Cher journal,
«Manon, ne men veux pas, je ne vivrai pas avec toi »
«Et si on essayait, Sébastien?» répondit-elle, les yeux fixes, un léger rougissement sur les joues.
«Jai tout dit, Manon.» murmuraije, le cœur serré.
Élise Dupont est née alors que je nétais quun écolier de CE1. Je me souvenais bien de sa mère, la célèbre Léa Dupont, belle comme une fleur et au ventre arrondi, et de son père fier, Yves Dupont. Souvent, Léa poussait la petite poussette hors des grilles de la cour, et je ne pouvais mempêcher dy jeter un coup dœil, comme par enchantement.
Les années ont passé, et Élise a grandi. Un jour, elle a surgit du portail de la maison familiale, vêtue dune robe brillante, un grand nœud sur la chevelure châtain clair. Elle jouait avec ses amies, construisant une petite cabane près du parterre. Jobservais tout de la fenêtre de la maison opposée, juste en face de la nôtre, dans la même rue de SaintÉtienne.
«Sébastien, accompagne Élise, sil te plaît!» demanda un matin Léa. Jai accepté, et pendant presque un an je devins le «grand frère» de cette petite première. Dabord, nous allions à lécole en silence, puis Élise, impatiente, me racontait ses anecdotes de classe. Ses cours se terminaient tôt et elle mattendait patiemment à la sortie.
Parfois, je rentrais chez moi avec les camarades, et Élise marchait à nos côtés. Jai fini par lattendre chaque matin au portail, prenant sa main dès quelle sortait, et nous traversions ensemble le chemin de lécole.
Lan suivant, Élise me demanda doucement la permission daller jouer avec ses copines. Désormais, les filles menaient le convoi, et je restais derrière, prêt à intervenir. Un jour, un canard surgit sur le chemin, siffla, battait des ailes, et les petites filles eurent peur. Je me mis entre elles et loiseau, et elles séloignèrent en criant.
Lannée suivante, je partis étudier à la ville voisine de ClermontFerrand, où jai intégré le lycée technique. Je ne rentrais que les weekends et pendant les vacances. Élise, les yeux baissés, ne me saluait plus. Plus tard, je suis entré à lÉcole Nationale de Pilotage et je rentrais encore plus rarement.
«Maman, qui estcette fille?» demandaije un soir, alors que la grande Élise, élégante, surgissait du portail.
«Cest Élise, notre fille!» répondit ma mère, un sourire aux lèvres.
«Comment se faitil quelle soit là?» métonnaije.
«Le temps a fait son œuvre», soupira-t-elle doucement, «et chaque jour je me réjouis que nos enfants aient reçu le meilleur de nous.»
Je la revoyais parfois en cachecache derrière les rideaux de velours, parfois avec des seaux deau à la fontaine du quartier, parfois vêtue dun uniforme strict pour passer des examens. Je voulais toujours la raccompagner, mais la dernière goutte fut cette voix que jentendis en réparant la clôture avec mon père : «Avec une voix pareille, tu irais jusquau bout du monde!»
Un matin, en sortant du portail avec des seaux deau, je la croisai à la fontaine.
«Bonjour!», lançat-elle, et mon cœur se figea.
«Bonjour, Élise,» balbutiaije, les mots engourdis. Les seaux se remplissaient lentement, mais aucun sujet ne venait à lesprit. Je partis, le cœur lourd, sentant pour la première fois le vrai goût de lamour non réciproque.
Après mon affectation à la base aérienne de Morlaix, je rentrais de temps en temps, espérant enfin avouer mes sentiments à Élise, qui était désormais plus âgée. Les journées de travail et les corvées de mon père, qui rénovait la grange, la salle de bain et même la bergerie, senchaînaient sans fin.
Un jour, je demandai à ma mère pourquoi je ne voyais plus Élise.
«Elle est partie étudier à Paris,» me réponditelle. Ainsi, je repartis à Morlaix, le cœur encore plus vide.
Un an plus tard, je la revus brièvement, mais je ne leus plus. Elle marchait aux côtés dun grand gaillard du village, riant à ses blagues. Elle me lança un sourire condescendant, et je compris quelle sétait mariée et vivait maintenant à la retraite dans un centre de soins.
«Sébastien, arrête de souffrir, tu nes plus un gamin,» me conseilla ma mère, devinant mon désespoir.
Cette longue suite dépisodes ma appris que lon ne peut jamais forcer le cours du cœur. On peut accompagner, soutenir, mais le véritable amour doit être réciproque, sinon il ne fait que nourrir la nostalgie. Ainsi, je retiens que la patience et le respect de soi sont les seules clés pour avancer sans se perdre.






