Cher journal,
Je viens de franchir le cap de mes septante ans, après avoir élevé trois enfants. Ma femme est décédée il y a trente ans, et je ne me suis jamais remarié. Les raisons sont innombrables manque de chance, difficulté à retrouver lamour, le poids du temps qui passe mais à vrai dire, peu importe. Il y avait tant dautres choses à régler.
Mes deux fils, Pierre et Jacques, étaient de véritables fauteurs de troubles, toujours à se battre. Jai dû les changer détablissement scolaire à plusieurs reprises, jusquà ce quils rencontrent un professeur de physique exceptionnel à lInstitut SaintExupéry de Bordeaux. Ce dernier a perçu en eux un talent évident pour les sciences, et aussitôt, les disputes, les bagarres et les soucis ont disparu.
Ma fille, Amélie, était également difficile. Elle peinait à sintégrer avec ses camarades, et le psychologue de lécole me conseilla de la conduire chez un psychiatre. Mais alors, un nouvel enseignant de littérature, Monsieur Lefèvre, est arrivé au lycée de Lyon et a créé un atelier décriture pour débutants. Amélie sest plongée dans lécriture du matin au soir, et ses nouvelles ont dabord figuré dans le journal de létablissement, puis dans les clubs littéraires de la région. En bref, les garçons ont reçu une bourse pour entrer dans une prestigieuse université scientifique, et Amélie a intégré une école de lettres.
Je me suis retrouvé seul. Le silence ma enveloppé comme le cri dun loup dans la nuit. Jai alors repris la pêche, le jardinage et lélevage de cochons sur notre grande parcelle au bord de la Vienne. Le revenu était correct, même si, à la fin, jai découvert que lingénieur de lusine de SaintÉtienne gagnait bien moins que moi. Cela ma permis daider mes enfants : leur offrir des voitures modestes mais fiables, mettre de largent de côté pour leurs besoins et leur acheter de bons vêtements. Mais le temps me manquait davantage quavant ; chaque journée était occupée par lentretien du domaine et le commerce de nos produits, et jaimais cela.
Dix ans se sont écoulés et lanniversaire de mes septante ans approchait. Javais prévu de le célébrer en solitaire. Mes fils, désormais chefs de projets ultrasecrets pour le ministère de la Défense, ne pouvaient se libérer le weekend. Ma fille, désormais écrivaine itinérante, parcourait les symposiums de journaux et de poètes. Je ne voulais donc pas les déranger.
«Je le fêterai moimême,» pensaisje. «Rien à célébrer, je suis seul» Je me suis promis de parcourir la ferme et, en soirée, de masseoir avec une petite bouteille de whisky en souvenir de ma femme, et de lui raconter à quel point ils étaient devenus grands.
Le matin même, je me suis levé avant laube pour surveiller les cochons, comme chaque jour. En sortant de la maison, sur le pré éclairé encore par les étoiles, jai découvert un objet étrange, allongé, enveloppé dans une bâche.
«Questce que cest?», me suisje exclamé. Soudain, plusieurs projecteurs se sont allumés, illuminant le pré et les personnes qui émergeaient de derrière la maison : mes fils avec leurs épouses et leurs enfants, plusieurs proches, et Amélie, accompagnée dun homme grand, lunettes épaisses, au regard bienveillant.
Tous tenaient des ballons, soufflaient dans des sifflets et appuyaient sur des pistons de bombes à air, criant, agitant les bras, sélançant pour membrasser :
«Bonne fête, Papa!»
Javais presque oublié lobjet au milieu du pré. Les gamins mont empêché de retourner dans la maison où leurs épouses saffairaient à dresser la table.
«Attends, papa, attends,» a dit Amélie. «Je peux te bander les yeux?»
«Allez, faisle,» aije accepté.
Elle a passé un tissu épais autour de ma tête, ma tourné plusieurs fois, puis a crié :
«Quavezvous encore préparé?»
«Un cadeau,» a répondu Pierre, un brin nerveux.
«Jespère que ce ne sera pas trop cher», aije protesté. «Je ne veux rien.»
«Ne ten fais pas, papa,» a rétorqué Jacques. «Cest juste un petit présent, un signe daffection.»
Ils mont mené à lobjet. Amélie a retiré la bandeau, et la musique des hautparleurs a explosé, le rythme dune batterie résonnant partout. Les enfants ont arraché la bâche. Sous les projecteurs brillait une Citroën DS 1965, toute brillante, couverte dune nouvelle couche de vernis.
Jai failli perdre connaissance. Ils mont soutenu, mont fait asseoir sur une chaise. Je ne répétais quun seul mot :
«Mon Dieu, mon Dieu»
«Calmetoi, papa,» a éclaboussé Amélie dun jet deau. «Tu as toujours rêvé de cette voiture.»
«Ce nest pas bon marché,» aije murmuré.
«Pas plus cher que lamour,» a répliqué Pierre.
«Allez, monte,» a continué Amélie. «Nous voulons prendre des photos.»
Jai ouvert la portière, mais il y avait une boîte en carton à lintérieur.
«Questce que cest?», aije demandé.
«Ouvre,», ma ordonné Amélie.
Jai soulevé le couvercle et, du fond, deux yeux curieux mont regardé. Jai sorti un petit chaton touffu, le serrant contre moi :
«Un vrai tigré!Comme celui que nous avions avec ta femme, Baptiste. Vous vous en souvenez?Le petit tigré que vous chérissiez quand vous étiez tout petits.»
«Oui, on sen souvient, papa,» ont répondu les enfants.
Je nai jamais pu masseoir dans la DS. Je suis monté à létage, dans ma chambre, et jai montré le chaton aux photos de ma défunte épouse, Marguerite. Des larmes coulaient sur mes joues :
«Tu vois, Marguerite, tu vois?Je lai fait. Ils nont rien oublié» Aije murmuré à la photo.
Mais les enfants ne mont pas laissé rester seul longtemps. La table du rezdé sous les chandelles était dressée, les toasts ont commencé. Amélie ma chuchoté à loreille quelle était déjà à quatre mois de grossesse et quelle venait avec son fiancé, le professeur Léon, rendre visite. Elle resterait avec nous, surtout que son nouveau roman pouvait être écrit partout. Son fiancé devait bientôt rejoindre ses parents en NouvelleAquitaine, et deux semaines plus tard ils organiseront le mariage à léglise SaintPaul de Lyon.
«Tu es daccord, papa?», a demandé Amélie.
«Cest comme un rêve féérique,» aije répondu, avant de lembrasser sur le front.
La soirée sest déroulée entre conversations, grignotages, verres de vin et souvenirs. Tout le monde était heureux. Le soir, je suis allé au cimetière de Marguerite, je me suis assis longuement devant sa tombe et je lui ai parlé.
La vie prenait un nouveau sens, surtout avec cette voiture. Il me faudrait acheter des vêtements dépoque, prendre le volant et me rendre à la grande ville voisine. Sur le lit, le petit chaton ronronnait.
«Tom,» aije dit, et jai répété : «Tom.»
Le minou sest étiré, tout petit encore. Je lai caressé, puis je me suis endormi.
Le lendemain, il fallait se lever tôt : nourrir les cochons, arroser le potager, pêcher au bord de la rivière. Au rezdé, Amélie et Léon dormaient encore.
Les garçons, avec leurs familles, étaient partis, et le silence régnait. Tom a suivi mes pas, est tombé dans la mangeoire des cochons, sest emmêlé dans les filets dune barque, puis a tenté de manger le reste de lappât pour poissons. Jai ri en le taquinant :
«Comme si la jeunesse revenait,» lui aije dit en le caressant.
Tom a miaulé, sest accroché à ma main avec ses petites griffes.
«Espèce de petit voyou!» aije éclaté de rire.
Ce récit na aucun but héroïque. Il ne sagit que dun rappel à ceux qui peuvent encore rendre visite à leurs parents :
Nattendez pas demain. Prenez la route dès maintenant.
Pierre, le 22 juin 2026.
Leçon du jour: le bonheur se cache dans les petites retrouvailles, et il faut les saisir avant que le temps ne les emporte.







