je l’ai élevé, il était si vif, si joueur.

— Et quand cela a-t-il commencé ?

Le fils s’impatienta.

— Dès qu’on a emménagé ici. Il y a trois jours. J’ai convaincu maman de venir vivre en ville. Trop dangereux pour elle de rester seule à la campagne. On vend la maison, les acquéreurs sont trouvés. Je croyais lui faire plaisir. Ici, une vraie salle de bains, le chauffage central, les commerces à deux pas. Et elle, avec ce chat comme un toutou en peluche.

Philippe observa Geneviève. Elle avait les épaules basses, la même prostration que l’animal.

— Je comprends, dit-il en sortant son stéthoscope. Physiquement, Mistigri va bien. Il souffre d’un stress dû au déménagement. Les chats sont très attachés à leur territoire, bien plus qu’aux humains, contrairement à ce qu’on croit. Pour lui, ce départ a été la perte de tout son univers familier.

— Alors que faire ? Le fils attendait des consignes précises.

— Donner du temps. Il s’adaptera peu à peu. On peut prescrire un léger calmant. Mais l’essentiel est de recréer un environnement rassurant. Avez-vous apporté des objets de l’ancienne maison ? Son panier, ses gamelles ?

Geneviève secoua la tête.

— Christophe m’a dit que c’était inutile d’emporter les vieilleries. Tout est neuf : gamelles, litière, même un joli panier en osier.

— Voilà le problème, reprit Philippe en se levant. Pour ce chat, rien ici ne lui rappelle son foyer. Pas même les odeurs. Si vous voulez l’aider, rapportez ses affaires de l’ancienne maison. Le panier, ses jouets s’il en avait. Et de préférence quelque chose qui sente la demeure d’avant. Un tapis, par exemple.

Christophe haussa les épaules.

— Docteur, sérieusement ? Pour une vieille couverture, un chat arrêterait de manger ?

— Très sérieusement. Les animaux sont bien plus sensibles aux changements que nous l’imaginons. Imaginez qu’on vous exile soudain dans un pays étranger, tout vous y est inconnu, et qu’on vous dise : réjouissez-vous, c’est mieux ici.

Geneviève laissa échapper un sanglot. Les deux hommes la regardèrent, surpris.

— Maman, qu’est-ce que tu as ?

— Rien, rien, fit-elle en essuyant ses yeux d’un mouchoir. C’est juste que le docteur parle de Mistigri, mais j’éprouve la même chose. Comme si on m’avait transplantée, aussi. Tout est pratique, confortable, mais le cœur n’y est pas.

Christophe resta interdit.

— Maman, je n’ai fait que penser à toi. Une maison de campagne à ton âge, c’est fini. Poêle à allumer, eau à tirer.

— J’ai vécu toute ma vie comme ça, répliqua-t-elle doucement. Ça ne m’a jamais pesé. J’avais mon jardin, mes poules, mes voisines. Je courais chez Josette tous les jours, on s’asseyait sur le banc devant la mairie à parler de la vie. Ici… elle désigna l’appartement du geste. Tout m’est étranger. Je ne connais personne, je ne sors plus. Je reste seule à regarder la télévision.

— Mais tu avais dit oui au déménagement !

— Oui, parce que je pensais te tranquilliser ainsi. Tu t’inquiétais pour moi. Alors j’ai voulu essayer. Seulement je comprends maintenant que je ne peux pas vivre comme cela.

Philippe s’éclaircit la voix.

— Voyez-vous, je suis vétérinaire depuis longtemps et j’ai observé une chose. Les animaux reflètent souvent l’état de leur maître. Peut-être que Mistigri ne mange pas seulement à cause du déménagement. Il sent que vous êtes malheureuse ici.

Un silence. Christophe arpenta la pièce, digérant l’information.

— Maman, tu es vraiment si malheureuse que ça ?

Geneviève caressa le chat, qui miaula faiblement.

— Christophe, je sais que tu voulais mon bien. Cet appartement est beau, tu prends soin de moi. Mais le bonheur ne se résume pas au confort. Là-bas, dans ma maison, j’étais chez moi. Ici, je suis comme Mistigri. Dans une cage dorée.

— Mais la maison est presque vendue ! Le compromis est signé, j’ai reçu un acompte !

— Rends l’acompte, dit-elle d’une voix soudain ferme. Je ne veux pas vendre. C’est mon lieu, toute ma vie est là. J’y ai vécu trente ans avec ton père. Chaque arbre, chaque buisson me parle. Pardonne-moi, mon fils, mais je ne peux pas rester.

Christophe se laissa tomber dans un fauteuil, se massant les tempes.

— Je voulais juste te faciliter la vie.

— Je le sais, mon chéri. Mais ce qui me faciliterait la vie, ce serait que tu viennes plus souvent. Que tu amènes les petits-enfants le week-end, comme avant. Tu te souviens comme ils s’amusaient dans mon potager à cueillir les fraises ?

Une semaine plus tard, Philippe reçut un appel. La voix de Geneviève était transformée, gaie et vivante.

— Docteur, je voulais vous remercier ! Mistigri a retrouvé la vie ! Il mange avec appétit, court dans le jardin, chasse les moineaux comme au bon vieux temps.

— Vous êtes retournée au village ?

— Oui, Christophe m’y a ramenée. Les acheteurs ont accepté d’annuler le compromis, non sans rouspéter. Mais mon fils a tout arrangé. Il promet de venir chaque week-end m’aider. Je suis si heureuse ! Ce matin, je suis sortie sur le perron. La rosée sur l’herbe, les oiseaux, et ma voisine Josette qui m’appelle par-dessus la haie : « Geneviève, te voilà revenue ! » Ça, c’est la vraie vie.

Philippe sourit.

— Je suis ravi. Transmettez mon bonjour à Mistigri.

— Inévitablement. Et je voulais ajouter : vous n’avez pas seulement soigné mon chat, vous m’avez ouvert les yeux. J’ai compris qu’on ne peut pas vivre là où l’âme n’est pas, même si tout le monde dit que c’est mieux.

— Chacun a son bonheur, sa place au soleil.

Raccrochant, Philippe réfléchit. Combien de fois décidons-nous pour les autres ce qui est bon pour eux, sans leur demander leur avis ? Les enfants installent leurs vieux parents en ville, sincèrement convaincus de bien faire. Et les aînés dépérissent dans des appartements modernes, regrettant leur jardin et leurs commères. Exactement comme ce chat roux qui refusait de manger dans une gamelle inconnue.

Un mois plus tard, Christophe téléphona au vétérinaire.

— Docteur, je voulais vous remercier à mon tour. Figurez-vous que sur le coup, j’ai été vexé. Je croyais que maman ne reconnaissait pas mes efforts. Mais je suis allé passer un week-end là-bas, et j’ai compris. Elle a rajeuni de dix ans ! Elle court dans son potager, fait des confitures, jacasse avec les voisines. Je ne l’avais pas vue comme ça depuis longtemps. J’aurais dû l’écouter plus tôt.

— L’essentiel est que vous l’ayez compris à temps.

— Oui. Maintenant, ma femme, les enfants et moi, on va tous les samedis. Les garçons adorent. Grand-mère leur donne des tartes, ils jouent avec Mistigri. Et moi, je me sens bien là-bas. Un calme, une paix. En ville, je cours tout le temps, alors qu’ici, on recharge les batteries.

— Vous voyez, tout s’arrange.

— Exactement. Maman avait raison. Chacun sa place. On n’impose pas sa vision du bonheur, même avec les meilleures intentions.

Geneviève Moreau vit toujours dans sa maison de pierre. Mistigri est redevenu ce gros chat roux espiègle qui l’attend au portail et l’accompagne dans toutes ses tâches. Quant à Christophe, il a appris une leçon : prendre soin des siens, ce n’est pas seulement leur offrir le confort, c’est aussi respecter leurs choix, même quand on ne les partage pas.

Parfois, le bonheur n’est pas dans un appartement neuf avec chauffage central. Il est dans une vieille demeure aux planchers qui craquent, où l’on a vécu la moitié de sa vie, où chaque recoin est chargé de souvenirs. Et c’est un simple chat roux, refusant de manger ailleurs, qui l’a rappelé à tous.

Et vous, qu’en pensez-vous ? Les commodités de la ville valent-elles toujours la maison qu’on quitte ? Donnez votre avis en commentaires.

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