Luba ramène son fiancé à la campagne, mais il lui pose un ultimatum…

Cécile ramena son fiancé au village, mais il lui posa une condition

Julien aperçut lautocar approcher sur la petite route de gravier, et, abandonnant son ballon, il se précipita à larrêt aussi vite que possible. Sa chemisette à carreaux battait au vent, ses cheveux blonds volaient dans la brise.
«Maman, maman revient», se répétait Julien en courant. Mais Cécile ne descendit pas seule du bus un homme corpulent, vêtu dun costume gris clair, marchait à ses côtés. Avec sa mallette et son air important, il ressemblait à un haut fonctionnaire. Julien saccrocha à la main de sa mère, le regard brillant de joie.

Bonjour, mon grand, dit la mère, la trentaine, en déposant un baiser sur la tête du garçon.
Salut, champion ! lança dune voix grave lhomme, tout en ébouriffant énergiquement les cheveux de Julien dune grande main lourde. Julien eut du mal à garder léquilibre sous ce geste énergique.

Venez donc à table, invita respectueusement Mme Geneviève Dupont, la mère de Cécile.
Merci, merci, madame, répondit dun ton solennel Monsieur Bernard Lefèvre, jetant un regard appréciateur à la table richement garnie.
Voilà ce que cest, la campagne ! dit-il en désignant la table. À Paris, tout est rationné, inflation, crise, mais ici, on vit du terroir de la viande maison !
Et le lait, la crème fraîche, et les légumes du jardin aussi, ajouta Geneviève avec un ton chantant.
Tant quon en est capables, on garde notre potager, ajouta Paul Dupont, le père de Cécile, homme de peu de paroles, mince et buriné, qui avait toujours travaillé comme conducteur de moissonneuse.

Enfin, nous aussi, on sait se débrouiller, les tickets sont les tickets Moi, jarrive à me procurer de bons produits à lentrepôt grâce à ma sœur, il faut avoir les bons contacts, hein ! se vanta Bernard, se caressant le sommet du crâne déjà dégarni. Je fournis à Cécile ses petits délices !

Julien observa lhomme étranger, cherchant un prétexte pour sen approcher. Dans le quartier où il vivait avec sa mère à Lyon, où il allait à lécole et jouait au foot avec les copains, il observait parfois les papas de ses camarades et imaginait à quoi aurait ressemblé le sien.
Il se figurait marcher au Jardin zoologique avec son père ou faire un match de football. Peut-être quil ressemblerait au père de Thibaut, ou de Sacha, ou à un autre.
Et maintenant que ce monsieur un peu rondouillard était à côté de sa mère, Julien espérait secrètement que, sil était venu avec sa mère, cétait pour devenir son père.

À cet instant, Julien saisit lavion en bois que son grand-père Paul avait fabriqué soigneusement, en travaillant longuement les ailes pour quil ressemble à un vrai. Il sapprocha timidement de Bernard, les joues rouges, et dit :
Regardez comme il est beau, mon avion ! en tendant lobjet à linvité.
Oh, pas mal ça, dit Bernard en prenant le jouet, et il donna un coup sec sur lhélice mobile. Celle-ci, au lieu de tourner, vola à travers la pièce.
Ton jouet est bien trop fragile, fit-il en rendant le modèle à Julien.
Lenfant ramassa lhélice tombée au sol, chercha du regard son grand-père.
On arrangera ça, dit calmement Paul.

Bernard Lefèvre est chef datelier, expliqua Cécile pour changer de sujet. Il travaille comme chef au dépôt de lusine.
Bernard bomba le torse, lair satisfait, et lança un regard supérieur à Cécile : Cest comme ça, cest vrai.
À trente ans, Cécile travaillait comme couturière à lusine et se réjouissait de se marier pour la première fois, heureuse que son fiancé ait une bonne situation et quil soit plus âgé, donc plus sage, pensait-elle. Elle rapprochait tous les plats vers Bernard, lui servant la truite poêlée et les crêpes à la crème de la ferme.

Dehors, sur le perron, Bernard étendit les bras en grand :
Mais quelle merveille, tout de même ! Et cet air pur !
Alors, Bernard, ça te plaît ?
Tu parles ! Jadore.
Alors on profite du calme, du bon air et demain, on repartira à Lyon, on prendra Julien ; il lui faut un costume pour la rentrée.
Attends, Cécile, pourquoi tu veux emmener le petit en ville ? Ya pas décole ici ?
Ben, ici cest que lécole primaire
Cest pas grave, il pourrait bien passer une année dans lécole du village, et après on le ramènera. Le temps pour quon finisse nos travaux chez toi, un peu de mobilier neuf, tout ça, parce que tout est vieux chez toi.
Ayant entendu la proposition, Geneviève lança un regard inquiet à son mari Paul. Lui, comme disait Julien, «frisotta la moustache», signe dun malaise certain devant la condition posée par Bernard.
Bernard, tu te rends compte, cest tout une organisation Il faut sarranger avec lécole, rapporter ses affaires
Y a pas de quoi en faire un fromage. Regarde, ici : lair pur, le lait frais, des légumes, des fruits il va grandir comme un chêne. Et tes parents veilleront sur lui ; en ville on sera tous les deux au boulot, pas le temps de sen occuper. Franchement, une année à lécole du village, cest rien. Et nous on pourra légaliser notre union et aménager la maison pépère. ça te va, Cécile ? Ten penses quoi ?
Quelle drôle de proposition, grogna Paul, la moustache frémissante. Je trouve que cest une condition, pas une proposition.

Le lendemain, tandis que Cécile expliquait pourquoi elle ne ramenait pas Julien, le garçon hochait la tête en silence mais ne disait rien. Plus tard, lorsque Bernard et Cécile partirent retrouver le car, Julien était introuvable. Geneviève chercha sur le grenier, à latelier de Paul rien, pas de Julien.
Mais il était bien là à linstant ! Son vélo est même resté.
Il va revenir, il doit être parti jouer avec ses copains, répondit Bernard négligemment.
Cécile jeta encore un œil inquiet dehors, puis sortit vers la cour. Caché tout ce temps dans la remise à charbon, Julien observait la scène par lentrebâillement de la porte. Il brûlait denvie de sortir en courant et de se jeter dans les bras de sa mère, mais il résista, retenant son souffle ; le sentiment de nêtre soudain plus à sa place lenvahissait depuis larrivée de cet homme chauve.

Julien serrait son avion cassé dans ses mains et les larmes silencieuses coulaient sur ses joues. Ce nétait pas un garçon pleurnichard ; même lorsque son grand-père lavait puni sévèrement pour avoir détaché la barque pour voguer seul sur la rivière, il navait pas pleuré.
Il savait que son grand-père ne frappait pas injustement. Mais cette fois, sans quon ne lui ait rien fait, il ne pouvait retenir ses larmes, les essuyant dun geste brusque.

Voilà notre petit ! sécria la grand-mère quand Cécile et Bernard furent repartis. Allez, ne fais donc pas cette tête, mon chéri, ta maman reviendra dans un mois comme elle a promis, et on tachètera la tenue décolier à la boutique du bourg, daccord ? Tu es bien chez nous, non ?
Julien baissa la tête, ses mèches blondes tombant sur son front. Il pensa à ses camarades de classe, à ses copains du quartier, et lenvie de les retrouver était poignante. Bien sûr, il avait aussi des amis ici, mais il savait bien quil vivait chez ses grands-parents pendant les vacances, et quà la rentrée, il retournait en ville, à Lyon, où il se plaisait tout autant.

La semaine passa vite. Jouant avec les enfants du village, Julien oubliait peu à peu sa tristesse de navoir pas suivi sa mère.
Un jour, Geneviève faillit lâcher son seau de surprise en voyant Cécile revenir par le portail.
Ma fille ! On ne tattendait pas.
Cécile sassit, fatiguée, sur le banc :
Javais dit un mois, mais finalement je reviens après deux semaines. Je viens chercher Julien.
Mais enfin, on avait convenu quil restait ! Ou alors, Bernard a changé davis ?
Non, maman, cest moi qui ai réfléchi, je ne veux pas quon décide à ma place pour mon fils. Et Bernard il a déjà trouvé mieux, il fait la cour à Sophie la comptable, il lui apporte les produits de sa sœur, et elle, pas denfants. À moi, il me dit que Julien est un «bagage», et il pose comme condition que je ne le ramène pas en ville.
Geneviève regardait tristement sa fille. Elle voulait le bonheur de Cécile, mais pas à ce prix-là.
Ce nest peut-être pas plus mal, ma fille.
Ça valait mieux, maman. Je ramène Julien, je lui achèterai une tenue neuve, un cartable, je lemmène à lécole pour la rentrée, et tout sera comme avant. On vivait bien, lui et moi, on sarrangera encore. Ce nétait pas ses caisses de provisions qui mintéressaient, mais une vraie maison, une famille un père pour Julien, un époux pour moi.

Julien passa la tête par la porte en voyant sa mère. Cétait si inattendu quil oublia sur le champ ses chagrins et courut vers elle :
Maman !
Mon petit cœur ! Comme tu mas manqué Je viens te chercher, la rentrée approche.
Julien la regardait, incrédule.
On vivra comme avant, rien ne changera. Tu retourneras à lécole, je taiderai pour tes devoirs, et je tinscrirai à ton club de foot, comme tu voulais.
De toute sa force, il essayait de faire rentrer ses affaires dans son petit sac pour que la grande valise de sa mère ne soit pas trop lourde.
Ça suffit, tu ne vas pas pouvoir le porter, mon chéri.
Mais si ! Je suis fort !

Paul et Geneviève les accompagnèrent tous les deux jusquà larrêt de bus. Lautocar, brillant sous le soleil, fit crisser sa carrosserie sur la poussière de la route et sarrêta en ouvrant grand sa porte. Julien sassit à la fenêtre et fit de grands signes à ses grands-parents, jusquà ce quils disparaissent dans le virage.
Il serrait dans ses bras son avion de bois réparé, jetant des coups dœil à sa mère. Julien rentrait chez lui, et, dans le secret de son cœur denfant, il se sentait transporté dune fierté et dun bonheur immense : sa maman était près de lui, la personne la plus chère au monde.

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Luba ramène son fiancé à la campagne, mais il lui pose un ultimatum…
Il était grand temps que je parte