Je ne regrette absolument rien

Et que lappartement soit nickel-chrome à mon retour ! lança Madame Dubois sur le palier, avant de claquer la porte si fort que même les vitres du hall en vibrèrent dindignation.

Camille, qui descendait justement lescalier à ce moment-là, sursauta. Puis elle se figea, espérant que sa voisine ne lait pas remarquée. Peine perdue bien sûr.

Ah, Camille Bonjour ma chérie !

Madame Dubois posa négligemment par terre un carton qui avait manifestement autrefois contenu une cocotte-minute, tout en boutonnant à la va-vite son manteau. On devinait une urgence dans lair.

Bonjour, Madame Dubois, répondit Camille avec un sourire poli. Encore les enfants qui ont fait une bêtise ?

Le mot est faible ! Je n’en peux plus râla la voisine, luttant avec son dernier bouton.

Et là, le carton au sol se mit à frémir.

Camille sursauta à nouveau, même à bonne distance. Courageuse, oui, mais alors, quest-ce quon pouvait mettre dans un carton à part une cocotte-minute, hein ?

Son imagination lui joua un mauvais tour : elle visualisa tout de suite une cocotte-minute « vivante », qui balancerait des carottes crues en contestation, bannie sans appel à la déchetterie.

Regarde donc, fit la voisine, soulevant le carton pour dévoiler son contenu.

Camille descendit sur le palier, sapprocha et jeta, non sans prudence, un œil à lintérieur.

Bien sûr, elle savait pertinemment que la cocotte-minute nallait pas lui lancer de légumes. Mais ce quelle découvrit nen fut pas moins une surprise. Une délicieuse surprise !

Du fond du carton, la fixaient deux petits yeux ronds pleins de curiosité. Un chaton.

Oh, il est adorable ! sexclama Camille.

Adorable, tu parles ! grommela Madame Dubois, refermant déjà le carton.

Doù il sort ?

Les enfants lont ramené à la maison Je regrette davoir cédé : ce chaton est une source inépuisable dennuis. Je me suis laissée attendrir par sa petite bouille, mais on dit bien : « Tout ce qui brille ». Gentil en apparence, mais un caractère de chien. Comme mon ex-mari, tu vois.

Allez, il se calmera en grandissant, rassura Camille. Vous allez lemmener chez le vétérinaire ? Pour les vaccins ?

Non mais ça va pas ! Quel vétérinaire, quels vaccins, Camille ? Ce chat est infernal ! Jai décidé de le déposer à la maison de campagne. Quil vive là-bas.

Camille ouvrit de grands yeux. Elle attendit une blague. Mais non, Madame Dubois nétait pas du genre à blaguer et cétait le 15 novembre, pas le 1er avril.

Vous allez laisser le chaton à la campagne ? En plein automne ?

Tu préférerais que jattende le printemps ? Quelle différence ! Même en hiver je laurais emmené. Ce nest pas un chat, c’est une calamité.

Madame Dubois fit une pause, essoufflée par lémotion.

Tu verrais ce quil me fait vivre ! Jai pris moins de calmants en élevant deux enfants toute seule ! Ma décision est prise, point final. Direction la maison de campagne !

Mais

On pourrait le lâcher dans la cour, là où on la trouvé. Mais jai peur que les enfants le ramènent dans la maison et le planquent dans leur armoire. Ou quil revienne tout seul Je nai vraiment pas envie de le revoir ici. Marre !

Madame Dubois consulta son téléphone, soupira :

Ah, tu mas bien fait papoter, Camille. Je vais rater le bus, à ce rythme.

Elle resserra le carton contre elle, effectua un demi-tour élégant sur ses talons et descendit lescalier fermement agrippée à la rampe.

Camille, elle, regardait la scène, incapable de comprendre quon laisse un minuscule chaton seul dans une maison vide à la campagne. Il ne survivrait jamais.

Attendez, Madame Dubois ! cria-t-elle.

Quoi encore ? Je tai dit que je suis pressée !

Ne lemmenez pas à la campagne. Je peux essayer de le placer dans une bonne famille. Donnez-le-moi, sil vous plaît.

Madame Dubois sarrêta.

Et se retourna lentement.

Dans de « bonnes mains » ? Tu insinues que MES mains sont mauvaises ? répliqua-t-elle, les yeux plissés.

Mais pas du tout ! Je veux juste lui trouver une famille. En novembre, il ne tiendrait pas deux jours dehors ou dans une maison vide.

Il survivra sil le veut vraiment. Sinon, cest quil avait pas à naître Voilà tout.

Enfin voyons !

Ce nest pas moi le problème ! Cest ce chaton qui na pas le mode demploi de la vie en appartement.

Il est petit, il apprendra ! sécria Camille, excédée. Vous navez pas envoyé vos enfants en exil à la campagne, pourtant vous leur criez dessus toute la journée

Mes enfants, cest MES enfants. Ne confonds pas ! Bref, si tu veux, prends-le. Tient, je te le laisse. On verra bien combien de temps tu tiens, toi !

Elle posa le carton par terre, ironique.

Au moins, jéconomise sur le billet de train. Bonne chance ! ricana la voisine en retournant dans son appartement à grand renfort de porte claquée. Camille entendit vaguement crier :

Mais cest quoi ce bazar ? Vous navez pas commencé le ménage ? Donnez-moi vos téléphones !

Camille nentendit pas la suite. Elle prit délicatement le carton, vérifia sans trop y croire que le chaton navait pas mystérieusement fondu, et remonta chez elle.

Voilà comment, totalement par surprise, Camille se retrouva propriétaire dun carton de cocotte-minute recyclé et

dun minuscule chaton.

Bref, ce nétait clairement pas prévu. Ni même dans son agenda du jour. Elle allait juste acheter du café, oubliant que cétait un produit hautement périssable, et la voilà là, à la mauvaise heure au mauvais endroit.

En vérité, Camille nétait pas dingue des animaux. Elle navait jamais été de celles qui pleurent devant des vidéos de chats sur internet ou envient ceux qui font des calendriers de leurs chiens.

Mais impossible de laisser la voisine expédier ce chaton au fin fond de la banlieue nantaise « pour sen débarrasser ».

Parce que lindifférence, ce nest pas linhumanité. Parce quon peut tout à fait trouver quelquun qui cherchera à avoir une boule de poils chez lui, non ?

Et franchement, un chaton aussi craquant était sûr de trouver preneur. Camille en était persuadée.

Un ou deux jolis portraits, une annonce sur internet et voilà la porte envahie par des prétendants au bonheur chat-astrophique.

Facile, non ?

*****

Camille, pragmatique, ne perdit pas de temps. Dès rentrée, elle photographia le chaton sous tous les angles, puis posta les chefs-dœuvre sur tous les forums locaux : « À donner » ; « Cherche famille aimante ».

Lâme tranquille, elle fila acheter du café et, accessoirement, des croquettes chaton (faut bien nourrir la bête en attendant).

Bien sûr, comme tout chat VIP, la bestiole eut droit à un bac à litière flambant neuf, plus le sable qui va avec. Budget imprévu, mais pas question de spéculer sur le confort félin.

« Joffrirai tout ça à la famille qui viendra le chercher » pensa-t-elle, satisfaite dêtre vertueuse et déjà prête à sacrifier ses économies pour la bonne cause.

Daprès Madame Dubois, le chaton sappelait Chouchou mais comme il nen touchait pas une à ce prénom, Camille décida dinnover.

Après une longue hésitation, elle arrêta son choix sur le 132e nom testé.

Tu tappelleras Pompon ! Ça te va, loulou ? demanda-t-elle.

Miaou ! répondit-il, déjà parti en guerre contre les chaussons (eux aussi, très fourrés, une insulte à la primauté du pelage Pomponique).

Après tout, cest lui le plus mignon, le plus doux, et pas ces bêtes de chaussons.

Camille sourit en le regardant sébattre dans lentrée, avant de sinstaller au travail.

Elle travaillait comme photographe indépendante, alternant séances photo et retouches sur ordinateur, et franchement, elle adorait ça. En plus, ça rapportait plutôt bien : que demander de plus ?

Ce jour-là, elle devait justement retoucher une série urgente. Elle alluma lordinateur, ouvrit Photoshop, et attaqua la première photo, lair résolument sérieux.

Mais la tranquillité fut de courte durée.

Pompon, après une victoire totale sur les chaussons, se mit à cavaler partout dans lappartement, loupant chaque virage avec une constance réjouissante.

On aurait dit le Tour de France, version micro-féline. Lagitation était insensée.

Dis donc, Polisson ! lança Camille en se retournant sur son siège, pointant un doigt accusateur.

Le chaton sarrêta pile au milieu et la fixa : « Tas fini ? Jai un emploi du temps, moi ».

Je comprends que tu tennuies. Mais tu es ici en transit, Pompon, hein Souviens-ten !

Miaou !

Nessaie pas de discuter ! Tu es mon invité, alors file doux et laisse-moi bosser.

Erreur.

Pompon, vexé on ne sait trop de quoi, lui lança un regard de chat suppliciant. Camille culpabilisa instantanément.

« Comment gronder un chaton aussi minuscule ? »

Bon, daccord, mais à voix basse soit sage.

Pompon poussa un miaulement joyeux et repartit à fond la caisse, emboutissant tout ce qui nétait pas fixé chaises, armoires, commodes.

« Objectif : foncer, obstacles : surfaits ! » pensa Camille.

Pour retrouver un semblant de paix, elle chaussa son casque audio et se remit à ses photos.

Cinq minutes plus tard, Pompon, propulsé à la vitesse du son, finit, sans système ABS, direct sous le bureau, réussissant au passage à débrancher lunité centrale dun coup de patte éclair. Disparu, ni vu ni connu.

Eh ben voilà ! grommela Camille devant lécran noir. Du grand art

Le prochain quart dheure donna lieu à une forme de gymnastique : Pompon poursuivi par Camille à travers tout lappartement, celle-ci se matraquant doigts de pied contre les meubles à chaque virage.

Elle parvint à allumer lordi, apaisa son tic nerveux, puis se rua sur les forums : trop de likes pour rester calme mais pas lombre dune adoption.

Tout le monde sextasiait :

« Wahou, il est trop chou ! », « Quelle chance ! », « Mais il est parfait ! »

Mais personne ne se manifestait pour adopter ladorable-caïd. Pas de coup de fil, pas de file dattente sur le palier. Nada.

Se disant que le problème venait peut-être de la localisation, Camille ajouta sous chaque annonce quelle était prête à livrer le chaton partout : Montparnasse, Lille, Nice, ou même sur la Lune sil le fallait.

« Peut-être que les gens nosent pas traverser tout Paris ? Là, ça va marcher, cest obligé ! »

Pendant que Pompon seffondrait sur le canapé en mode : « Aime-moi comme je suis », ventre à lair, Camille se demanda comment quelquun pouvait résister à tant de mignonnerie. Puis elle sombra dans une micro-sieste à côté du félin. Travail, ajourné.

*****

Une semaine passa et Camille comprit que donner un chaton, ce nétait pas aussi simple que poster une photo mignonne. Les gens comme-aiment, commentent, mais rien ne bouge.

Trois jours plus tard, Camille commença à sérieusement cogiter :

« Et sil nintéresse personne ? Il reste ici alors ? Super »

Non mais jai vraiment besoin de ça, moi marmonna-t-elle, avant de se corriger intérieurement.

Pompon, endormi contre la souris dordinateur (pratique pour empêcher Camille de bosser), ouvrit un œil outré : « Respecte la sieste, stp. »

Camille soupira, relut les réactions à ses posts : toujours la même chose. Toujours des pouces, des nuages de cœurs. Mais personne qui veuille adopter Pompon, littéralement personne.

Elle songea alors à sa dernière visite chez le psy, version française, où on lavait poussée à verbaliser ce qui lui manquait dans la vie pour être totalement heureuse.

Bon boulot, finances stables, proprio de son appart (merci papa-maman !). Tout pour être heureuse, non ? Et pourtant, une impression quil manque un petit quelque chose.

En tout cas, ce nétait pas des mecs, elle avait mis sa vie sentimentale en mode pause, histoire de respirer un peu.

Mais alors, quoi ?

Le psy lui avait suggéré de dialoguer avec elle-même Résultat ? Un verre deau et un Doliprane, mais aucune illumination descendue des abysses de son inconscient.

Décidément, le psy, bof. Elle songea à consulter ses copines.

Toi, le problème, cest que tu fais des caprices de riche, conclut Aline, légèrement envieuse du combo boulot de rêve + appart à elle.

Pareil que toi pourtant, je bosse cinq voire sept jours sur sept ! répliqua Camille. Où tu vois le caprice ?

Peut-être quil te manque LUI ? suggéra Manon, la bouche pleine de millefeuille.

Qui, Pompon ?

Pas « qui », « quoi » : il te manque du gras ! Tes maigre comme un haricot, tas dû manquer de flans, gamine.

La discussion entre copines napportant aucune solution, Camille opta pour ne plus sangoisser. Mais pourquoi ça revenait toujours dans sa tête ?

« Non, mais cest peut-être ça finalement Peut-être quil me manquait justement Pompon. Allez, on verra bien ! »

*****

Un mois sécoula depuis larrivée sur canapé du « locataire à moustaches ». Un mois avalé en un clin dœil.

Personne nétait venu pour Pompon, malgré mille deux cent vingt-huit likes sous ses portraits.

Avec le temps, Camille commença à comprendre pourquoi.

Plein de choses sétaient passées en trente jours on pourrait remplir les quatre tomes des « Misérables » en détails.

Pour faire court : Pompon, loin dêtre bête, comprenait tout ce que sa maîtresse lui demandait, mais nen faisait quà sa tête. Notamment, ne pas toucher au canapé : une suggestion vite annulée par la liberté dexpression féline.

Il sest aussi illustré comme « designer dintérieur », détruisant rideaux et projets déco à tel point que Camille a fini par vivre sans rideaux. Plus de lumière, moins de stress.

Puis Pompon tenta de devenir chef-cuisinier, dégustant tout ce qui traînait sur la table, avant de recracher en bloc cornichons, champignons et autres spécialités. Au final, il sest contenté de ce qui se trouvait dans le placard à croquettes.

En fait, Pompon sétait concentré sur le plus important : distribuer du bonheur.

Alors, certes, leur notion du bonheur différait : pour Camille, bonheur rimait avec « dormir assez » et « finition de retouche photo dans les délais ».

Mais avec Pompon, oublier la paix durable ! Cétait sans doute un coup du destin : « Trop tranquille, cette Camille ? Hop, une tornade moustachue dans sa vie ! »

Il suffisait à Camille de sasseoir deux minutes pour que Pompon apparaisse, yeux ronds : « On joue ? »

Il lançait alors des attaques de ninja-chats dont les mots ne suffisent pas à rendre justice.

À force, Camille comprit enfin Madame Dubois même si, jamais, elle naurait pu faire subir à Pompon un exil champêtre. Malgré tout ce quil lui faisait endurer.

Mais il y eut aussi de sacrés beaux moments. Dabord, Camille sétait totalement désintéressée de ses interrogations existentielles : plus aucune place pour ça.

Ensuite, elle avait perfectionné le ménage express, histoire de précéder le réveil du félin et déviter une tornade poilue inarrêtable.

Et puis, franchement, que démotions ! Assez pour la vie entière.

Comme toutes les mamans fières du premier pas de leur progéniture, Camille a exulté quand Pompon a appris à aller tout seul à la litière. Finies les balades surnaturelles à 3h41 du matin, chaton dans les bras.

Oui, Pompon sétait trouvé dautres marottes, comme jouer la nuit avec la veilleuse murale allumer, éteindre, allumer, éteindre jusquà ce que Camille planque ladite veilleuse avec les rideaux défuntés.

En somme, la nouvelle vie de Camille ressemblait à celle de bien dautres : adaptation, surprises, mais une belle routine.

Après tout ce temps, Camille fit une découverte renversante : ce nest pas Pompon qui habite chez elle, cest elle qui lui rend visite. La journée au boulot, Pompon patron la nuit, accueillant et raccompagnant la propriétaire comme il se doit.

Et surtout, elle comprit quil ne servait plus à rien de chercher à placer Pompon « dans de bonnes mains ». Les bonnes mains, cétaient les siennes.

Elle était prête à tout : à se réveiller pour un foot improvisé, à caresser minou sans rechigner, même à partager son lit jusquà la dernière place. Rien de trop beau pour Pompon !

Et elle ne regrettait pas une seconde. Parce quelle laimait, tout simplement. Et impossible de ne pas laimer : Pompon le lui rendait bien.

Plus besoin de la réveiller à laube : il se contentait de se glisser contre elle, silencieux, attendant patiemment quelle ouvre les yeux.

Enfin Parfois, son regard laissait transparaître cette éternelle question féline : « Bon, tu te réveilles, ou bien ? Je mennuie, moi ! »?» Rien à faire, Camille fondait devant cette minuscule tyrannie du cœur.

Ce soir-là, alors que la pluie battait le carreau et que tout limmeuble sassoupissait, Pompon vint sinstaller contre elle, ronronnant dans le demi-jour. Camille caressa doucement la petite tête chaude, cherchant dans ce bruit secret un sens à tout ça.

Il ny eut pas de révélation. Ni magie ni miracle. Juste ce bonheur presque banal, dêtre deux à se réchauffer quand il fait froid dehors, de sentir contre soi la vie tranquille et obstinée dun animal qui a trouvé son port dattache.

Demain, elle aurait mille raisons dêtre agacée: le plaid, troué; le café, renversé; les rideaux, inexistants Mais ce soir, sous la couverture, il ny avait que la chaleur dune toute petite présence, venue bouleverser son calendrier et ses certitudes, pour mieux lui rappeler lessentiel: parfois la vie ne manque de rien, sauf dun Pompon.

Et dans le silence de la nuit, tandis que le chaton sendormait, Camille eut la certitude intérieure que, cette fois, elle était exactement à sa place.

Le carton de cocotte-minute, lui, trônait encore dans lentrée. Preuve que le hasard fait souvent mieux les choses que tous les plans bien huilés.

Un soupir de contentement, une caresse, un miaulement à moitié rêveur et le monde pouvait bien tourner comme il voulait: chez Camille, on était enfin chez soi.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

4 × one =

Je ne regrette absolument rien
Donne-moi, s’il te plaît, une raison — Bonne journée, — Denis se pencha, effleurant sa joue d’un baiser. Anastasie acquiesça machinalement. Sa joue resta fraîche et sèche – ni chaleur, ni irritation. Juste de la peau, juste un contact. La porte se referma, et l’appartement fut envahi par le silence. Elle resta debout dans le couloir encore dix secondes, à écouter ses propres sensations. Quand cela s’était-il produit ? À quel moment tout s’était éteint, silencieusement, à l’intérieur ? Anastasie se souvenait des larmes versées dans la salle de bain il y a deux ans, parce que Denis avait oublié leur anniversaire. L’an passé, de la colère qui la secouait encore quand il oubliait, une fois de plus, de récupérer Vassilissa à la maternelle. Il y a six mois, elle tentait encore de dialoguer, d’expliquer, de réclamer. À présent, plus rien. Un champ brûlé, propre, lisse. Anastasie alla à la cuisine, se fit un café, s’assit à table. Vingt-neuf ans. Sept ans de mariage. Et la voilà, seule dans un appartement silencieux, devant une tasse qui refroidit, se demandant quand et comment elle avait cessé d’aimer son mari – si tranquillement, si banalement, qu’elle ne l’avait pas vu venir. Denis suivait, lui, sa routine. Promettait d’aller chercher leur fille – il oubliait. Disait qu’il réparerait le robinet de la salle de bain – voilà trois mois qu’il fuyait. Jurait que le week-end, ils iraient au zoo, mais le samedi, les copains l’appelaient au secours, le dimanche, il restait avachi sur le canapé. Vassilissa ne demandait même plus quand papa jouerait avec elle. À cinq ans, elle avait compris : maman, c’est la sécurité. Papa, c’est l’homme qui rentre parfois le soir allumer la télé. Anastasie n’élevait plus la voix. Ne pleurait plus sur l’oreiller. Ne refaisait plus des plans pour sauver leur couple. Elle avait rayé Denis de l’équation de sa vie. Il fallait amener la voiture au garage ? Elle prenait rendez-vous. Le verrou du balcon cassé ? Elle faisait venir un serrurier. Quand Vassilissa eu besoin d’un costume de fée pour le spectacle, Anastasie le cousait la nuit, pendant que son mari ronflait dans la chambre à côté. Leur famille était devenue une étrange structure : deux adultes menant des vies parallèles sous un même toit. Une nuit, Denis chercha sa proximité au lit. Anastasie se déroba poliment, prétextant maux de tête, puis fatigue, puis des petits maux inventés. Elle dressait méthodiquement un mur entre eux, chaque refus l’élevant d’un cran supplémentaire. « Qu’il prenne donc une maîtresse, » pensait-elle, froide. « Qu’il me donne une raison. Une vraie, une claire, que ma mère et sa belle-mère pourraient admettre — inutile à expliquer. » Car comment expliquer à sa mère qu’elle quitte un homme qui… n’est rien, simplement? Il ne boit pas, ne la frappe pas, ramène l’argent à la maison. S’il n’est pas un as du foyer – c’est pareil partout. S’il ne s’occupe pas de sa fille – les hommes ne savent pas jouer avec les tout-petits, paraît-il. Anastasie ouvrit un compte séparé et mit de côté une part de sa paie. Elle s’inscrivit à la salle de sport – pour elle, pas pour lui. Pour cette vie nouvelle qui se dessinait à l’horizon, au-delà du divorce inévitable. Le soir, quand Vassilissa dormait, Anastasie se branchait sur des podcasts d’anglais. Expressions idiomatiques, correspondance professionnelle – sa boîte traitait avec l’étranger, maîtriser la langue ouvrirait d’autres portes. Deux soirs par semaine, elle suivait une formation de perfectionnement. Denis maugréait de devoir garder Vassilissa – ce qui signifiait, pour lui, allumer les dessins animés et jouer sur son téléphone. Le week-end, Anastasie sortait avec sa fille. Parcs, aires de jeux, milkshakes, ciné. Pour Vassilissa, c’était « leur » moment – à elle et à maman. Papa, lui, flottait en périphérie, meuble plus qu’acteur. « Elle ne remarquera même pas, » se rassurait Anastasie. « Après le divorce, pour elle, presque rien ne changera. » Cette pensée la maintenait à flot. Puis, peu à peu, quelque chose bougea. Anastasie ne comprit pas tout de suite quoi. Un soir, Denis proposa de coucher Vassilissa. Puis de l’aller chercher à l’école. Puis il fit le dîner – simple, des pâtes au fromage, mais de lui-même, sans qu’on le supplie. Anastasie l’observait, méfiante. Des remords soudains ? Un passage à vide ? Une faute à se faire pardonner qu’elle ignorait encore ? Mais les jours passaient, et Denis ne retombait pas dans ses vieilles habitudes. Il se levait pour accompagner Vassilissa. Répara le robinet. Inscrivit leur fille à la piscine et la conduisait lui-même aux séances du samedi. — Papa, Papa, regarde, je sais plonger ! — Vassilissa courait partout, mimant un dauphin. Denis la lançait dans les airs et la petite explosait de rire. Anastasie regardait cette scène de la cuisine et n’en croyait pas ses yeux. — Je peux rester avec elle dimanche, — dit un soir Denis. — Tu as bien rendez-vous avec tes copines ? Anastasie acquiesça lentement. Aucun rendez-vous — elle voulait juste lire seule au café. Mais comment savait-il pour ses copines ? L’écoutait-il au téléphone ? Les semaines s’empilaient, puis les mois. Denis ne régressait pas, ne fuyait pas à nouveau dans l’indifférence. — J’ai réservé une table dans ce restaurant italien qu’on aime, — annonça-t-il un jour. — Vendredi. Maman a accepté de garder Vassilissa. Anastasie leva les yeux de son ordinateur. — Et à quel titre ? — Juste. J’ai envie de dîner avec toi. Elle accepta. Par curiosité, se disait-elle. Pour voir son manège. Le restaurant était chaleureux, éclairé à la bougie, musique live. Denis commanda son vin préféré – Anastasie, surprise, se rendit compte qu’il n’avait pas oublié lequel. — Tu as changé, — dit-elle sans détour. Denis tourna son verre dans ses mains. — J’étais aveugle. Aveugle et parfaitement stupide, au sens classique du terme. — Merci, je sais. — Oui, — il eut un sourire tordu, fatigué. — Je croyais travailler pour la famille. Que vous aviez besoin d’argent, d’un plus grand appart’, d’une meilleure voiture. En fait, je fuyais. La responsabilité, la vie de tous les jours, tout. Anastasie se taisait pour le laisser parler. — J’ai vu que tu avais changé, toi aussi. Que tout t’étais devenu égal. Et… c’était pire que n’importe quelle dispute, tu comprends ? Tu criais, tu pleurais — ça c’était normal. Puis tu t’es arrêtée. Comme si je n’existais plus. Il posa son verre. — J’ai failli vous perdre. Toi et Vassilissa. Et j’ai compris tout d’un coup. Anastasie le regarda longuement. Cet homme assis en face, enfin prêt à dire ce qu’elle attendait depuis des années. Trop tard ? Ou pas encore ? — J’allais demander le divorce, — dit-elle doucement. — J’attendais seulement que tu me donnes une vraie raison. Denis blêmit. — Mon Dieu, Nastya… — J’ai mis de l’argent de côté. Jeté un œil aux appartements. — Je ne savais pas à quel point… — Tu devais le savoir, — le coupa-t-elle. — C’est ta famille. Tu aurais dû voir. Le silence s’imposa, lourd, entre eux. Même le serveur prit un détour. — Je veux essayer, — déclara enfin Denis. — Pour nous deux. Si tu acceptes. — Une seule chance. — Une, c’est déjà plus que je ne mérite. Ils restèrent là jusqu’à la fermeture. À parler de tout – Vassilissa, l’argent, l’organisation, ce qu’ils attendaient l’un de l’autre. Pour la première fois depuis des années, une vraie conversation, pas juste des reproches échangés ou des banalités. La reconstruction fut lente. Anastasie n’ouvrit pas grand les bras dès le lendemain. Elle l’observait, méfiante, attendant l’échec. Mais Denis ne lâchait pas. Il cuisinait le week-end. S’impliquait dans les groupes de parents à la maternelle. Apprit à faire des tresses à Vassilissa – tordues, mais à lui. — Maman, Maman, regarde, papa m’a fait un dragon ! — Vassilissa déboula dans la cuisine, fière de sa création bigarrée en carton. Anastasie observa ce dragon bancal, avec une aile plus grande que l’autre, et sourit… … Les mois filèrent, l’air de rien. Décembre arriva et tous les trois filèrent chez les parents d’Anastasie, à la campagne. Vieux pavillon qui sent le bois, les tartes, et un jardin enseveli sous la neige. Anastasie, tasse de thé à la main, observait Denis et Vassilissa modeler un bonhomme de neige. Sa fille, chef de chantier : le nez ici, les yeux plus haut, l’écharpe trop serrée ! Denis, docile, suivait ses instructions, et, régulièrement, la lançait dans les airs. Les rires fusaient loin dans le froid. — Maman ! Viens ! — criait Vassilissa. Anastasie enfila son manteau et sortit sur le perron. Neige étincelante, air mordant, et soudain une boule de neige la frappa. — C’est papa ! — dénonça Vassilissa. — Traîtresse, — s’indigna Denis. Elle riposta, lança la neige, le manqua. Ils éclatèrent de rire tous les trois, roulant dans la poudreuse, oubliant le bonhomme, le froid, le reste. Le soir, Vassilissa s’endormit sur le canapé avant la fin du dessin animé. Denis la porta, remontant la couverture, réajustant l’oreiller, repoussant une mèche collée au front. Anastasie s’assit près du feu, mains autour de sa tasse chaude. La neige continuait de tomber, douce, enveloppant le monde d’un cocon blanc. Denis prit place près d’elle. — À quoi tu penses ? — À quel point j’ai bien fait de ne pas aller jusqu’au bout. Il se garda de demander ce qu’elle avait failli faire. Il avait compris. Les relations, cela demande de l’effort au quotidien. Pas de grands exploits, juste les petites choses : écouter, aider, remarquer, soutenir. Anastasie savait : il y aurait encore des jours difficiles, des incompréhensions, des disputes inutiles. Mais là, tout de suite, son mari et sa fille étaient près d’elle. Vivants, vrais, aimés. Vassilissa se réveilla, vint se coller entre eux sur le sofa. Denis les entoura de ses bras, et Anastasie pensa qu’il y a des choses pour lesquelles cela vaut vraiment la peine de se battre…