«Ta peau pend !» — Mon mari de 60 ans me pinçait le côté devant nos invités, j’ai apporté un miroir et lui ai montré ce qui pendait chez lui.

« Tu as la peau qui pend ! » Cétait un homme de soixante ans, Paul, qui me pinçait le côté devant les invités, jusquà ce que japporte le miroir et lui montre ce qui pendait chez lui.

Sylvie, quest-ce que cest ici ? Paul, après sa troisième gorgée deau-de-vie de poires maison, tendit soudain la main et me pinça fermement le flanc dun geste autoritaire.

Juste au-dessus de la ceinture de ma jupe, là où le tissu tirait un peu quand je masseyais.

Il fit ce geste devant tout le monde, bruyamment, sans la moindre pudeur.

Paul, ça suffit ! Jessayais de repousser discrètement sa main, comme on chasse une mouche insistante à lautomne, mais il persistait.

Ses doigts, courts et boudinés comme des chipolatas trop dorées, serrèrent à nouveau ma taille, ce nétait pas tant la douleur que lhumiliation qui piquait.

Regarde-moi ça ! sexclama-t-il vers notre voisin, Gérard, qui était en face, prêt à piquer dans les harengs à la moutarde. Je lui dis toujours : « Sylvie, arrête de grignoter du pain blanc le soir. » Et elle me rétorque : « Cest lâge, cest les hormones. »

Paul riait, son ventre oscillait au rythme des éclats, les boutons de sa chemise menaçant à chaque instant de lâcher.

Quels hormones, sil te plaît ? Du laisser-aller, voilà tout ! il conclut, en balayant du regard la table généreusement garnie.

Paul, arrête, chuchotai-je à travers mes dents, sentant la honte me monter au cou et aux joues.

Gérard ricana nerveusement, absorbé dans son assiette, trouvant la sauce rémoulade soudain passionnante.

Sa femme, Françoise, détourna délicatement les yeux, réajustant sa serviette, faisant mine de rien.

Quoi, « arrête » ? Paul, sur sa lancée, ne voulait pas décrocher, savourant sa place de centre dattention. On na plus le droit de dire la vérité ? Ta peau pend, enfin !

Il me désigna encore du doigt, comme si cétait un pain à tester.

Là, tu vois, en bourrelet, il poursuivit sa leçon comme un professeur. On dirait un sharpei ! Ce nest pas beau, Sylvie.

Un silence lourd sabattit. Seul le ronronnement du frigo dans la cuisine venait troubler latmosphère.

Je fais ça pour toi, lança-t-il dun ton de donneur de leçon, se penchant sur sa chaise et croisant les bras. Une femme doit prendre soin delle, il faut que ce soit agréable à regarder, cest la loi de la nature.

Je le regardai longuement.

À ce moment, cest comme si je le voyais pour la première fois après trente ans de mariage.

Soixante-deux ans, son ventre débordait de la ceinture, comme un orage à lhorizon.

Le double menton qui glissait sans effort vers le cou, et les épaules affaissées, effaçant toute idée de musculature.

Sa calvitie brillait sous la lumière du lustre, dégoulinant de sueur et dappétit on aurait dit une crêpe huilée pour la Chandeleur.

Agréable à regarder, dis-tu ? Ma voix était curieusement calme, même pour moi.

Dedans, quelque chose venait de basculer, le lourd disjoncteur dune écluse qui trouve enfin sa place.

Il ny avait plus ni honte, ni envie darrondir les angles, ni patience.

Juste une clarté froide.

Bien sûr ! Paul tapa fièrement sa poitrine, produisant un son étouffé. Je garde la forme, moi !

Quelle forme ? dis-je sans baisser les yeux.

Une forme dhomme, évidemment ! se redressa-t-il autant que son dos le permettait. Tous les matins, un peu de gymnastique, cinq minutes avec les haltères, je reste actif.

Il tenta de rentrer le ventre pour le prouver.

Ce fut laborieux et peu convaincant.

Son ventre tressaillit, puis reprit sa place bien installée au-dessus la boucle de ceinture enfoncée dans la chair.

Un homme doit être un aigle, pas un sac de pommes de terre, conclut-il fièrement.

Un aigle, vraiment ? Je me levai lentement, évitant les gestes brusques.

Tu ten vas ? Tes vexée ? sécria-t-il en se resservant un verre de gnôle. On ne se vexe pas pour la vérité, Sylvie ! Faut maigrir, pas faire la moue !

Je sortis dans le couloir, qui sentait la naphtaline et le cirage.

Sur le mur, notre vieux miroir familial pendait.

Grand, lourd, en bois massif, il nous avait vus jeunes et minces.

Sans hésiter, je le décrochai du mur. Au moins cinq kilos, la bordure mordait dans mes paumes.

Pourtant, je ne sentais aucun poids, comme si je portais une plume.

Je retournai dans la salle à manger, tenant le miroir devant moi à deux mains, pareil à un bouclier médiéval.

Ou un verdict quon ne discute pas.

Les invités figés, Françoise bouche entrouverte, un morceau de cornichon dépassant de ses lèvres.

Paul, lève-toi, dis-je calmement, dune voix à laquelle on nosait pas sopposer.

Pourquoi faire ? demanda-t-il, surpris, puis croisa mon visage dur et obtempéra. Je me lève, mais pourquoi ? On danse ?

Non, je mapprochai, respirant ses relents doignons et dalcool. On va contempler laigle de la maison.

Jassénai le miroir juste sous son nez, le forçant à reculer.

Tiens !

Il attrapa machinalement la bordure, surpris par le poids.

Sylvie, mais tas perdu la tête ? Son ton, jadis sûr de lui, laissa percer une pointe dinquiétude.

Regarde, ordonnai-je du ton quon réserve aux chats qui font des bêtises. Regarde bien.

Il observa son reflet, flou de tremblements.

Quoi ? Oui, cest moi, et ensuite ?

Maintenant, regarde plus bas, je tapai du doigt sur la glace, pile où son torse gonflait la chemise. Tu vois quelque chose ?

Quoi ? tenta-t-il de se défendre.

Ta peau pend ! lançai-je, mimant lexacte intonation de cinq minutes auparavant. Et ce nest pas tout, Paul, elle saffale.

Sylvie ! Il voulut baisser le miroir, le visage rougissant.

Non, tu gardes, dun geste sec, je relevai le cadre sous ses mains. Là, juste au-dessus de la ceinture, cest quoi ça ? Des abdos dacier ?

Gérard émit un bruit étranglé, réprimant un fou rire en se mouchant dans le poing.

Non, mon vieux, cest un gilet de sauvetage, continuai-je sans pitié. Pour ne pas sombrer dans la graisse.

Paul devint rouge comme une tomate trop mûre, prêt à éclater.

Et ça ? je pointai ses hanches débordant du pantalon. Ce sont les ailes de laigle ? Ou bien les « oreilles » dodues dun cochon de Noël ?

Arrête ! râla-t-il, cherchant à se détourner. Les gens me regardent, arrête de me ridiculiser !

Quils regardent ! hausserai-je la voix, couvrant ses protestations. Tu voulais la vérité ? Nest-ce pas toi le champion du bon goût ici ?

Je fis trois pas pour embrasser la scène du regard.

Alors, faisons létat de ta beauté, repris-je. Mets-toi profil face à la lumière.

Je refuse commença-t-il, puis se tut.

Profil ! ordonnai-je, si fort que les fourchettes en vibrèrent.

Hypnotisé, il sexécuta maladroitement.

Dans la glace, son profil apparaissait, bien loin des antiques statues grecques.

Et le cou, ou plutôt, son absence presque totale.

Tu vois ce triple pli dans ta nuque ? Je parlai posément, comme un médecin. Un sharpei, Paul, de pure race.

Françoise nessayait plus de cacher son hilarité, ses épaules tremblaient derrière une serviette.

Et là, sous le menton ? Jattaquai sans relâche. On dirait le jabot dun pélican, tu stockes du poisson, mon gros ?

Mais je suis un homme ! couina-t-il, son argument sonnant creux.

Ah, cest permis, alors ? Je ricanai, froidement. Donc, si, après deux enfants et trente ans de cuisine, jai UN pli, cest la honte, la paresse et la peau qui pend ?

Je mapprochai et plongeai mon regard dans le sien.

Mais quand toi, tu nas pas soulevé plus lourd quune télécommande depuis dix ans, tu deviens une gelée tremblante et cest ça, lhomme à son apogée ?

Jarrachai dun coup le miroir de ses mains fatiguées.

Il resta planté devant moi, désemparé, chiffonné, le bouton du haut de sa chemise enfin vaincu roulant sous la table.

Tout son vernis, sa superbe daigle, volatilisé.

Devant moi, il ny avait plus quun bonhomme dâge mûr, bien gras, qui découvrait soudain quil était nu, le roi.

Et bien enrobé.

Rassieds-toi, repris-je calmement, appuyant le miroir contre le buffet. Et mange.

Il saffala sur sa chaise, qui gronda sous son poids.

Plus un mot, pas une remarque sur ma silhouette, prononçai-je en me recoiffant dans le miroir.

Me tournant vers lui, jajoutai tout bas :

Sinon, jaccrocherai ce miroir juste en face de ta place, et tu mangeras en face de ton pélican.

Gérard, sans retenue, éclata de rire, sessuyant les yeux.

Paul piqua dun geste résigné un tout petit oignon au vinaigre.

Il mâcha lentement, le regard rivé à son assiette, comme sil voulait en devenir plus mince.

Il ny avait plus cette tension poisseuse qui suit dhabitude une scène domestique.

Au contraire.

Lair était soudain léger, vivant, comme si on avait enfin entrouvert la fenêtre dun salon trop clos, laissant entrer la brise.

Je repris ma place de maîtresse de maison.

Je pris la pelle à gâteau pour moffrir une part de mille-feuille généreuse, indécemment grosse.

Le mille-feuille préparé hier, dont javais étalé la pâte toute laprès-midi, et que je comptais courageusement éviter « pour ne pas grossir ».

La crème débordait sur le côté ; la pâte croustillait sous la fourchette.

Sylvie, passe-moi aussi un gros morceau, souffla Françoise en tendant son assiette. Au diable le régime, on ne vit quune fois.

Et pour moi ! lança Gérard en servant du sirop de cassis. Il paraît que jai des ailes qui poussent aussi, il faut que je prenne des forces.

Paul leva les yeux vers moi.

Il me regarda avec une sorte de respect nouveau, prudent.

Puis lorgna le gâteau.

Puis jeta un regard inquiet vers le miroir, qui continuait de refléter ses mollets en chaussettes dépareillées sous la table.

Lune noire, lautre bleu nuit, presque violette.

Un bel aigle, tiens, bien de chez nous.

Pardon, Sylvie, marmonna-t-il, le front baissé vers la nappe. Jai été idiot, javoue.

Mange, Paul, mange, savourai-je mon gâteau, la crème pâtissière sur la langue. Tu vas avoir besoin dénergie.

Il leva un sourcil, interloqué.

Pour soulever tes haltères, expliquai-je avec un sourire. Toi, le sportif.

La soirée suivit son cours, les conversations sécoulant sur les prix à la supérette, le potager et la météo.

Mais lordre établi autour de la table avait changé pour toujours.

Mon critique officiel, laigle de maison, avait fondu comme neige au soleil, remplacé par un homme ordinaire.

Avec ses faiblesses, ses peurs, ses nombreux replis.

Et tu sais quoi ?

Ce mille-feuille était diablement bon.

Le meilleur depuis vingt ans.

Le miroir est resté dans le salon ; je nai jamais jugé utile de le décrocher.

Paul, désormais, dès quil passe devant, rentre le ventre et redresse les épaules.

Et plus jamais il na fait mention de ma « peau qui pend ».

Sans doute, il ne veut plus réveiller le pélican.

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«Ta peau pend !» — Mon mari de 60 ans me pinçait le côté devant nos invités, j’ai apporté un miroir et lui ai montré ce qui pendait chez lui.
Ma belle-mère m’a appelée «pour deux heures» afin d’aider aux préparatifs d’un anniversaire, et elle s’attendait à une obéissance totale.