Elle a trahi la mémoire de son père.

Trahison à la mémoire de mon père.

Lucie Delorme marche lentement dans les ruelles du quartier depuis maintenant une bonne heure, alors qu’il lui faudrait à peine cinq minutes pour atteindre la boulangerie, mais ce soir possède une tristesse particulière. Elle n’a aucune envie de rentrer chez elle, où l’attend seulement une bouilloire froide, un sol jamais lavé et son gros chat Maurice son seul compagnon ces dernières années, si l’on ne compte pas la télévision, qu’elle allume au lever du jour et n’éteint qu’en se couchant, pour donner lillusion que de vraies voix résonnent dans son appartement silencieux.

Ses jambes la lancent, son genou la fait souffrir, le temps est morose, mais elle bifurque tout de même sur la petite aire de jeux où les balançoires et les bancs sont déjà détrempés, sinstalle au bord dun banc sous le vieux champignon en fer rouillé, les mains fourrées au plus profond de son manteau de laine. Cela fait bien sept ans qu’elle le porte, il ne lui viendrait plus à lesprit den acheter un autre.

Avant, du temps de son mari Paul, la vie était différente. Bruyante, animée, parfois envahissante même, surtout dans leur F2 où grandissaient leur deux enfants laîné Guillaume et la petite dernière Clémence. Maintenant, les enfants sont partis, Paul est parti depuis quinze ans déjà, et Lucie, à force davoir tout donné, se retrouve seule, abandonnée, ses enfants ayant construit leur nid bien loin du sien.

Guillaume sest installé avec sa femme et leurs deux garçons à Nice, Clémence a filé à Lyon, épousant un ingénieur informatique, et ensemble, ils voyagent entre missions professionnelles et vacances à l’étranger. Pour leur mère, ils se souviennent surtout lors des fêtes, lui envoyant dans un message standard « bon anniversaire Maman, je tembrasse » et des photos de petits-enfants grandissant loin, inconnus presque, jamais présents chez leur grand-mère lété car ils partent pour des séjours linguistiques, l’Espagne ou des stages de maths.

Lucie soupire, observant une grosse corneille sauter sur lasphalte mouillé à la recherche de miettes. Autrefois, elle croyait que ses enfants seraient un appui ; elle simaginait entourée de petits-enfants, dappels quotidiens. La réalité sest montrée plus terne : Guillaume téléphone une fois par mois, toujours le même refrain « ça va Maman ? Nous on bosse, les enfants sont malades, pas trop le temps » et Clémence estime quun petit virement sur le compte de sa mère la dédouane du reste, elles peuvent vivre en paix.

La retraite ressemble au jour sans fin : réveil, télévision, gamelle du chat, porridge ou œufs, télévision, déjeuner, télévision, promenade, télévision, sommeil. Il arrive à Lucie de parler toute seule, commentant les émissions ou réprimandant les animateurs sils disent des bêtises. Maurice la fixe alors de son œil jaune, bâille, agite la queue puis retourne dormir sur le fauteuil.

Ce soir, lidée de rentrer lui pèse plus que jamais. Il fait humide et vide chez elle. Même quand la pluie commence à tomber, elle ne bouge pas, simplement emmitouflée dans son manteau, rabattant son bonnet de laine sur le front.

Lucie ? Lucie, cest bien vous ? sélève une voix sur le côté.

Surprise, elle lève la tête. Un homme grand, vouté, en imperméable marron démodé et casquette, les tempes grisonnantes, les yeux gris pleins d’attention, la regarde. Elle le reconnaît aussitôt Gérard Petit, voisin de limmeuble dà côté, toujours en promenade lui aussi, avec sa canne. Ils échangent parfois des banalités en ascenseur ou devant la poubelle, puis cest tout.

Gérard ? Mais que faites-vous sous la pluie, vous allez attraper froid.

Et vous donc ? sourit-il, sasseyant près delle après avoir posé un vieux journal sur le banc détrempé. Je vous observe depuis la fenêtre, cela fait deux heures que vous êtes assise là. Je me suis décidé à venir voir si ça allait.

Ça va, soupire-t-elle. Je nai juste pas envie de rentrer. La mélancolie, Gérard. À hurler, parfois.

Je connais, répond-il en sortant une petite flasque de sa poche. Du cognac, ajoute-t-il en voyant son regard. Un remède contre la morosité. Vous en voulez ? Jen bois rarement, mais parfois, cest lidéal pour réchauffer le cœur.

Lucie pense refuser, puis cède ; après tout, qui la jugerait ? Elle prend une gorgée, la chaleur de lalcool la réconforte.

Merci, murmure-t-elle en lui rendant la flasque. Et vous, toujours seul ? Vous aviez une femme, non ?

Je lavais, soupire Gérard après avoir bu à son tour. Trois ans quelle ma quitté. Mes fils sont à Paris, lun à Boulogne, lautre à Montreuil. Toujours pris, leur travail, leur famille. Ils passent tous les six mois, appellent le dimanche. Et vous ?

Les enfants sont loin, dit Lucie sobrement. Les appels sont rares. Mon mari est parti depuis longtemps.

Nous faisons la paire, conclut Gérard. Deux solitudes.

Ils se taisent, contemplant la pluie danser sur les flaques, un silence non pas pesant mais doux, comme sils se connaissaient depuis toujours, se suffisant lun à lautre.

Je vous observe souvent, Lucie, avoue soudain Gérard, un brin embarrassé. Vous êtes toujours élégante, discrète, seule. Jai longtemps voulu venir vous parler. Ce soir, cétait comme un signe du destin.

Elle le regarde, étonnée.

Vous mobserviez ? Pourquoi ?

Que voulez-vous que je fasse dautre ? Je vous vois passer à la même heure, chaque jour. Si vous ne sortez pas, je minquiète.

Cest touchant, souffle-t-elle, étrangement réconfortée par cette attention. Je ne savais pas.

Si on faisait nos promenades ensemble ? propose Gérard. À deux, cest plus agréable. Et puis, je peux encore défendre la cause, même avec une canne.

Me défendre contre qui ? rit Lucie pour la première fois depuis longtemps. Les corneilles ?

Entre autres, répond-il dans un sourire. Alors, marché conclu ?

Marché conclu, répond-elle.

Dès ce soir, la vie change. Tous les soirs, sauf par gros temps, ils se retrouvent pour marcher dans le petit parc derrière limmeuble. Gérard, ancien dessinateur industriel, lui raconte sa carrière sur les chantiers navals, lhistoire de France quil a appris à aimer, les petits articles quil écrit au courrier des lecteurs du journal local. Lucie, ex-comptable, lécoute, pose des questions. Gérard, de son côté, se passionne pour ses anecdotes sur ses enfants, sur la maison de campagne quelle et Paul avaient construite puis revendue, car les enfants nen voulaient pas.

Souvent, la discussion les porte tard dans la nuit. Lucie se surprend à sourire en franchissant le seuil de son appartement, plus chaleureux désormais, puisque le soir elle cuisine pour deux et cherche des recettes à partager avec Gérard. Elle se met à préparer des tartes. Maurice, alléché, se montre moins sauvage, quémande des caresses.

Un soir, Gérard reste dormir pour la première fois : le thé, la confidence, lheure tardive et Lucie propose simplement : Reste, je déplie le canapé pour toi.

Je ne vais pas mimposer ?

Mais non. Il y a de la place.

Cest ainsi que peu à peu, Gérard apporte ses pantoufles, sa brosse à dents, bientôt une valise entière. Lucie se lève le matin au son des bruits familiers de la cuisine, heureuse de ce bonheur insoupçonné. La télévision ne sert plus quà regarder les infos ou un vieux film ensemble, tant ils aiment discuter. Maurice, dabord jaloux, finit par dormir à leurs pieds.

Gérard, et si on faisait des choux farcis demain ? Jai acheté un chou, mais toute seule, je nen fais jamais.

Bonne idée ! Je prendrai la viande hachée, tu feras cuire le riz.

La préparation se fait à deux, dans la petite cuisine et Lucie se dit que la vie lui a offert un vrai cadeau, tard, mais précieux.

Une seule ombre subsiste : ses enfants. Elle nose pas leur parler de Gérard. Romain et Clémence portaient Paul en héros ; elle redoute quils prennent mal cette nouvelle présence, quils y voient une trahison. Quinze ans après la mort de Paul, cest encore son souvenir qui régit la famille.

Sentant son angoisse, Gérard ninsiste pas.

Lucie, cest toi qui choisiras le bon moment. Je tattends.

Mais lanniversaire de Lucie approche, les enfants annoncent leur visite. « On vient pour ton anniversaire ! Dis-nous ce qui te ferait plaisir, on débarque tous avec les enfants pour trois jours, ça fait longtemps » Lucie se réjouit, puis panique. Elle tourne en rond, inquiète.

Gérard, les enfants arrivent. Tous, avec les petits. Je ne sais pas quoi faire

Parfait, présente-moi, répond-il calmement.

Ce nest pas si simple Ils sont très attachés à leur père. Tu pourrais retourner chez toi quelques jours ? Je leur en parle dabord, puis tu vien-dras après en visite

Gérard reste silencieux, baisse la tête puis pose la fourchette.

Je vis avec toi depuis presque six mois. Je taime, Lucie. Dois-je vraiment partir comme un malpropre sous prétexte que tes enfants arrivent ?

Ce nest pas ça Tu comprends, je veux juste préparer le terrain

Comme tu voudras, répond-il, la voix lasse. Je prendrai mes affaires demain. Mais je ne veux pas rester lhomme que lon cache.

Le lendemain, Gérard sen va discrètement. Laissa Lucie avec un vide quaucune chaleur ne comble. Maurice le cherche en miaulant. Lucie caresse le chat, attend les enfants, cœur serré.

Les enfants débarquent avec familles et valises : Romain, sa femme Pauline et leurs deux garçons, Clémence, son mari Samuel et la petite Manon. Lappartement vibre à nouveau de cris et dodeurs, Lucie court, sert les plats, l’œil sur la porte derrière laquelle elle a caché les chaussons de Gérard.

Le soir, à peine les enfants couchés, Lucie convoque Romain et Clémence.

Jai à vous parler.

Tu es malade ? sinquiète Romain.

Non, jai rencontré quelquun. Gérard Petit. On vit ensemble depuis six mois.

Silence glacial. Romain la fixe, Clémence croise les bras.

Tu plaisantes ? Tu fais ça à ton âge ?

Jai soixante-cinq ans, pas morte, souffle Lucie.

Tas ramené un inconnu dans l’appartement que tu as partagé avec Papa ? explose Romain.

Il nest pas un inconnu commence-t-elle.

Papa serait fou de rage ! Tu trahis sa mémoire !

Romain ne crie pas, les enfants dorment, tente Clémence. Tu tu ne nous avais rien dit. Cest exagéré. Tu aurais pu demander notre avis.

Je dois vous consulter pour vivre ma vie ? se défend Lucie. Jai bien droit à un peu dintimité, de bonheur !

De lintimité à soixante-cinq ans ! Tu devrais te consacrer à tes petits-enfants, pas à courir après les hommes, raille Romain. Alors, il est où, ton Gérard, on le rencontre ?

Je lui ai demandé de partir, pour vous parler dabord.

Génial. Prépare-toi : cest nous ou lui. Si tu continues, tu perds tes enfants et tes petits-enfants. À toi de choisir.

Lucie baisse la tête, les larmes coulent sur la nappe si soigneusement installée pour leur venue. Elle aimerait dire quelle les aime, quelle aime aussi Gérard, quelle ne veut pas choisir, mais aucun son ne sort. Les enfants se lèvent, la laissant seule.

La nuit fut blanche. Elle pense à Gérard, à leurs rires, à sa tendresse, et puis au visage fermé de ses enfants.

Le matin, épuisée, elle tente de préparer le petit-déjeuner. Pauline est gentille, mais cest la voix de Romain qui tranche : « Nous repartons aujourdhui. Nous ne tolérons pas que nos enfants voient leur grand-mère vivre ainsi Les cadeaux sont dans lentrée. »

Une heure plus tard, lappartement retombe dans le silence. Lucie contemple le tas de cadeaux, le cœur brisé, comme poignardée dans le dos.

Elle sassied, sans but, dans le fauteuil, la télévision éteinte devant elle. Maurice ronronne vainement sur ses genoux.

Au crépuscule, elle attrape son téléphone, tremblante, compose le numéro de Gérard.

Gérard, cest fini. Ne reviens plus. On ne se verra plus.

Lucie ? Quest-ce qui sest passé ? Ils refusent ?

Ils refusent. Ils ont menacé de me rayer de leur vie. Je pardonne-moi.

Tu cèdes à leur chantage, souffle-t-il après un silence. Tu es leur mère, ils nont pas ce droit.

Peut-être Mais je narrive pas à faire autrement Pardonne-moi.

Elle raccroche, coupe son téléphone, éclate en sanglots en serrant Maurice. Elle navait jamais ressenti une telle solitude, même après la mort de Paul, car alors, ils étaient encore là.

Deux mois passent. Lucie rallume la télé trop fort, parle seule, remplit la gamelle du chat pour lunique Maurice. Parfois Maurice sassied devant la porte, linterrogeant dun regard triste : « Où est Gérard ? Va-t-il revenir ? » Lucie se tait, la gorge nouée.

Parfois, elle caresse le combiné du téléphone mais ne compose pas.

Même ses enfants se font rares à lappel. Guillaume envoie de brèves réponses-« ça va, maman ? » tandis que Clémence ne partage plus que des photos de Manon dans le groupe familial. Personne ne sinforme sur sa santé, ses besoins ; tout seffrite, silencieusement.

Un soir, de retour des courses, elle croise la voisine du quatrième, Madame Lefèvre, grande bavarde.

Lucie ! Toujours seule ? Je ne vois plus votre Gérard. Vous vous êtes disputés ?

Non, madame Lefèvre, on sest séparés.

Cest dommage, vous formiez un beau couple. Il na pas lair en forme, vous savez. Je lai vu avec sa canne, malade, bien amaigri. Son fils est venu un moment, puis reparti.

Il est malade ? demande-t-elle, le cœur serré.

On dirait, mais qui sait Il a lair très mal.

En sortant de lascenseur, Lucie reste plantée là, hésitante, taraudée par linquiétude : « Il va mal, il est seul, et moi, jattends des enfants qui ne reviendront plus Quai-je fait ? »

À peine rentrée, elle se jette sur le téléphone.

Gérard souffle-t-elle quand il décroche faiblement. Tu ça va ?

Lucie ? Tu tinquiètes maintenant ? Ils tont permis dappeler ?

Je ten prie Ne parlons pas des enfants Tu es malade ? Pourquoi ne rien avoir dit ?

Pourquoi taurais-je embêtée ? Tu as choisi, murmure-t-il.

Tu es bête, gémit-elle en séchant ses larmes. Jarrive, bouge pas.

Sans réfléchir, elle prend manteau et cabas, traverse limmeuble, sonne chez Gérard. Quand enfin la porte souvre, elle le découvre amaigri, fatigué, mais son sourire éclaire la pénombre.

Que fais-tu là ? souffle-t-il.

Je suis idiote, Gérard, et toi aussi. Je suis revenue. Je taime. Mes enfants mont déjà oubliée. Mais toi, jai besoin de toi.

Il lenlace, longuement. Elle le fait asseoir, prépare le dîner, veille sur lui toute la nuit.

Demain, jappelle Guillaume. Je leur dirai : cest moi ou rien, mais Gérard fait partie de ma vie désormais. Sils ne veulent plus me voir, tant pis. Jai décidé.

Lucie, ne va pas ten faire des ennemis pour moi

Si, Gérard. Jai tout donné à mes enfants. Ils me manipulent. Je veux être heureuse à mon tour.

Le lendemain, elle téléphone :

Guillaume, jai pris une décision. Je vis avec Gérard. Nous nous aimons. Si tu ne lacceptes pas, je ne tobligerai pas à venir mais désormais, cest à prendre ou à laisser. Je suis ta mère. Jai le droit dêtre heureuse, et personne ne menlèvera la mémoire de votre père.

Un silence, puis : Tu es folle. On tavait prévenue.

Peut-être, mais jai choisi. Revenez si vous en avez envie. Je vous aime toujours, mais je ne me laisserai plus dicter ma vie.

Une semaine plus tard, Clémence envoie un sms : « Maman, on napprouve pas, mais si ça taide à vivre, viens voir les enfants quand tu veux. Mais évite de nous parler de Gérard, sil te plaît. »

Lucie soupire, range le téléphone. Ce nest pas lentière acceptation, mais un compromis. Mais ce qui compte, cest le sourire de Gérard assis à ses côtés, Maurice qui vient ronronner contre lui, et la télévision allumée mais inintéressante, tant ils ont de choses à se raconter.

Gérard, annonça-t-elle dans un sourire. Demain, on fait des choux farcis ensemble ? Jai acheté un chou exprès.

Marché conclu, répondit-il, les yeux pétillants. Je moccupe de la viande hachée, à toi le riz.

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Elle a trahi la mémoire de son père.
FRANÇAIS : « Tu parles, elle s’est emportée… » — Mais à quoi tu sers, vieille chouette ? T’es un poids pour tout le monde, tu pues et tu traînes ici pour rien. Franchement, si ça ne tenait qu’à moi… Mais bon, obligé de te supporter. Je te déteste ! Polina faillit s’étrangler avec sa tisane. Elle venait justement de parler avec sa grand-mère, Madame Zinaïda Sergeïevna, en visio. Celle-ci s’était absentée une minute. — Attends-moi, mon petit soleil, je reviens, dit la mamie en se levant de son fauteuil avec quelques grognements avant de s’éloigner dans le couloir. Le téléphone resta sur la table. Caméra et micro activés. Polina, pendant ce temps, était passée sur l’écran de son ordinateur. Et puis… Le drame se produisit. Une voix venue du couloir. Polina crut qu’elle avait mal entendu. Sans doute aurait-elle continué à le croire si elle n’avait jeté un œil au téléphone. Quelqu’un venait d’entrer. À l’écran, elle aperçut d’abord des mains inconnues, puis un flanc, enfin un visage. Olia. L’épouse de son frère. Oui, elle reconnut aussi la voix. La belle-sœur s’approcha du lit de la grand-mère, souleva l’oreiller, puis le matelas, cherchant visiblement quelque chose. — Elle passe ses journées là à boire du thé… Vivement qu’elle crève, honnêtement. Pourquoi s’attarder ? Elle ne sert déjà plus à rien, elle prend de la place pour rien… — râlait la belle-sœur. Polina n’osait plus bouger. Durant quelques secondes, elle cessa même de respirer. Olia quitta la pièce sans avoir remarqué la caméra. Quelques minutes plus tard, la grand-mère revint, un sourire aux lèvres, mais ses yeux, eux, restaient éteints. — Voilà, je suis de retour ! Dis-moi, et toi, le travail, ça va ? demanda-t-elle comme si de rien n’était. Polina hocha la tête, encore sous le choc de ce qu’elle venait d’entendre. Tout en elle réclamait de virer sur-le-champ cette effrontée, mais elle tentait de reprendre son souffle. Zinaïda Sergeïevna avait toujours été pour Polina une vraie femme de fer. Jamais un mot plus haut que l’autre, mais une autorité naturelle, forgée par des décennies d’enseignement en littérature, auprès d’élèves et de parents. Quarante ans passés à ouvrir des horizons littéraires, à faire aimer Proust, Zola ou Giono à des générations d’enfants. À la mort du grand-père, jamais elle ne s’était vraiment laissée aller, même si sa silhouette droite s’était un peu courbée. Moins de sorties, plus de soucis de santé. Son sourire s’était fané. Mais son énergie, elle, semblait inépuisable. Zinaïda était persuadée que chaque âge a sa beauté, et ne cessait de profiter de la vie, même maintenant. Polina avait toujours ressenti auprès d’elle un sentiment de sécurité absolue. Avec elle, rien n’était insurmontable. La grand-mère avait même sacrifié sa maison de campagne pour aider son petit-fils à payer ses études, et confié toutes ses dernières économies à sa petite-fille pour son premier appartement. Lorsque Grégoire, le frère de Polina, s’était plaint du loyer trop cher après son mariage, c’est la grand-mère qui avait proposé une chambre chez elle. L’appartement était spacieux, tout le monde aurait son espace, et en prime : elle serait sous surveillance si jamais sa tension artérielle montait ou si son diabète empirait. — De toute façon, je m’ennuie seule. Un peu de vie à la maison, et un petit coup de main des jeunes, ça ne peut pas faire de mal, disait-elle d’un ton joyeux. Grégoire devait assurer la présence, Polina gérait les courses, les médicaments et même l’électricité. Elle aidait comme elle pouvait, par téléphone ou directement sur place, veillant à ce que sa grand-mère ne manque de rien. — Il faut bien manger, surtout avec le diabète, disait Polina. Mais la grand-mère avait toujours du mal à accepter de l’aide. Elle fuyait le regard de sa petite-fille, gênée. Dès le début, Polina s’était méfiée d’Olia. Trop mielleuse, trop parfaite, trop froide derrière les sourires. Mais Polina n’était pas du genre à se mêler des histoires des autres ; elle demandait simplement à la grand-mère si tout allait bien. — Tout va bien, ma chérie, la rassurait Zinaïda. Olia fait la cuisine, tient la maison propre. Elle est jeune, elle apprend. Elle gagnera en expérience avec le temps. À présent, Polina comprenait que ce n’était que façade. Devant les gens, Olia jouait à merveille la gentille belle-fille. Mais hors caméra… — Mamie, j’ai tout entendu… Tu as entendu ce qu’elle t’a dit ? La grand-mère s’arrêta une seconde, comme si elle n’avait pas compris, puis détourna les yeux. — C’est rien du tout, ma Polina, soupira-t-elle. Olia est fatiguée, elle traverse une mauvaise passe, Grégoire travaille beaucoup… Elle décompresse. Polina détailla alors sa mamie comme si elle la voyait pour la première fois. Elle remarqua chaque nouvelle ride, chaque trace de lassitude et, pour la première fois, de la peur. — Décompresser ? Tu as entendu ce qu’elle t’a hurlé dessus ? C’est plus qu’un pétage de plombs… — Laisse, Polinotchka… Moi, je préfère patienter. Tu vois, elle s’est juste emportée. Elle est jeune, c’est de la fougue. Et puis moi, tu sais… je suis vieille, j’en demande pas beaucoup. — Bon. Mamie, arrête de me ménager. Là, tu vas tout me dire, sinon je monte tout de suite, et tu sais que je le ferai. Tu choisis. Silence. La grand-mère inspira, soupira, ajusta ses lunettes. Le masque vola en éclats : elle semblait soudain toute petite, toute cassée. — Je voulais rien dire… Tu travailles déjà assez, pourquoi te rajouter des histoires ? J’espérais que ça s’arrangerait… Et l’histoire avec Olia s’avérait bien plus longue et bien plus sale que Polina ne l’avait imaginée. Les jeunes étaient arrivés avec toutes leurs affaires, déterminés à économiser pour acheter un logement dans six mois. D’abord, la grand-mère avait été ravie : vie dans la maison, bruits de vaisselle, vie contemporaine. Olia cuisinait, proposait du thé, accompagnait sa belle-mère chez le médecin. Mais, dès le départ de Grégoire en mission, tout avait changé d’un coup. — Elle a commencé à s’énerver facilement, disait Zinaïda. J’ai pensé que c’était le manque de Grégoire. Puis elle a commencé à prendre pour elle toutes les courses. Elle assurait que toi, tu en achetais trop, de toute façon, qu’elle en avait besoin, qu’elle était plus jeune, bientôt peut-être enceinte, alors que moi… Olia avait même réclamé de l’argent à la grand-mère, piochant dans l’argent que Polina lui avait donné pour les médicaments, pour… s’acheter un frigo personnel, installé dans sa chambre, verrouillé à clé. Et le frigo contenait la meilleure nourriture que Polina apportait à la grand-mère. Jamais Olia n’a remboursé un sou. Pire, elle fouillait partout pour trouver les cachettes où la grand-mère dissimulait quelques billets. — Elle m’a pris la télé… Parce qu’elle disait que ça abîme la vue. Et elle coupe même parfois Internet. Mais moi, j’en ai besoin, on m’appelle, je lis les nouvelles, je cuisine en suivant des recettes… J’ai l’impression d’être en prison. — Tu en as parlé à Grégoire ? demanda Polina. Zinaïda secoua la tête. — Elle m’a déclaré que, si je parlais, elle irait dire à tout le monde que c’est à cause de moi qu’elle aurait perdu un bébé. Qu’on la plaindrait et que moi, je serais lynchée. Polina ne savait que répondre. Elle avait envie de tout casser, de hurler, de chasser Olia à coups de balai. Mais elle répondit doucement : — Mamie, personne ne peut te traiter ainsi, tu comprends ? Personne, que ce soit la famille ou pas. Sa grand-mère éclata en sanglots. Polina la consola de son mieux ; mais elle savait déjà que la tornade arrivait. Elle n’allait pas se taire. Une demi-heure plus tard, Polina et son mari étaient en route pour chez Zinaïda, prévenant à peine. La grand-mère ouvrit tout de suite, triturant nerveusement un mouchoir entre ses mains. — Oh, vous auriez pu appeler, au moins ! J’aurais mis la bouilloire… — On n’est pas venus prendre le thé, Mamie. On est là pour régler les choses. Où est Olia ? — Elle… est sortie. On ne me dit pas tout, tu sais… Mais entrez, maintenant que vous êtes là. Polina fila à la cuisine. Presque plus rien dans le frigo : deux briques de lait périmé, dix œufs, des cornichons pourris. Dans le congélo : juste des glaçons. Elle échangea un regard avec son mari Nikita, qui hocha la tête. Précision, efficacité. La chambre d’Olia était fermée à clé, mais la serrure était toute simple, vite ouverte avec un tournevis. En effet, un frigo dedans ! Rempli des yaourts tout juste achetés par Polina pour la grand-mère, du fromage, de la charcuterie, même des légumes frais. Polina était furieuse. Mais elle tenait bon. Avec Nikita, elle attendit le retour d’Olia dans la chambre de la grand-mère. Olia rentra une demi-heure plus tard. — Qui a touché à ma porte ?! hurla-t-elle, poings serrés. C’est alors que Polina surgit : — Moi. Olia blêmit, se décomposa. Silence de quelques secondes, puis elle tenta, comme d’habitude, la menace verbale. — T’es qui, toi, pour entrer dans ma chambre ? Polina s’approcha, la dominant d’une tête. — Je suis la petite-fille de la propriétaire des lieux. Et toi, qui es-tu ? Tu as dix minutes pour faire tes bagages. Sinon, tu retrouveras tes affaires sous la fenêtre, tu as compris ? — J’appellerai Grégoire ! — Appelle qui tu veux. Grégoire n’est pas là. Et si besoin, je te tire par les cheveux pour te sortir d’ici. Olia râla, mais courut fourrer ses affaires dans un sac, en pestant, tentant d’insulter Polina, qui ne bronchait pas. La grand-mère regardait la scène en essuyant ses larmes. — Polina, tu n’aurais pas dû… Ça va se savoir, on va parler de nous dans la résidence… Ce n’est qu’à ce moment-là que Polina se tourna, vint vers elle, l’étreignit. — Ce n’est pas un scandale, Mamie. On débarrasse juste la maison de ses ordures. Ils restèrent dormir chez Zinaïda. Le lendemain, ils remplirent son frigo, sa trousse à pharmacie aussi. Quand ils partirent, la grand-mère pleurait de soulagement — du moins Polina l’espérait. Polina avait strictement interdit à la mamie de laisser revenir Olia, quoi qu’elle tente. Le soir même, Grégoire appela Polina en furie, hurlant à s’en casser les cordes vocales. — T’es folle ? Olia est en larmes ! Où elle va dormir, maintenant ? T’es contente, toi, avec ton argent ? Polina raccrocha. Deux heures plus tard, elle lui envoya un message vocal : — Au lieu de t’énerver, renseigne-toi un peu. Ta chère Olia affamait ta grand-mère. Je te rappelle au passage qu’elle s’est privée pour toi… Si tu t’avises de revenir ici avec cette vipère, je vous mets à la porte tous les deux. Grégoire ne répondit pas. Et ça valait mieux ainsi. Olia trouva refuge chez une amie. Sur les réseaux sociaux, elle publiait qu’elle venait de quitter une famille « toxique » et « hypocrite », Grégoire likait. Polina ne s’en souciait plus. L’appartement retrouva calme et sérénité. Deux semaines plus tard, Zinaïda demanda à Polina de lui apprendre à regarder des séries sur son smartphone. Elle commença par une adaptation de « Maître et Marguerite », enchaîna sur des comédies. Parfois elles regardaient ensemble. — Oh, ça fait longtemps que je n’avais pas autant ri ! confia la grand-mère un soir. J’en ai mal aux joues. Polina sourit simplement. Elle se sentait enfin en paix. Un jour, sa grand-mère l’avait protégée, aujourd’hui c’était à elle de protéger sa mamie.