Mais pourquoi es-tu venue me voir, maman? Tu as toujours aidé Élise toute ta vie, alors maintenant va lui demander de laide ! me lança mon fils. Philippe ne ma même pas proposé dentrer, il me parlait sur le seuil, ses paroles étaient glaciales et je voyais bien que jétais devenue une étrangère à ses yeux.
Mon fils, tu ne laisserais pas entrer ta propre mère sous ton toit? Je nai pas su retenir mes larmes, trop bouleversée.
Maman, je ne comprends pas cette sensibilité. Je suis occupé, je nai pas de temps à perdre, poursuivit Philippe, en sapprêtant à refermer la porte.
À ce moment, une voix séleva depuis le couloir.
Philippe, à qui parles-tu donc? demanda Léontine en sapprochant.
Mais Maman, cest vous? me lança-t-elle, étonnée. Mais entrez, voyons, ne restez pas dehors dans le froid!
Philippe haussa les épaules, tourna les talons et fila, tandis que je me déchaussais, pleine de gratitude envers Léontine, soulagée quelle maccueille. Javais une discussion importante à mener.
Javais, en vérité, failli à mon rôle de mère envers mon fils, je nen prenais conscience que maintenant. Javais deux enfants : mon fils Philippe et ma fille Élise. Et toute ma vie, ce fut vers Élise que se portait mon aide, oubliant mon fils, pensant quil se débrouillait toujours sans mon soutien.
Je croyais quil navait jamais eu besoin de mon aide, quil sen sortait tout seul. Or, il ne sétait construit ainsi que pour me prouver quil pouvait se passer de mon appui, de mon argent.
De largent, jen avais, car cela faisait vingt ans que jétais partie travailler comme femme de ménage à Nantes, mais je naidais financièrement quÉlise. Aujourdhui, je le regrette profondément, car non seulement Élise na jamais été reconnaissante, mais dans la période la plus difficile, elle sest détournée de moi.
Je suis partie en Loire-Atlantique lorsque Philippe avait dix-huit ans, et Élise seize. Les enfants étaient restés avec ma mère, car leur père nous avait quittées depuis longtemps. Nous vivions avec si peu que lexil me semblait la seule issue.
Avec mes premiers euros gagnés en France, jai aussitôt rénové la maison de famille au village. Ma mère en était ravie : enfin, il y avait de leau courante, des toilettes, un peu de confort.
À peine Élise eut-elle dix-neuf ans quelle annonça ses fiançailles. Je trouvais quil était un peu tôt, mais je ne lui ai pas empêché. Le gendre était du village, et le jeune couple vint sinstaller chez nous.
Philippe, lui, na jamais réussi à sentendre avec son beau-frère, alors il a vite courtisé une fille et quitté la maison. Ma belle-fille, Léontine, avait connu lorphelinat, nayant rien eu, la mairie lui avait attribué une petite chambre de cité où le couple a commencé sa vie.
Élise, de façon très pragmatique, avait tranché la question des aides:
Maman, je suis restée à la maison; alors tout devrait me revenir me déclara-t-elle.
Philippe ne sexprimait jamais sur largent, apparemment satisfait de se débrouiller tout seul. Cela marrangeait : tous les euros que je gagnais partaient à Élise, qui les utilisait à sa guise. Pendant ce temps, mon fils travaillait et subvenait aux besoins des siens.
Puis les événements se sont enchaînés. Ma mère sest éteinte, et Élise ma aussitôt appris quelle voulait divorcer. Dès lenfance, lorsquÉlise avait une idée en tête, elle nen démordait pas.
Et maintenant, quest-ce que tu vas faire? lui ai-je demandé.
Je pars avec toi à Nantes, ma-t-elle répondu sans ciller.
Nous sommes parties toutes deux, mais Élise ne supportait pas les travaux durs. Elle acceptait des petits ménages, mais tout ce quelle gagnait y passait pour le loyer et la nourriture.
Moi, javais trouvé une place de gouvernante où je logeais sur place, le repas compris. Mon salaire de mille euros, cest Élise qui me le prenait chaque mois, obsédée par lidée dacheter un appartement à Nantes.
Puisquelle refusait de rentrer au pays, elle ma convaincue de vendre la maison du village, persuadée que nous pourrions ainsi acheter un bien en France plus vite.
Bien sûr, cela ne suffisait pas. Nous avons vendu la maison, rassemblé quelques économies, et Élise était prête à contracter un emprunt pour le reste, quand elle a rencontré un homme, sest remariée, et grâce à un apport du nouveau mari, ils ont finalement pu sinstaller dans un petit logement.
Tant que je pouvais encore travailler, je ne réfléchissais pas à lavenir ; cétait une erreur. Jai fini par tomber malade, devenant inapte au travail. Jai demandé à Élise de maccueillir, comme convenu, mais elle a refusé, prétextant le manque de place et mincitant à me soigner pour vite retrouver un emploi.
Je nai pas voulu entendre ses raisons. Je suis retournée au pays, mais à quoi bon? Il ny avait plus de maison. Il restait un grand terrain, quasiment un hectare, mais il fallait le vendre ou sy construire, sans argent cétait impossible.
Je nai donc eu dautre choix que daller voir Philippe, espérant quil maiderait à vendre la parcelle sans trop savoir ce que jen ferais ensuite.
Philippe était si meurtri par mon absence quil na même pas voulu me parler, mais Léontine non seulement ma ouverte la porte, mais elle a trouvé une solution.
Maman, justement, nous rêvons dacheter un terrain pour construire notre maison. Si vous êtes daccord, on commencera la construction sur le vôtre, et une fois la maison finie, vous viendrez vivre avec nous, proposa Léontine.
Philippe a un peu rechigné au début, mais lidée a fini par lui plaire, et dès le soir, il avait oublié sa rancœur.
Léontine ne me laissa plus repartir : elle moffrit le dîner, me prépara un lit douillet, et annonça que le lendemain, elle maccompagnerait voir le médecin pour faire un point sur ma santé.
Pourquoi fais-tu tout cela pour moi? lui demandai-je.
Parce que je nai jamais eu de maman, et aujourdhui, jen ai enfin une, me répondit-elle en souriant.
Voilà comment cela sest terminé: ma propre fille ma oubliée, mais ma belle-fille ma adoptée.







