Maman, tu as déjà 65 ans. Il faut aller chez le notaire pour mettre la maison en héritage, reprochait ma sœur lors dune étrange réunion de famille.
Il y a une semaine à peine, ma mère avait célébré ses 65 ans. Elle ne voulait pas organiser une grande fête, juste un dîner tranquille à la maison. Javais acheté un bouquet de roses parfumées, une robe de chambre moelleuse et des chaussons assortis. Dans une enveloppe, javais glissé 300 euros, elle en aurait sûrement besoin un jour.
Mais mon épouse et mes enfants navaient pas pu venir. Mon fils était tombé malade, ma fille avait une compétition, et Margaux, ma femme, avait été envoyée durgence en déplacement à Lyon. Les enfants avaient dessiné pour leur grand-mère un immense tableau où nous étions tous ensemble devant la maison, sous un ciel de rêves pastels.
Ce jour-là, ma petite sœur Léonie est aussi arrivée du village voisin :
Écoute, jai oublié dacheter quelque chose à maman. Dis-lui que la robe de chambre, cest de ta part et de la mienne.
Daccord. Mais tu nas pas oublié que cest un grand jour pour maman ? Un anniversaire aussi rond, ça se fête
Oh, Paul, avec tous mes soucis au boulot, tu comprends
Léonie, cest quelquun dun peu perdu dans la vie. À 19 ans, elle a eu une petite avec un gars de la cité universitaire. Il la laissée tomber, sans jamais payer la pension. À lépoque, je travaillais dans le bâtiment et je lui envoyais régulièrement de largent, pour quelle puisse acheter des couches, du lait, un manteau à la petite Camille.
Javais même réussi à obtenir une place pour Camille à la crèche et à dégoter un poste de vendeuse pour Léonie chez un copain. Mais elle na tenu que trois mois.
Depuis, elle vivote, entre petits boulots : un peu de manucure en salon, des extensions de cils, parfois serveuse. Lété dernier, elle était partie en Belgique, laissant sa fille chez maman trois mois de labeur, pour ramener à peine 7000 euros. Et tout est parti dans des folies : un téléphone dernier cri pour elle, un ordinateur portable pour Camille. Moi, ce montant, je le gagne en un mois, mais cest du travail sans relâche.
Maman était tellement heureuse quon soit venus. Elle avait préparé mille gourmandises, sorti sa plus belle nappe. Sa voisine et tante Roseline étaient aussi venues. Dans le salon, le temps avait lair de se dissoudre.
Mais tout a basculé à table, comme dans un rêve absurde. Léonie sest mise à parler dhéritage, le visage dans la lumière trouble de la lampe :
Maman, tu vas la donner à qui, la maison ?
Oh, Léonine, quelle drôle didée. Vous partagerez tout, cest normal.
Partager ? Mais Paul a déjà un appartement et son entreprise. Moi, je loue encore. À quoi bon pour lui cette maison ?
On aurait dit quelle pensait que maman allait mourir le lendemain. Aucun scrupule de parler devant tout le monde de ce genre de choses.
Léonie, pas maintenant. Ne gâche pas lambiance.
Et quand alors ? Maman, tu as 65 ans. Cest un âge respectable. Tu vas chez le notaire, tu fais une donation à mon nom, cest tout.
Tante Roseline a manqué sétouffer dans son thé. Jai traîné Léonie à la cuisine, emportés par une logique floue, presque irréelle :
Tu es folle ou quoi ? Tu veux enterrer maman vivante ?
Occupe-toi de tes affaires. Jai élevé ma fille seule, moi…
Seule ? Tu as déjà oublié quand je te donnais de largent, et que maman gardait Camille ? Tu veux que je te réveille un peu ?
Léonie sest vexée pour de bon. Elle est repartie avec sa fille sans dire au revoir, menaçant de memmener devant un juge, grommelant des mots qui flottaient dans lair comme des ballons en sucre.
Mais maman, elle, se ronge pour Léonie. Ma sœur a interdit à Camille de parler à sa grand-mère, même de décrocher le téléphone. Tout ça pour une maison. Maman en pleure, la main sur le cœur, prisonnière de son chagrin.
Je ne sais plus quoi faire avec ma sœur. Une adulte qui se comporte comme une enfant capricieuse, perdue dans les brumes de notre histoire.
Que conseillerais-tu à quelquun comme moi, perdu dans cette absurdité familiale ? Faut-il se réconcilier, ou laisser le rêve se dissoudre dans loubli ?







