Samedi, midi pile. Je suis assise sur le canapé, les jambes repliées sous moi, quand soudain la sonnerie de limmeuble retentit. Marc, imperturbable, lance calmement :
Reste tranquille. On nest pas là.
Je sursaute malgré moi.
Mais enfin, quelquun sonne !, je chuchote, le regard rivé vers la porte.
Laisse-les faire, dit-il dun ton égal.
Et si cest important ? Ou urgent ?
Un samedi à midi ? Tu as invité quelquun, toi ? Moi, non plus. Donc
Je tente de résister.
Je veux juste jeter un œil par le judas, murmuré-je.
Reste assise !, coupe-t-il dune voix ferme. Peu importe qui est là, quils sen aillent !
Tu sais qui cest, au moins ?
Jai ma petite idée. Autant dire quil vaut mieux se faire discrets : si on ne leur ouvre pas, ils finiront par partir.
Tu crois ? Je les connais, ils peuvent sacharner
Ça dépend de notre patience. Ils ne vont pas camper sur le palier. Et puis, on a rien de prévu aujourdhui. Prends ton livre ou ton téléphone, mets des écouteurs, regarde un film.
Voilà que mon téléphone vibre.
Ah Cest maman qui mappelle, dis-je en lui montrant lécran.
Dans ce cas, imagine, cest ta tante Monique avec son fils Thomas qui sont derrière la porte, conclut Marc.
Mais comment tu sais ?
Si cétait mon cousin, ma mère maurait déjà appelé !
Tu ne prévois pas dalternative ?
Si ce sont les voisins, jai pas envie de discuter. Si nos amis avaient débarqué, ils auraient prévenu avant. Non, à insister comme ça, ce ne peut être que la famille envahissante !
Maman menvoie un message : “Où vous cachez-vous ? Ta tante Monique reste chez vous deux jours, elle doit soccuper en ville !”
Dis-lui quelle peut choisir parmi les hôtels parisiens, propose Marc en souriant.
Je ne peux pas lui écrire ça, soufflai-je, embêtée.
Daccord Écris que lappart vient dêtre traité contre les blattes, on a dû déménager à lhôtel !
Génial !, je lui envoie illico.
Elle répond : “Prenez deux chambres à lhôtel pour ma sœur et Thomas.” Elle est sérieuse ?
Dis-lui quon na pas les moyens ! Ajoute quon loge en dortoir avec quinze travailleurs étrangers, ça devrait larrêter !
Je ris malgré moi. Jenvoie le message, et voilà, silence devant la porte.
Elle demande quand on rentre
Écris : pas avant une semaine, tranche Marc.
Coup de chance : plus un bruit. On pousse tous deux un grand soupir de soulagement.
Ma mère vient de récrire Ma tante reviendra dans une semaine.
Et nous, encore absents, rétorque Marc.
Je soupire.
Tu sais bien que ce nest pas une solution, Marc. Un jour, ils viendront en semaine ou attendront devant la porte après le travail On ne peut pas fuir la famille éternellement.
Je sais, il baisse la tête. On naurait jamais dû acheter un trois pièces
Il fallait bien un plus grand appartement, pour notre future grande famille, dis-je doucement.
Il va falloir des enfants, et vite !, lance-t-il soudain, faussement solennel. Deux, tant quà faire !
Ce nest pas faute dessayer Mais tu sais, il faudrait peut-être aussi moins de stress
Dès quon se débarrasse du casse-tête familial, ça ira ! Jen suis convaincu.
Je nai pas le cœur à contredire Marc. Je sais quil na pas tort.
***
Avant de se marier, on a fait tous les tests : compatibilité, génétique, fertilité Tout allait bien. Mais avec le crédit et lappart à acheter, il a fallu repousser le projet de bébé.
Ni ses parents, ni les miens, ne pouvaient aider. On vivait chacun chez notre mère, dans des petits studios à Montrouge et à Pantin.
Cinq ans déconomies et de privations ont permis davoir ce joli grand F3 à Ivry-sur-Seine. Appartement à retaper, meubles à trouver, mais quel bonheur ! Une vraie chanson damour à la parisienne
À peine installés, ma tante Monique débarque de Poitiers avec son Thomas. Maman laccompagnait, pour bien sassurer quon ne les mettrait pas à la porte.
Vous ne serez pas à létroit, cest pas vos petits studios davant !, sextasie maman.
Impeccable, je prends la chambre et Thomas dormira ailleurs, décide tante Monique.
Dans le salon, on ne dort pas, annonce Marc fermement.
Mais je vais pas travailler ici, moi !, sesclaffe la tante. Lucie, dis à ton mari que Thomas ronfle, il me faut une chambre !
On ne vous attendait pas, bredouillé-je.
Et le frigo est vide, ajoute Marc.
Bon, Marc, file à la boulangerie ! Lucie, la cuisine tattend ! ordonne tante Monique.
Quoi ? Cest comme ça quon accueille les invités ? rapplique ma mère dun ton narquois.
Faut pas exagérer non plus jessaie de souffler, mais Marc me traîne dans la chambre avant que je ménerve.
Refermés à double tour, il lâche :
Dis-moi franchement, rien na été inversé dans ce scénario ? Je les vire tous chez ta mère, moi !
Oh, elle na pas de mal, tu sais Elle est restée simple, du Poitou
Simple oui, mais malpolie non !
Ne fais pas de vagues avec elles, Marc. Elles peuvent vraiment me gâcher la vie après
Et ce fut la fin de la discussion. Marc partit faire les courses, à contrecœur.
Ma tante Monique nest pas restée trois jours mais deux semaines entières. Marc finira à la valériane au bout de deux jours.
Son départ a été fêté joyeusement : grand ménage, la brosse, trois jours à purifier lappartement…
Mais la famille, ça nest jamais fini.
Deux semaines plus tard, débarquait le cousin Guillaume avec son épouse Sophie et leurs enfants.
Frangin, juste de passage, promet Guillaume en mécrasant dans ses bras. Faut que je règle des affaires à Paris !
Tu pouvais pas venir seul ?
Eh, tu rigoles ? Je vais laisser Sophie et les enfants à Orléans pendant que je me la coule douce ici ? Ils adorent Paris !
Donc tas ramené toute la smala
Taurais dû voir : mes gosses sont intenables, ils vont te réveiller lappart ! ricane Guillaume.
Chéri, je ten supplie : je préfère mille fois la chienne des voisins à tes parents ou tes cousins, me souffle Lucie quelques heures plus tard, assommée par la cacophonie.
Tu sais très bien que je peux rien dire, sexcuse Marc. Après, ma mère va me harceler toutes les semaines.
Rebelote avec les visites parasites, les mères, la pression. La roue infernale.
Tout cela nous rongeait. Comment imaginer un enfant, avec ce manège ?
***
On devrait échanger lappart ? suggère Lucie un soir, à bout.
Et aller où ? À lasile ? On naura pas la paix !
Non, imagine ! On échange avec des gens dun autre quartier, on déménage loin, personne ne saura où on est !
Ils finiront bien par retrouver notre adresse ! On naura pas la paix
Peut-être quon aura juste le temps de concevoir ?
Il faudra aussi les porter, nos enfants Et tant quon reste en France, ils retrouveront notre trace, ces deux familles
Je préférais vivre chez Valérie et Mathieu, nos amis du 12e, quavec la famille
Mais leur berger allemand, tu oublies ?
Eh bien, je préfère la chienne à mes parents !, plaisante-t-elle, mi-amère.
Marc senflamme.
Attends, je vais appeler Mathieu ! Mathieu ! Tu me prêtes ta chienne ?
Mais oui, toujours, frérot ! On part à Biarritz, personne pour garder Tara, tu nous sauves ! Elle vous adore ! Je te file croquettes, dodo, jouets, gamelle, je paye même !
Ramène tout ! jubile Marc.
Il me lance, radieux :
Allez, rappelle ta mère ! Que ta tante passe dès demain ! Je préviens Guillaume !
Tu es sûr ?
Ces braves gens seront les bienvenus ! Dommage sils naiment pas notre charmante bête
Une fois Tara dans lappartement, il a suffi dun seul aboiement.
Enfermez-moi cette bête ! geint Sophie, agrippée à son gamin.
Vous rigolez ? Tara, cest quarante-cinq kilos de muscles, pas un caniche !, ironise Marc.
Et pourquoi elle me regarde comme ça ?
Elle naime pas les étrangers, répond calmement Lucie.
Mais débarrassez-vous delle !
On ne lâchera jamais notre Tara, rappelle Marc. On ladore !
Et avec elle, la paix à la maison ! ajoute Lucie avec un clin dœil.
Résultat : les mamans nous harcèlent au téléphone pour savoir pourquoi on refuse désormais la famille
Mais on accueille tout le monde, leur dit-on en chœur. Sauf quon a un peu changé les règles
Miracle, personne ne sest risqué à revenir.
Un mois plus tard, Tara retourne chez ses maîtres.
Mais Lucie est enceinte. De jumeaux.
Comme quoi, parfois, poser ses limites, cest salutaire.







