Une véritable femme française

Vraie femme

Mireille, tes où, bon sang?! Ramène-moi des cornichons! On va pas tattendre jusquà lhiver, si?!

Le ton dHenri, son mari, frisait déjà lindignation, cest dire sil était à bout. Mais Mireille, elle, avait autre chose à faire. Elle sattaquait avec une minutie toute saint-germainoise à son œil gauche, caressant ses cils avec un mascara flambant neuf, hein dun prix à donner des sueurs froides à un banquier. De la poudre, du liner, des ombres irisées (recommandation de Gisèle, sa meilleure amie, qui avait juré ses grands dieux «Mireille, avec ces couleurs-là, tu vas rivaliser avec les actrices du Festival de Cannes»), si bien que son œil droit avait désormais doublé de volume, façon grenouille amoureuse. Mais pas question de sarrêter en si bon chemin.

Quant aux cornichons trempant dans la baignoire, Mireille nen avait strictement rien à cirer.

Tout ça parce que, la semaine davant, linénarrable Henri le même qui charcutait ses légumes sur la planche à découper, prêt à stériliser des bocaux de cornichons pour la prochaine apocalypse avait déclaré, entre la poire et le fromage:

Jaimerais quand même que tu deviennes une vraie femme, tu sais!

Et, sans prévenir, il lui avait tendu sa carte bancaire, alourdie de ses économies secrètes (dissimulées tout de même un an, le filou).

Que Mireille soit tombée des nues, cest peu dire.

Premier réflexe: une engueulade en bonne et due forme. Car enfin, si Henri était capable de se faire un petit pactole sans que ça transparaisse dans les comptes de la maison, cest quil y avait anguille sous roche, non? Salaire en douce, mensonge en embuscade, magouilles inexplicables On ne sen sort plus! Cest pas humain, ce casse-tête.

Mais une seconde pensée lui traversa lesprit. Mireille, la bouche grande ouverte, sest assise comme une vieille surgelée sur le tabouret de la cuisine, oubliant illico le pot-au-feu qui criait à laide sur la plaque vitrocéramique.

Vraie femme, ça veut dire quoi, au juste?

La question méritait le détour.

Elle faillit hurler et balancer contre le mur le nouveau service à vaisselle offert par sa belle-mère, Jacqueline, celui quelle naurait osé rêver même dans ses délires post-fromage. Une vaisselle de compétition, importée de Limoges, que même la Reine dAngleterre naurait pas boudé. Quand Mireille a pleuré en caressant les assiettes, Jacqueline en avait ri:

Mais enfin, Mireille! Tu es la plus douce. Moi, je ferais tout pour vous. Allez, profitez!

Pourquoi tant de générosité? Mystère. Jacqueline navait jamais pipé mot là-dessus. Elle avait embrassé tout le monde (scrupuleusement: dabord Mireille, puis son saut dHenri, puis les petits-enfants, puis la chatte), et zou! Retour à Lons-le-Saunier, car, comme elle disait, «ma bête noire, cest quil faut tout surveiller chez soi, autrement, les salades poussent à lenvers».

Et Mireille, au fond, ça lui allait. Elle déposait volontiers les enfants chez leur mamie le week-end et se demandait, à chaque visite, comment faire plaisir à celle qui, tout de go, lavait adoptée dans la famille sans jamais la juger.

Parce que, soyons clairs: il y aurait eu de quoi la critiquer, Mireille. Si même les cousins sy mettaient, quattendre dune belle-mère inconnue? La première fois quHenri lavait amenée à Baume-les-Dames, elle était restée scotchée à son siège, hésitant même à détacher la ceinture, lançant à Henri:

On ne pourrait pas sen passer? Quest-ce que je vais lui dire, à ta mère? Elle va nous virer, cest sûr comme deux et deux font quatre!

Mais tu tinventes des histoires, Mireille!

Mais enfin! Quand jai eu Juliette, ma tante Germaine ma chassée de la maison! Elle disait que je leur avais fait honte, tu comprends! Et tu crois sérieusement que ta mère va accueillir à bras ouverts une fille avec un mioche? Henri, tes dun naïf, cest attendrissant!

Tu devrais lui laisser sa chance. Elle est capable de te surprendre

À vrai dire, Mireille se serait bien passée de surprise. Mais les dés étaient jetés, le portail franchi: fallait y aller. Juliette sous le bras, Mireille prit son courage à deux mains et suivit Henri.

Jacqueline, la mère dHenri, laissa son tricot pour examiner la nouvelle venue et, soudain, ouvrit grand les bras:

Tu me fais confiance? Je vais coucher ta petite dans ma chambre, elle a dû ramasser sur la route, la pauvrette

Sans trop comprendre pourquoi, Mireille laissa partir Juliette. La petite, tout sourire, se blottit contre sa grand-mère adoptive, balbutia quelques mots puis, calmée par les comptines et les caresses, sendormit aussitôt.

Juliette appela Jacqueline «mamie» dès quelle sut dire le mot. De là, Mireille la garda ad vitam dans son cœur.

Sa fille, Mireille lavait eue jeune, à dix-huit ans tout mouillé. Dans le village, tout le monde savait qui était le géniteur: Lucien Grosjean, une réputation comme le pire plateau de fromages fort, et Mireille nétait pas la première à tomber sous ses paroles doucereuses et ses plans foireux. Mais Lucien était fin manipulateur. Il savait gagner les filles, les faire taire ensuite. Toutes, sauf Mireille.

Un soir, revenant de Besançon où elle avait visité sa tante acariâtre, elle avait manqué son dernier bus et, donc, traversé les champs à pied. Lucien sarrêta à hauteur :

Mireille, tu traînes seule, à cette heure? Monte, je te raccompagne.

Non Lucien, merci beaucoup. Je préfère marcher, jai besoin dair ! tenta Mireille de sécarter, trop tard.

Elle rentra chez elle en larmes, robe déchirée. Elle traversa la maison jusquà la salle de bains sans faire de bruit, pour ne pas réveiller sa mère malade, et se frotta la peau toute la nuit, cherchant à effacer lodeur âcre de Lucien. Hin hin hin, la vie ne sest pas gênée : la jeune femme, terrifiée à lidée que sa mère apprenne la vérité, savait quun choc pouvait être fatal à la pauvre femme.

La fatalité a choisi sans crier gare : la mère de Mireille est morte dans son sommeil alors quelle était enceinte de cinq mois. La tante Germaine, venue «aider», se désolidarisa illico.

Tas fait la bêtise, tu assumes seule! Moi? Pas question de me mêler de tes histoires. Fallait porter plainte plus tôt. Peut-être quà cette heure tu serais mariée et pas couverte de honte! Et puis quoi, non mais !

Mireille comprit plus tard, après quelques jours en mode zombie, quelle ne pouvait compter que sur elle-même. Elle alla trouver le policier du coin.

Oh là là Mireille, pourquoi tas rien dit plus tôt? Oh le salopard, il va voir de quel bois on se chauffe, jte le promets.

Lucien finit derrière les barreaux.

En creusant, Mireille apprit que «monsieur Lucien» avait semé des rejetons dans toute la région. Les mères, dabord muettes, se mirent à lâcher les langues.

Sa propre famille, nayant plus la moindre attache sentimentale au foyer maternel, débarqua aussitôt la pauvre femme enterrée :

Bon, Mireille, maintenant il faut dégager. La maison est à nous, il faut la vendre, on a besoin dargent. On ten donne une part, faut pas croire quon est des bêtes, mais après, tu te débrouilles.

Cétait ça ou rien. Impossible de se reloger dans le village avec ce quon lui proposait. Il fallait migrer en ville. Allait-elle y survivre, sans amis, sans soutien, alors quici au moins, les voisines la dépannaient et le gendarme gardait un œil bienveillant ?

Mais la Providence a de ces tours Le policier revint la voir.

Écoute, Mireille, dans le bourg voisin, ya une dame qui loue la moitié de sa maison. Elle est veuve, ses enfants sont partis. Elle est gentille, vraiment. Jte présente samedi ? Tu verras, tu décideras.

Merci vraiment! dit-elle, à deux doigts de lenlacer.

Mireille souffla un bon coup, caressa le portrait de sa mère : «Tinquiète, maman. On sen sortira, foi de Mireille.»

Dès le premier rendez-vous, le courant passa entre Mireille et Madame Thérèse, la propriétaire:

Panique pas, Mireille, je suis tranquille comme une huître. Même que je taiderai pour la petite si tu veux bosser! Mais attention: jaime lordre. Si tout est propre, ya pas dhistoires.

Justement je cherche du boulot. On trouve par ici?

Bien sûr ! Ma meilleure amie cherche une vendeuse, elle a trois boulangeries et vient den ouvrir une quatrième. Je lui en parle?

Mais carrément! senthousiasma Mireille.

Et cest là, dans la boulangerie, que Mireille croisa Henri pour la première fois. Il passait aider sa mère et devait acheter du pain. Mireille emballe la baguette, le camembert, et se met à raconter toute sa vie elle, qui dhabitude ne pipe mot ! Va savoir pourquoi, avec ce Bourguignon, tout coulait de source.

Henri lécoutait, attendri. Là, dans son for intérieur, il savait quil aurait du mal à oublier léclat chocolat de ses yeux et la mélodie de son accent.

Il tarda pourtant à revenir vers elle. Difficile dexpliquer quil sétait retrouvé seul du jour au lendemain, pouponnant ses deux garçons, laîné de trois ans, le benjamin tout juste sevré, leur mère sétant envolée un matin sans un mot. Sa propre mère à lui soignait son père malade bref, une galère. Les larmes, les cris dans la nuit, la fatigue, tout ça, il ne savait pas comment le présenter à Mireille.

Pourtant, Mireille navait pas oublié Henri. Par le réseau des commères locales, elle eut vite fait de se renseigner et, quand il revint enfin à la boutique, ce fut elle qui attaqua la première :

Dis-moi, ton grand, il a quel âge déjà?

Trois ans pile.

Le petit ?

Un an.

Comme ma Juliette.

Mireille

Présente-moi tes gamins, on verra après.

La suite ? Une évidence.

Le mariage se fit discret, presque clandestin, famille proche, visites à la mer comme des mômes à Disneyland. Mireille était la plus heureuse du bus. Elle navait jamais quitté la Franche-Comté avant !

Le bonheur, il faut parfois le gagner. Souvent, même. Leur aîné tomba gravement malade, Mireille passa deux mois à lhôpital à son chevet; puis, la maman des garçons resurgit pour réclamer sa flopée denfants. Mais cest là que Mireille se révéla une vraie lionne. Pas question dabandonner ses poussins! Démarches, avocats, paperasses : la maman officielle, ce fut elle, et pas lautre.

Quand tout fut fini, même Jacqueline soupira toute confiante:

Je suis rassurée, maintenant, cest toi la mère, pour de bon.

Les années passèrent, les enfants grandirent, et Mireille resta la même: un brin réservée, très douce, jamais vulgaire, un sourire sincère, mais tous savaient ah! sil fallait protéger sa tribu, elle montrait les griffes.

Et là, que ne voilà pas! Henri sous-entendait donc quelle nétait pas une femme?

Ce soir-là, Mireille tourna, retourna, impossible de dormir. Elle se mata longuement dans la lumière blafarde du lampadaire, se tournant sous tous les angles, se demandant ce qui clochait bien chez elle Interroger Henri? Jamais: trop vexée. Elle envoya donc Juliette à lécole et fila direct chez Gisèle.

Dis, Gigi, je fais quoi?!

Gisèle, aussi zinzin quelle, décida dattaquer la pile de magazines féminins après tout, ils servent sûrement à quelque chose, ces journaux! Rapidement, elles conclurent que la «vraie femme» mange équilibré, shabille comme une pub, se maquille comme dans Gala sinon, tes rien, tes une crotte en bretelles (et encore, si tu as au moins les bretelles).

Enfin, le serre-tête à paillettes, Mireille nalla pas lacheter. Mais, bras dessus bras dessous avec Gisèle, elle soffrit donc du parfum, un joli pyjama, et une paire descarpins qui, Non mais tu rêves, je vais les sortir du carton, les garçons vont les massacrer!

Le soir venu, alors quelle achevait le dégradé sur la paupière, la porte de la salle de bain vola en éclats, elle se fourra la brosse en plein dans lœil, et jura quêtre une «vraie femme», très franchement, ça pouvait bien aller se faire cuire un œuf.

Mireille, tas vu ta tête ?! salarma Henri devant ce spectacle de sa femme sautillant dun pied sur lautre, larmoyant telles les précieuses ridicules ratant leur entrée à lOpéra.

Cest TA faute ! grogna-t-elle, saspergeant le visage au jet, barbouillant en beauté son chef-dœuvre. Tu veux une femme? Et moi, je suis quoi alors?!

Henri, comprenant la méprise, la stoppa net, la cueillant dans ses bras:

Arrête, espèce de petite chipie ! Viens-là ! Laisse-moi voir ce carnage.

Il lui épongea le visage, tendrement, murmurant:

Oui, jai été maladroit. Mais franchement, toi aussi! Tu sais que je suis empoté pour dire ce que je pense. Tu timagines des trucs Fallait demander, non?

Mais pourquoi tu mas filé ta carte et fait comprendre que jétais pas une vraie femme?

Mais parce que, depuis quon est ensemble, tas jamais rien acheté que pour les gamins ou moi! Même ma mère, tu la gâtes. Et toi, jamais le moindre petit plaisir. Alors tiens, amuse-toi, fais comme ces femmes qui claquent tout chez Printemps, sans complexe.

Mireille, prise dun fou rire tel quon crut à une crise de nerfs, seffondra. Les enfants, accourant, crurent leur mère en détresse, et se mirent à pleurer de concert. Il fallut toute la patience dHenri pour restaurer le calme.

Le soir, les lardons enfin au lit, Mireille sortit sur le perron, le visage bien propre, releva la tête vers la lune et gloussa en repensant à la pagaille du jour.

Ça y est! Le dernier endormi ! lança Henri en sasseyant à côté delle sur la marche.

Tas bien bordé les cornichons?

Tu me prends pour qui? Des cornichons Michelin, ma chérie !

Jespère ! Jen aurai bien besoin dici peu ! répondit Mireille, posant la main sur son ventre avec un air espiègle.

Quoi ! Et tu mas rien dit ?! Henri la serra dans ses bras, fou de joie.

Tu comprends, toi et tes cornichons, tes délires de vraie femme, tas même plus une minute pour moi, la pauvre!

Mireille tenta de protester, mais Henri larrêta dun tendre baiser, la gardant tout contre lui.

Là, pile à gauche du cœur. Là où lâme respire.

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