Journal de toute une vie
Déjà au collège, jai su que je deviendrais professeur. Ce nétait pas simplement un désir, cétait une certitude profonde, découlant dun évènement qui mavait marqué. Mon esprit denfant a compris, quoi quil arrive, il faut rester digne, être un vrai être humain. Javais devant moi un exemple à suivre, un instant déducation authentique qui sest imprimé en moi et restera à jamais gravé.
Jétais en sixième, je vivais seul avec ma mère. Cette année-là, mon père a quitté la maison, simplement, sans prévenir, jetant à ma mère ces mots, que jai entendus derrière la porte :
Jai une autre famille maintenant, faites comme vous voulez.
Jamais je noublierai ces paroles. Je me suis enfui dans ma chambre, jai pleuré silencieusement, pour que maman ne sen aperçoive pas. Je me suis fait la promesse :
En grandissant, je nagirai jamais ainsi. Joublierai mon père.
Et cest ce qui sest passé : je ne lai plus revu, ni même pensé à lui. Pourtant, cela me blessait : tous les autres enfants avaient un papa, moi non.
Ma mère travaillait alors dans une usine textile à Lyon, et, en plus, cousait à domicile pour joindre les deux bouts. On ne roulait pas sur lor, mais il y avait toujours à manger sur la table. Pour lécole, maman tenait à mhabiller correctement, afin que je ne sois pas le plus mal tenu. À lépoque, la vie était à peu près la même pour tout le monde presque. Il y avait quelques exceptions.
Dans ma classe, il y avait Nicolas. Un garçon ordinaire, mais un jour, son père hérita dune maison dans la campagne près de Dijon, la vendit, puis investit tout dans un garage automobile. Les affaires marchaient, largent arrivait, et Nicolas fut choyé ; il se vantait souvent de ses nouveaux vêtements, ce que ses camarades enviaient en silence.
Un matin, Nicolas arriva en classe :
Regardez la montre que mon père ma offerte !
Il tendit le bras et tout le monde admira cette belle montre authentique.
Je lobservais, envieux. Nicolas était presque étouffé de fierté : personne navait une montre pareille. Les élèves soupiraient, sachant quils nen auraient jamais de semblable. Jétais jaloux, mais je tâchais de le cacher, comme les autres Et là, je me suis tenté de penser à mon propre père :
Le père de Nicolas est « normal », il reste avec sa famille le mien est parti
Je me suis efforcé doublier.
Je travaillais bien, maman me disait toujours :
Étudie, mon fils, ce sera la clé de ta vie je compte sur toi.
Je faisais de mon mieux, pas forcément lélève parfait, mais toujours sérieux.
Ce jour-là, notre dernier cours était sport. Dans les vestiaires, tout le monde chahutait. Nicolas, inquiet pour sa montre, la retira et tenta de la fourrer dans son sac, mais il la rata, et elle tomba sous le banc. Jétais le seul à lavoir vu.
À ce moment, une pensée a traversé mon esprit : prendre la montre rapidement, la glisser dans ma poche de survêtement. Presque sans réfléchir, jai fait ce geste. Juste après, une petite voix intérieure me disait :
Je devrais avertir Nicolas : regarde, jai retrouvé ta montre.
Mais je nai pas eu le courage.
Monsieur Deschamps, notre prof de sport, lança :
Allez, tout le monde dehors et en ligne !
Lentraînement commença, et, comme à chaque fois, les exercices, les courses, les sauts mais je ne pensais quà une chose :
Que la montre ne tombe pas de ma poche, sinon ce serait la honte. Comment la remettre sous le banc ? Ou bien la glisser dans le sac de Nicolas ? Mais si quelquun me voit fouiller dans son sac, ce sera pire. Comment expliquer que jai vu la montre tomber, voulu la remettre dans son sac On me demanderait pourquoi je ne lai pas dit tout de suite ; on me traiterait de voleur.
Jétais mal à laise, javais limpression que la montre me brûlait la jambe. La sonnerie retentit, tout le monde courut aux vestiaires. Je suis entré le dernier. Nicolas, au centre de la pièce, criait :
On ma volé ma montre ! Elle est précieuse, montrez-moi vos poches !
Je ne savais que faire, jallais être démasqué, la honte, lisolement des camarades
Monsieur Deschamps ! hurlait Nicolas, on ma volé !
Calmez-vous, que se passe-t-il ici ? tonna le prof, et tout le monde se tut.
On ma volé ma montre, elle coûte cher, cest un cadeau de mon père !
Pourquoi amener une montre précieuse à lécole ? Pour la montrer, te vanter ? Ce nest pas très élégant. Voyons, peut-être quil ny a pas eu de vol, elle peut être tombée quelque part Allez, mettez-vous en ligne.
Pourquoi ? sétonnèrent les élèves.
Pour ne pas me gêner dans ma recherche. Personne ne bouge, tout le monde ferme les yeux Sachez-le, si je vois quelquun ouvrir les yeux, je pourrais croire quil est le coupable.
La classe se mit en rang, les yeux fermés. Monsieur Deschamps contrôla les poches, à tâtons. Arrivé à moi, il tapota délicatement ma poche, trouva la montre Je tremblais.
Il sortit la montre, puis dit :
Changez de place avec ton voisin, vite.
Il mintervertit avec un autre, toujours les yeux fermés, pour que personne ne voie rien. Silence total, puis jentendis :
La voici, Nicolas. Il faut bien surveiller ses affaires.
Tout le monde rouvrit les yeux, moi aussi. La montre était de retour sous le banc, mais à une autre place. Nicolas la récupéra et la remit à son poignet. Les autres le regardaient, il ny avait plus denvie, juste un petit reproche : il avait perdu sa montre et accusé tout le monde.
Ne ramène plus ce genre de montre à lécole, on ne sait jamais conclut le prof, et il nous libéra.
Les grands du lycée entraient dans le vestiaire, je quittai la place le dernier, jetant des regards vers Monsieur Deschamps, mattendant à une conversation pénible.
Jarrivai tant bien que mal à la maison, la peur au ventre pour le lendemain. Jimaginais la convocation chez le principal, lhumiliation
Le lendemain, je me rendis à lécole comme à léchafaud.
Aujourdhui, ça va tomber peut-être que Monsieur Deschamps va tout dire devant la classe
Mais la journée passa paisiblement : cours, récréations, je ne croisai même pas le prof de sport.
Je rentrai chez moi, apaisé :
Peut-être que tout va rester secret, le prof nen parlera à personne. Sil avait voulu, il laurait dit tout de suite.
Longtemps, je me suis reproché cette erreur, prenant la résolution, pour le reste de ma vie : ne jamais prendre ce qui ne mappartient pas. Jai terminé le collège, puis intégré la Faculté de Pédagogie à Grenoble.
Des années ont passé. Je suis devenu professeur, à mon tour. Un jour, dans ma classe, un incident éclata. Une élève, Marie, se plaignit :
Monsieur Durand, on ma volé de largent !
En lécoutant, je me revis enfant Je scrutai les élèves, remarquant le regard effrayé de Camille, une fille issue dune famille compliquée, toujours mal habillée, ses parents buvaient beaucoup. Elle rougissait de honte.
Jai fait à ma façon :
Donc, Marie, combien as-tu perdu ?
Elle annonça une petite somme, rien de fou.
Daccord, cest bien cette somme que Camille ma remise tout à lheure, elle les a trouvés par terre et me les a donnés. Soyez plus attentive. Heureusement, Camille a eu le bon réflexe.
Je sortis mon portefeuille, comptai la somme, et la donnai à Marie, en lui disant de faire attention à ses affaires. Les autres enfants se sentirent soulagés, se mirent à féliciter Camille, qui rougissait, émue. Elle voulait pleurer, mais comprenait quelle ne devait pas décevoir son professeur.
Après les cours, Camille attendit. Je le sentais et la laissai revenir dans la classe. Elle posa sur mon bureau largent volé, honteuse.
Je lui ai dit :
Assieds-toi, Camille, je veux te raconter une histoire.
Elle mécouta, yeux grands ouverts, pendant que je racontai le garçon Nicolas qui vantait sa montre, et moi-même, qui n’en avais pas réellement besoin mais qui lavais tout de même glissée dans ma poche. Puis, Monsieur Deschamps, ce professeur si sage.
Tu sais, il aurait pu briser ma vie ce jour-là, et il aurait eu raison, car cétait la vérité. Mais il ma offert une seconde chance, et aujourdhui, je toffre la tienne.
Camille pleura enfin :
Merci, Monsieur Durand Ce sera la première et la dernière fois. Jamais je ne referai une telle erreur.
Jai cru à sa sincérité. Je savais quelle avait compris. Et cela sest confirmé.
Un jour, je suis retourné dans mon ancienne ville, pour voir ma mère qui, vieillissante, avait besoin de moi. Après être sorti dun magasin, je suis tombé sur mon ancien professeur, Monsieur Deschamps, marche lente et appuyée sur une canne, cheveux blanchis mais toujours vif. Nous avons échangé quelques mots, nous sommes assis sur un banc et avons parlé école, vie
Je dirige maintenant un groupe de gym douce pour les seniors, que voulez-vous, il faut bien veiller sur les gens me confia-t-il, sourire aux lèvres.
Monsieur Deschamps, je voulais vous remercier pour ce jour difficile et je lui rappelai lhistoire de la montre.
Tu sais, Michel, je nai jamais su qui avait pris la montre, merci pour ta franchise.
Comment ça, vous ne saviez pas ? Vous lavez trouvée dans ma poche !
Je vérifiais les poches à tâtons, les yeux fermés, pour ne pas avoir à regarder un élève comme un voleur. Quand je lai trouvée, jai changé les places, jai glissé la montre sous le banc. En me retournant, je ne savais plus chez qui elle était. Je comprenais ce que cela pouvait te coûter. Aujourdhui, tu es professeur, et je suis fier que tu aies suivi ma voie. Cest ma récompense de tavoir protégé ce jour-là.
Cet instant a orienté toute ma vie. Je vous en serai toujours reconnaissant.
Nous sommes restés longtemps sur ce banc, échangeant nouvelles et conseils, jusquà ce que Monsieur Deschamps me souffle avant de partir :
Tu sais, Michel, il y a un adage chez nous : « Couvre les erreurs de ton prochain, Dieu couvrira les tiennes ». Ce nest rien dautre que la vérité de notre vie.
Cette journée ma rappelé que la compassion et la compréhension construisent plus de vies quelles nen brisent. Cest ainsi que jai appris la valeur du pardon et que je lapplique, chaque jour, dans ma vocation.





