Le Fils Revint au Funérailles pour Se Moquer de ses Parents Sans Savoir Ce que lAvocate Tenait dans Cette Lettre
Jean-Baptiste Duchamp se tenait droit devant deux cercueils de pin clair non verni, les bras croisés, un sourire ironique figé sur les lèvres. Le mistral balayait le petit cimetière du Midi, soulevant la poussière qui sincrustait dans ses souliers italiens, tandis quil jetait sur les deux caisses un regard chargé de mépris. Une trentaine de personnes vêtues de noir observaient un silence tendu.
Femmes en foulards sombres, hommes tenant leurs chapeaux à la main, enfants ne comprenant pas pourquoi les adultes pleuraient. Et, parmi eux, Jean-Baptiste dans son costume gris trois-pièces, sa montre suisse scintillant sous le soleil de Provence, affichant ce rictus que personne nosait croire réel. Cest le meilleur cercueil quon a pu trouver? lança-t-il en pointant dun geste désinvolte la caisse de gauche. On dirait une boîte à légumes du marché. Nul ne répondit. Les femmes échangèrent des regards glacés.
Monsieur Fournier, le menuisier qui avait confectionné les deux cercueils à laube, serra les poings, mais garda le silence. Jean-Baptiste tourna autour des cercueils, les inspectant comme une marchandise de mauvaise qualité. Et les fleurs On les a cueillies où, sur le bord de la route? On dirait lenterrement dun chien, pas de personnes. Il sarrêta entre les deux caisses, fixa les villageois, et prononça une phrase qui glaça les cœurs:
Même morts, ils continuent de me faire honte. Le silence devint autre. Ce nétait plus la retenue due aux défunts, cétait la colère rentrée. Aline, accroupie auprès du cercueil, les yeux gonflés de larmes, releva la tête en tremblant de rage. Un peu de respect, Jean-Baptiste. Ce sont tes parents. Mais il ne la regarda même pas. Il sortit son téléphone, vérifia lheure, soupira, comme si tout cela nétait quun insupportable contretemps.
Cest alors quune voiture noire, discrète et brillante, sarrêta le long du chemin de terre. En descendit une jeune femme mince, tailleur sombre, cartable en cuir sous le bras, une grande enveloppe crème à la main. Elle traversa les tombes dun pas assuré. Jean-Baptiste la dévisagea ; il ne lavait jamais vue. Elle ne le salua pas, approcha simplement le curé, Monsieur André, et lui murmura à loreille. Le prêtre acquiesça dun air grave.
Jean-Baptiste suivit du regard lenveloppe, et, pour la première fois de la matinée, son sourire seffaça. Il ne savait pas pourquoi, mais la façon dont elle tenait ce document lui glaça le sang une fraction de seconde. Puis, il croisa de nouveau les bras, leva les yeux vers le ciel, feignant lindifférence. Pourtant, cette lettre était à son nom, et ce quelle contenait allait ébranler tout ce que Jean-Baptiste croyait savoir.
À ce moment, je marque une pause. Si cette histoire te touche déjà, aime cette vidéo, abonne-toi à la chaine, et dis-moi doù tu mécoutes. Jadore lire vos messages : de France, de Belgique, du Québec Mais avant de savoir pourquoi ce fils rit à lenterrement de ses parents et ce quil y a vraiment dans cette lettre, il faut voyager des années en arrière, dans une petite maison de torchis isolée en Provence, où un enfant rêvait de fuir le seul endroit où il avait vraiment été aimé.
La maison des Duchamp se trouvait au bout dun chemin caillouteux absent de nimporte quelle carte. Bâtie à la main, murs en pisé, toit de tuiles ébréchées, entourée de chardons et de vieux oliviers, une porte en bois qui fermait mal, une fenêtre sans carreaux que Madame Duchamp, Léontine, couvrait dun rideau brodé. À lintérieur, le sol était de terre battue. Une table bancale, trois chaises dépareillées, un petit autel avec une statuette de la Vierge, des bougies, et un vieux poêle où Léontine cuisait sa soupe dherbes ou, les jours de fête, un peu de lapin séché.
Pour Léontine et son mari Paul, cette maison valait tous les châteaux du monde. Paul avait élevé chaque mur à la sueur de son front, transporté la paille, monté les tuiles depuis le village à pied, arpentant 4 kilomètres sous la chaleur. Elle représentait tout ce que la vie leur avait refusé, et tout ce dont il avait rêvé pour lui et les siens : un abri à soi, quon ne pourrait pas leur arracher. Léontine le comprenait elle aussi avait appris à trouver de la fortune là où dautres voyaient la misère. Mais Jean-Baptiste, lui, na jamais compris.
Daussi loin quil sen souvienne, quelque chose clochait. À lécole du village, il voyait les autres enfants avec des cartables neufs, des chaussures intactes, des goûters de nom. Lui, il arrivait en espadrilles raccommodées, avec un sac plastique à la place dun cartable, deux tranches de pain et du fromage sec. On se moquait. Voilà le fils du vieux Duchamp, le pauvre ! Et Jean-Baptiste serrait les mâchoires, baissait la tête, une boule de honte lui rongeant le ventre.
Un jour resta pour lui inoubliable. Linstitutrice demanda à chaque enfant dapporter quelque chose pour la fête des mères, un cadeau, une lettre Les autres amenèrent des fleurs achetées, des boîtes joliment emballées, des cartes à rubans. Jean-Baptiste offrit une serviette brodée par Léontine, ficelée dans du papier journal faute de mieux. Quand son tour vint, un garçon sécria du fond de la classe : On dirait un vieux torchon ! Toute la classe éclata de rire. Linstitutrice les fit taire, mais la blessure était faite. Jean-Baptiste retourna sasseoir, les joues brûlantes, et la honte senfonça en lui.
Ce soir-là, Léontine lui demanda comme sétait passée la journée. Bien, répondit-il sans la regarder, senfuyant sasseoir dehors, les yeux dans la colline, se mordant les lèvres pour ne pas pleurer. Il ignorait que sa mère avait passé trois nuits à coudre cette serviette à ses initiales, à la lueur dune bougie, sembrochant les doigts, pour placer tout lamour du monde dans chaque point. Cette serviette, il ne la rapporta jamais : il la jeta à la poubelle le lendemain.
Un autre jour, il devait avoir dix ans, il rentra en pleurant à la maison. Sa classe préparait une sortie à Marseille, le prix était de 40 francs, une fortune pour lui. Il dit à son père, la voix brisée: Papa, il me faut de largent pour la sortie. Paul le regarda calmement, posa son ouvrage, et lui dit simplement: On na pas largent, fiston, mais tu peux apprendre bien plus ici quen voyageant. Jean-Baptiste ne broncha pas. Il ne cria pas, ninsista pas, rentra se coucher. Cette nuit-là, il prit une décision. Il promit quil quitterait cet endroit, quil aurait de largent, quil ne serait jamais comme son père. Mais, au fil des années, la honte se fit colère, la colère mépris.
À chaque refus, il ramassait une pierre de plus sur le mur invisible dressé entre eux. Il ignorait quà moins de 30 kilomètres de là, dans un discret cabinet dAix-en-Provence, une avocate gérait placements, actes notariés, et économies au nom dune société civile dont lunique bénéficiaire était Paul Duchamp. Paul, le menuisier en sabots, lhomme qui répétait quil ny avait jamais assez dargent. Jean-Baptiste ignorait que son père navait jamais été pauvre, et quun jour terrible, la vérité le rattraperait.
À dix-neuf ans, il quitta la maison de torchis un matin de mars. Pas dadieux, pas dembrassade, seulement un vieux sac à dos, trois chemises, des papiers détat-civil, et un billet de train pour Paris acheté avec son labeur en boucherie. Léontine, dans la cuisine, le regarda passer, sessuya les mains sur son tablier et lui lança simplement: Va, mon fils. Que Dieu taccompagne. Il ne se retourna pas, leva à peine la main, et séloigna jusquà disparaître dans la poussière.
Paul nourrissait les poules. Il entendit la porte, les pas, puis le vide. Il ne sortit pas non plus. Léontine le rejoignit ensuite. Il est parti. Il reviendra, répondit-il sans relever la tête. Quand il comprendra, il reviendra. Mais Jean-Baptiste ne revint pas. À Paris, il découvrit que la rage était un moteur puissant. Il travailla partout, déménageur, manœuvre, livreur dannonces. Il dormait dans une petite chambre avec trois autres ouvriers, mangeait une fois par jour, répétant chaque soir: Je ne serai jamais mon père.
En cinq ans, par ambition, intelligence, et une capacité féroce dindifférence, il monta une petite entreprise de rénovation. Dix ans plus tard, il avait bureau dans le XVIe, trois fourgonnettes siglées, et un appartement sur boulevard Montparnasse financé jusquà la dernière cime. Vu de lextérieur, Jean-Baptiste Duchamp était limage du succès. Dedans, il nétait quun château de cartes bâti sur des dettes, des crédits, et larrogance.
Chaque pas vers le sommet léloignait du petit garçon en sandales rapiécées. Cela lui plaisait doublier, deffacer, denterrer enfin lenfant pauvre en lui. La première année, il téléphona à sa mère, une fois. Je vais bien, maman. Je travaille. Léontine pleura de bonheur. Lannée suivante, il appela deux fois, les conversations étaient brèves, froides. La troisième année, il cessa dappeler.
Mais Léontine nabandonna pas. Tous les dimanches, à 19h, elle empruntait le téléphone de Monsieur André, le curé. Les sonneries allaient jusquà la boîte vocale. Elle laissait toujours un message: Mon fils, cest maman. Je voudrais seulement savoir comment tu vas. Je taime. Je tattends. Jean-Baptiste écoutait, parfois en riant, parfois il effaçait sans écouter, alors quil dînait avec des associés qui ignoraient tout de son passé.
Paul, lui, écrivait des lettresà la main, sur des feuilles décolier tremblantesquil adressait à lentreprise de Jean-Baptiste à Paris. Des lettres sur la pluie, sur la récolte dolives, sur lolivier centenaire qui ombrait désormais la porte. Jamais il ne suppliait, jamais il ne demandait de revenir, il partageait juste ces petits bouts du quotidien, pour que son fils sache quune vie lattendait toujours, là-bas. Jean-Baptiste recevait ces enveloppes cornées, reconnaissait lécriture du père, et les jetait au panier, année après année.
Huit ans de silence, de messages ignorés, pendant lesquels Léontine allumait chaque soir une bougie à la Vierge, priant pour un seul miracle: le retour de son fils. Elle ignorait quune fois le miracle survenu, elle ne serait plus là pour le vivre. Lappel non répondu fut le dernier. La maladie arriva sans crier gare, comme arrivent les malheurs là où il ny a ni clinique, ni médecin. Dabord la fatigue, quelle confondit avec lâge. Puis la toux, la douleur au coeur, qui ne passait pas malgré les infusions de thym préparées par sa voisine Aline.
Quand ils purent enfin lamener à la clinique dApt, le verdict tomba, sec et froid: les poumons étaient perdus. Il fallait un traitement, des médicaments introuvables au village, il fallait surtout du temps, et le temps lui manquait déjà. Aline sinstalla presque chez les Duchamp. Levée à laube, elle apportait le petit-déjeuner, aidait Léontine à se laver, changeait les draps, plaçait des compresses chaudes sur sa poitrine. Ses propres enfants, adolescents débrouillards, comprenaient que leur mère devait veiller sur une autre. Madame Duchamp a besoin de moi plus que vous, disait-elle. Ils acquiesçaient en silence.
Les fins de journée étaient les plus cruelles. Léontine, assise près de sa fenêtre, guettait la silhouette de son fils au loin, espérant lapercevoir sur le sentier poussiéreux. Chaque soir, la même question: Il viendra, tu crois ? Et chaque fois, la même douce consolation: Peut-être aujourdhui, Madame Duchamp, peut-être aujourdhui. Paul, silencieux, continuait ses tâches, mais son regard portait la marque dun deuil déjà commencé. Ce nétait pas seulement la maladie de Léontine, cétait labsence de Jean-Baptiste, le savoir que sa femme mourait sans que leur fils ne sache, ou pire, sans quil ne sen soucie.
Monsieur André tenta ce que Léontine nosait plus: il appela trois fois Jean-Baptiste en une semaine. La première fois, la messagerie. La seconde, une secrétaire répondit. La troisième, cest Jean-Baptiste lui-même: Monsieur Duchamp, cest le curé du village. Votre mère est très malade, elle a besoin Pardonnez-moi, mon père. Je nai plus rien à voir avec cette province. Si cest une question dargent, voyez ailleurs. Et il raccrocha. Ce fut lultime rupture.
Léontine déclina encore en décembre. Les nuits froides de la Provence lui prenaient les os, la toux devenait chronique, si violente que parfois elle semblait suffoquer. Aline dormait sur une chaise, blottie dans un châle, guettant la moindre plainte. Une nuit, Léontine se réveilla angoissée, appelant le prénom de son fils. Aline la rassura tendrement: Il est là, Madame, il est là, reposez-vous. Léontine sourit doucement et referma les yeux pour ne plus les rouvrir.
La dernière nuit, elle saisit la main dAline, murmurant faiblement: Dieu ma donné une fille quand mon fils est parti. Aline serra la main, les larmes roulant silencieuses. Au matin, elle ferma les yeux de Léontine, plaça une vieille photo contre son cœur et sortit dans la nuit appeler Monsieur André. Comme savent pleurer, sans bruit, les femmes qui ont appris à taire la douleur.
Madame Duchamp partit en espérant son fils, mais son fils était occupé à devenir quelquun dautre, quelquun quelle naurait pas reconnu. Les obsèques furent simples, à son image. Un cercueil fabriqué vite par Monsieur Fournier, un bouquet de fleurs sauvages cueillies par les enfants, une messe que le curé dit la voix brisée. Tout le village était là. Sauf Jean-Baptiste.
Paul demeura debout sans mot, impassible. Quand le cercueil fut descendu en terre, il resta à contempler la fosse, immobile, jusquà la nuit tombée. Le soir, il sassit dans la vieille chaise de Léontine, celle doù elle guettait leur fils, et ne se releva plus. Aline lui apporta à manger, mais retrouva toujours le repas intact, les yeux perdus sur la photo de leur mariage, jeunes et radieux devant la petite maison de terre.
Elle supplia: Il faut manger, Monsieur Duchamp. Mais Paul répondit: Jai mangé tout ce que javais à manger dans cette vie, ma fille. Le troisième jour, Aline entra. Il ne répondit pas. Il était mort assis, la photographie sur la poitrine, une paix retrouvée. Cétait le cœur, selon le médecin venu dApt. Mais le village savait: Paul Duchamp était mort de chagrin, terrassé par labsence de Léontine.
Le curé, en rangeant, découvrit, sous loreiller de Paul, une épaisse lettre à lattention de Maître Jeanne Morel, pour le moment venu. Il la garda en sacristie et prévint lavocate puis Jean-Baptiste. Cette fois, il ne laissa quun message: Tes parents sont partis. Les funérailles sont vendredi.
Jean-Baptiste entendit le message en ajustant sa cravate dans son appartement parisien. Il ne broncha pas. Remit son costume, son chrono, poursuivit sa vie affairée. Mais il vint aux obsèques non par amour ou remords, mais parce que, dans un coin de sa tête, le mot héritage sétait allumé brusquement.
Il arriva en VTC noir, préférant ne pas risquer sa berline sur les chemins du Midi: Trop de cailloux, avait-il dit à son assistant. Il descendit avec ses lunettes de soleil, son costume coûtant plus quun an de salaire dun villageois, et ses souliers vite couverts de poussière.
Le cimetière, hors du village, était un carré de terre sèche bordée doliviers et de croix de bois. Les deux cercueils attendaient, côte à côte, les fleurs des champs, des bougies battant contre le vent, une trentaine de personnes figées dès son arrivée. Il ne salua personne, marcha directement vers les caisses, retira théâtralement ses lunettes pour quon voie bien son visage.
Il contemple les cercueils, les fleurs sauvages, les bougies bon marché et rit dun éclat sec, dun son qui fendit le silence. Incroyable, ils sont morts comme ils ont vécu, sans rien. Certaines femmes se signèrent. Un vieil homme détourna le regard. Jean-Baptiste tapota la caisse du doigt: Même pas verni. Cest le mieux que vous ayez pu faire ? Monsieur Fournier avança, furibond, mais sa femme larrêta: Laisse donc. Dieu jugera.
Il continua en pestant contre la chaleur, la poussière, les habits de son père mal taillés: Regardez-moi cette chemise, il y a plus de reprises que de tissu. Et il rit rit devant les corps de ceux qui lui avaient tout donné. Les villageois le fixaient avec un silence lourd dinsulte. Une vieille femme au fond murmura: Léontine le suppliait tous les soirs de revenir. Voyez ce que Dieu lui envoie. Plusieurs acquiescèrent. Jean-Baptiste fit mine de navoir rien entendu, vérifia sa montre comme sil devait filer ailleurs. Pourtant, ce jour-là, il allait comprendre quil arrivait huit ans trop tard.
Aline ny tint plus, se releva, savança, les yeux rouges mais la tête haute. Tu as fini de te moquer, Jean-Baptiste ? Il lui lança un regard méprisant: Qui es-tu pour me parler ainsi? Elle répondit: Je suis celle qui a fermé les yeux de ta mère quand elle tappelait en mourant. Je suis celle qui a nourri ton père quand il refusait de vivre. Moi, jétais là, chaque jour, chaque nuit, pendant que tu pavoisais à Paris. Ta mère est morte avec ton nom, ton père avec ta photo. Et tu es là, à mépriser leurs tombes ?
Silence absolu. Jean-Baptiste ouvrit la bouche, aucun son. Un instant, il sembla ébranlé par une sensation inconnue, peut-être de la honte ou une douleur lointaine. Mais il se ressaisit, remit ses lunettes et déclara dune voix plate: Écoutez, je ne suis pas ici pour des disputes. Je viens régler ce qui doit lêtre et repartir. Il nétait venu que pour largent, mais allait vite apprendre quil était destiné à dautres.
À ce moment précis, la voiture noire sarrêta. Maître Jeanne Morel en descendit, lenveloppe à la main. Elle traversa le cimetière sans un mot à personne, échangea quelques phrases basses avec le curé, puis sadressa à lassemblée.
Bonjour. Je suis Maître Jeanne Morel, avocate et mandataire testamentaire de Monsieur Paul Duchamp. Selon ses volontés, je dois lire son testament ici, devant ses proches et la communauté, le jour de ses obsèques. Jean-Baptiste croisa les bras, un sourire de prédateur en entendant les mots « testament » et « patrimoine ». Le vieux devait avoir gardé un ou deux terrains, une épargne minuscule. Il faisait déjà ses comptes.
Lavocate ouvrit la lettre, sortit un acte notarié. Je, Paul Duchamp, sain de corps et desprit, déclare déposer mes dernières volontés. Je détiens : 350 hectares de terres agricoles à Cavailhon et alentours ; trois biens immobiliers en centre-ville dAvignon ; placements financiers valant 910000 euros ; épargne de 410000 euros. Jean-Baptiste resta bouche bée. Trois cent cinquante hectares, immeubles urbains, plus dun million deuros de fortune, non pas le pauvre hère aux vêtements reprisés, mais son père. Déjà il recalculait toutes ses dettes, voyait sa société sauvée. Juste attendre la phrase magique
Mais Maître Morel poursuivit: Jinstitue légataire universel lorphelinat Notre-Dame des Collines, institution qui ma élevé et tout appris. Jean-Baptiste eut un haut-le-cœur. La totalité des biens donnée à lorphelinat, acte irrévocable notarié. Il se tourna vers le curé, lavocate, puis vers les villageois, et il comprit Le silence nétait plus rage, mais pitié.
Il protesta dune voix étranglée: « Mais je suis son fils ! » Votre père en était parfaitement conscient, cest pourquoi il a laissé également une lettre personnelle à votre intention. Voulez-vous que je la lise ici ou en privé? Il baissa la tête: Lisez-la. Jeanne Morel déplia une page cornée, écrite dune main tremblante. Elle lut:
Jean-Baptiste, si tu entends ces mots cest que je ne suis plus là. Si je pars, cest que ta mère ma devancé et que sans elle le monde mest devenu impossible.
Il y a des choses que je nai jamais dites, sauf au curé André et à Maître Morel. Je ne suis pas né ici. On ma abandonné, nourrisson, à la porte de lorphelinat Notre-Dame des Collines. Les sœurs mont donné un prénom, Paul, et leur nom, Duchamp. Dans cet orphelinat, jai tout appris: à lire, travailler, à aimer, non pour ce que jai, mais pour ce que je donne. On ma appris à rapetasser mes habits, à cultiver, à me passer du superflu.
Quand je suis parti, à seize ans, avec une valise de fortune, je me suis promis deux choses: bâtir une vie honnête et, un jour, rendre à lorphelinat ce quil mavait donné. Jai épargné sou à sou, acheté ce que personne ne voulait, économisé sans jamais toucher à cette fortune: elle était destinée à ceux qui, aujourdhui, dorment là où je dormais, pour quaucun enfant ne se sente abandonné.
Je sais que tu as souffert. Jai cru que lamour, le temps ensemble, lexemple, suffiraient. Peut-être ai-je eu tort, ou peut-être est-ce toi qui as refusé de voir ce que tu avais. Je tai donné mon amour. Tu as répondu par le silence. Tu nas pas manqué de père, tu as manqué de regard.
Largent que tu aurais voulu sera pour ceux qui sauront aimer, dont la vie commence, comme la mienne, par labandon et labsence. Ce que tu as adoré partira à ceux qui apprécieront un repas, un geste.
Je nécris pas cela par haine, mais avec la tristesse davoir tant voulu ton bonheur et je taime toujours Mais lamour, ce nest pas quun sentiment, cest une présence. Tu nas pas été là.
Ton père, Paul.
Lavocate remit la lettre. Jean-Baptiste la saisit, tremblant, sans lever la tête. Autour de lui, tous sanglotaient. Des hommes qui navaient pas pleuré depuis trente ans sessuyaient les yeux. Aline, effondrée dans les bras dune voisine. Le curé André murmurait une prière basse.
Jean-Baptiste restait là, figé, entre les deux cercueils de ses parents, costume précieux couvert de poussière, une enveloppe à la main qui valait plus que tout ce quil avait jamais eu mais cette fois, il le savait. Un à un, les villageois partirent, déposant une fleur, touchant la caisse du bout des doigts.
Aline fut lune des dernières. Elle sarrêta, le regarda sans colère mais avec une tristesse immense, chuchotant: Jespère quun jour tu comprendras ce que tu possédais. Elle tourna les talons, séloignant, châle serré sur sa poitrine.
Jean-Baptiste demeura seul, juste avec les deux cercueils, la lettre à la main, le vent du Midi lui faisant pleurer les yeux du moins, cest ce quil crut. Il sassit dans la poussière, costume sali, chaussures embourbées.
Alors le téléphone sonna. La banque. Puis, encore. Le bailleur de camionnette. Puis lintendant du boulevard Montparnasse. Autant de murs qui seffondraient: chantiers ruinés, appartement menacé, fourgonnettes louées, costumes, diners Tout nétait que façade. Là où son père cachait, derrière le silence, une fortune et un cœur brisé, Jean-Baptiste ne cachait rien dautre que lillusion.
Il éteignit le téléphone, fixa les cercueils sur lesquels il sétait tant moqué: il voyait, à présent, les mains de Monsieur Fournier travaillant à laube, les fleurs que les enfants avaient cueillies, les flammes vacillantes. Il vit la chemise reprise de son père, non faute davoir mieux, mais parce que cela navait pas dimportance pour lui. Pour Paul Duchamp, enfant trouvé, la richesse, ça navait jamais été davoir. Mais dêtre entouré: de Léontine, du village, des enfants de lorphelinat, du fils quil espérait comprendre un jour.
Jean-Baptiste tira les clés de la voiture de location de sa poche, les serra, puis les jeta dans la poussière, peu importe où elles retombaient.
Des pas derrière lui. Le curé André sassit sans mot à ses côtés, sans le juger. Il sortit une photo ternie des années, loffrit à Jean-Baptiste: Cest tout ce que ton père voulait te laisser. Il la prit: il avait six ans, debout devant la maison de terre, sourire éblouissant, une vieille chemise retombant sur les genoux, derrière lui, Léontine, tablier noué, les mains enfarinées, Paul, chapeau sur le crâne, souriant de tout son cœur. Les deux fixaient leur fils comme sil était le trésor du monde.
Il serra la photo contre sa poitrine, se replia, et là, dans la terre sèche du cimetière, entre ses deux parents, Jean-Baptiste Duchamp pleura. Il pleura toutes les larmes contenues pour les appels non répondus, les lettres jetées, les messages effacés, les repas remerciés par le silence, la serviette brodée, les voyages refusés, la chaise vide, les mains usées de sa mère, de son père.
Il pleura pour tout ce quil avait possédé sans sen rendre compte. Le vent du Midi continuait à souffler, emportant la poussière, les fleurs fanées, le dernier écho dun rire quon nentendrait plus jamais. Car Jean-Baptiste Duchamp chercha la richesse toute sa vie, mais ce nest quen perdant tout quil découvrit ce que cest, être véritablement riche.






