Sophie était allongée sur le canapé, les yeux fixés au plafond. Des pensées anxieuses l’empêchaient de trouver le sommeil. Comment pourrait-elle dormir, alors que sa petite fille était malade ? Pourquoi l’ai-je envoyée à la maternelle ? Si elle était restée encore un jour ou deux à la maison, peut-être n’aurait-elle pas attrapé ce fichu virus…

Céline était allongée sur le canapé, les yeux rivés au plafond. Impossible de fermer lœil : ses pensées tourbillonnaient, lempêchant de trouver le sommeil. Tu parles, comment dormir tranquillement quand ta petite chérie est malade ? Elle se rongeait dinquiétude, se reprochait davoir mis Anaïs à la maternelle si vite Si seulement elle avait attendu un ou deux jours de plus à la maison, peut-être quelle naurait pas attrapé ce fichu virus

Son cœur se serrait, sa gorge se nouait. Céline se leva et sapprocha de la fenêtre. Dehors, au-dessus du petit village, le ciel était dun gris profond, recouvert de gros nuages. Ça faisait trois jours que la pluie fine et froide de lautomne tombait presque sans arrêt. Elle soupira longuement. Dans le lit, Anaïs bougea un peu, gémit dans son sommeil et se mit aussitôt à tousser. Céline se précipita vers elle, posa la main sur son front brûlant. Pas besoin de thermomètre pour deviner que la fièvre était à nouveau montée. Elle alluma doucement la veilleuse et glissa quand même le thermomètre sous laisselle de sa fille.

Quarante ! Mon Dieu, quest-ce que je fais

Anaïs ouvrit les yeux.

Maman, jai chaud

Oui, ma puce, je sais. Ça ira, maman est là

Benoît, réveillé par les allées et venues, se leva pour sasseoir près deux. Céline sempressa de préparer une nouvelle dose de Doliprane, mais la température ne descendait pas. À laube, la lumière bleue et clignotante dune ambulance inonda la cour. Les secours emmenèrent Céline et sa fille à lhôpital du bourg.

À larrivée, linfirmière jeta un regard plein de compassion à la jeune mère effrayée. Dune main douce, elle caressa brièvement le bras de Céline, puis piqua la petite Anaïs pour lui poser une perfusion.

Ne vous en faites pas, on va soccuper delle. Tout va bien se passer.

Céline hocha simplement la tête, le souffle court. Heureusement, au bout dun moment, Anaïs semblait aller déjà un peu mieux. Elle entrouvrit ses yeux fatigués pour demander à boire. Céline se tourna, et croisa le regard immense et bleu dune gamine minuscule, frêle comme du verre, sur le lit voisin. Ses cheveux clairs, emmêlés, tombaient en pagaille sur ses épaules maigrelettes. Un vieux t-shirt et un legging percé remplaçaient le pyjama. À la place de pantoufles, elle avait enfilé des baskets recouvertes de surchaussures bleues.

Salut.

Bonjour. Cest vous qui êtes arrivée dans la nuit ?

Oui, cette nuit avec Anaïs. Toi, cest comment ton prénom ?

Moi cest Amélie.

Tu es là depuis longtemps ?

Oui. Mais vendredi, ils me laissent sortir.

Oh, vendredi On est que lundi, cest encore loin !

Ta maman est avec toi ?

Non Maman nest plus là, elle est morte quand jétais toute petite Papa a commencé à boire, et lui aussi il est parti Après, on ma envoyée à la Maison dEnfants.

Elle poussa un petit soupir fatigué, bien trop adulte pour son âge.

Là-bas, je vis Mais ici, cest mieux. On mange bien, les grands sont sympas.

Elle sauta du lit pour enfiler ses baskets.

Ça va bientôt être lheure du ptit déj. Tas besoin de quelque chose ? Je peux tapporter ?

Non merci, ma belle. Jirai moi-même tout à lheure

Céline regarda la petite Amélie disparaître dans le couloir, le cœur serré. Une autre voisine la suivit des yeux et glissa doucement : « Cette gamine, elle est adorable, polie, gentille La vie na pas été tendre avec elle »

Céline neut pas le temps de répondre ; son téléphone vibra.

Allô ?

Alors ? Comment ça va ma chérie ? Et Anaïs ?

Maman, on est à lhôpital.

Oh mon Dieu !! Quoi ?!

Ne tinquiète pas, ils pensent que cest une grosse bronchite. Ça va mieux, la fièvre est tombée Elle dort.

Sa mère étouffa un sanglot : « Pauv petite puce Vous êtes où ? Jarrive tout de suite ! Je vous apporte quoi ? »

Maman, jai oublié mes propres pantoufles et le pyjama rose dAnaïs Et maman, écoute Il y a une petite fille ici qui vient de la Maison dEnfants. Tu pourrais ramener du shampoing, du savon ? Et les habits de Sophie qui restaient chez toi, tu les as encore ?

Quelle petite fille ?

Je texpliquerai. Ramène-lui deux t-shirts, un peignoir, un legging, et surtout, une paire de pantoufles taille six ans, sil te plait

Compte sur moi.

Le lendemain matin, Anaïs pétillait déjà, riant avec Amélie dans la chambre. Céline profita dun moment pour intercepter une infirmière.

Dites Il ny a jamais quelquun pour Amélie ?

Non, personne. On vient la chercher pour la sortie, et puis voilà.

Elle peut prendre une douche ?

Linfirmière esquissa un sourire désolé : « Pas quelle pourrait, il faudrait Mais nous, on na pas le temps. »

Le soir, Amélie rayonnait, toute propre, dans un pyjama neuf et des pantoufles roses toutes moelleuses, brodées de petits chiens rigolos. Elle avait tout plié soigneusement sous son oreiller, sauf les pantoufles quelle cachait sous le matelas.

Dis donc, Amélie, pourquoi tu caches tes affaires comme ça ? demanda Céline, intriguée.

Pour pas quon me les vole

Céline poussa un long soupir.

Quand on a éteint les lumières, Amélie ferma les yeux en rêvant quelle marchait main dans la main avec Anaïs sur une avenue ensoleillée, entourée darbres verts, et que Céline les accompagnait. Elle aurait tant voulu avoir une maman, un papa, quon la borde le soir, quon lembrasse sur le front, quon lui fasse couler un bain chaud, quon lui mette un pyjama doux, que son père la lance en lair en éclatant de rire et que tout le monde soit heureux. Elle simaginait aidant Céline, lavant la vaisselle, gardant Anaïs, apprenant ses lettres et ses chiffres Du moment quon laime, elle se sentait capable de tout. Une maman, rien quune maman

Elle soupira. Là-bas, on ne la frappait pas à la Maison dEnfants. Mais la directrice, Madame Fauconnier, criait tout le temps, les enfants la traitaient de tous les noms et piquaient ses affaires, sa nourriture Un jour, elle avait fait tomber son bol de chocolat dans la cuisine ; punition immédiate : enfermée dans le noir du petit placard, toute laprès-midi. Victor, un grand, sétait approché en ricanant : « Tu restes là avec les rats maintenant, cest bien fait ». Amélie avait une peur bleue des rats. Terrifiée, elle était restée debout contre la porte, jusquà ce que, à la nuit tombée, elle sécroule, glacée et exténuée, sur le sol humide. Cest là quelle était tombée malade, avait commencé à tousser et quon lavait finalement emmenée à lhôpital.

À ce souvenir, ses yeux se remplirent de larmes, qui coulèrent sur ses joues pâles Elle sanglota doucement. Soudain, elle sentit une main douce la caresser. Elle ouvrit les yeux.

Céline

Chut, ma petite Pleure pas, je ten supplie Tout va sarranger, tu vas voir

Dans un élan de tendresse, Céline serra la fillette dans ses bras.

Ça va aller, mon ange

La petite se calma immédiatement. Son cœur battait plus fort, elle avait limpression dêtre dans les bras de sa maman enfin.

Céline

Oui mon cœur ?

Si seulement tu pouvais être ma maman

Les larmes de Céline coulèrent à son tour. Elle neut plus besoin dy réfléchir. Sa décision, elle la prenait avec le cœur, pas la tête. Il ne lui restait quà en parler à sa famille

Sa mère comprit tout de suite et la soutint à cent pour cent. Sa belle-mère aussi, elle qui avait grandi sans parents Mais Benoît, lui, restait interdit.

Mais tu es folle ? Tu réalises que ça, cest pour la vie ?

Je sais ! Et je sais aussi que si je ne fais rien, je ne pourrai jamais me le pardonner, tu comprends ?

Il détourna le regard.

Jaimerais la rencontrer.

Daccord.

Ce soir-là, ils sortirent tous les trois dans le couloir. Benoît souleva Anaïs, lembrassa en murmurant Ma petite chérie Tu mas manqué et puis il se tourna vers Céline, qui lui tenait la main, tout en désignant Amélie.

Voilà, Benoît. Je te présente Amélie.

La fillette hocha la tête et leva ses grands yeux vers lui.

Bonjour monsieur !

Salut Amélie. Je suis content de te rencontrer.

Moi aussi

Quelque chose serra le cœur de Benoît. Il croisa le regard de Céline ; il avait les yeux humides. Il acquiesça dun signe de tête.

Quelques semaines plus tard, une voiture sarrêta devant la Maison dEnfants à Bourges. Céline et Benoît en descendirent. À la fenêtre, des enfants sagglutinèrent.

Amélie, Amélie, viens, tes parents arrivent !

Amélie accourut en riant, les yeux brillants.

Bonjour Amélie ! Cest nous ! On rentre à la maison ?

Le petit cœur dAmélie semballa de joie : Oui, maman !! Elle se précipita dans les bras de Céline, respira son odeur rassurante, serrant fort la main dAnaïs. Benoît posa un genou à terre pour quAmélie vienne aussi se blottir contre lui.

Le vent frais soulevait leurs cheveux, le ciel, lavé par la pluie, souvrait sur un rare rayon de soleil. Céline sentit les doigts dAmélie glisser dans les siens, chauds, confiants.

Sur le chemin du retour, Anaïs chantonnait à larrière, Amélie lui répondait, riant à gorge déployée entre deux histoires inventées. La voiture filait sur les petites routes, filait vers une nouvelle vie, vers une maison qui sentait la soupe, les mots doux, et les rires denfants.

Quand ils ouvrirent la porte, Amélie resta figée sur le seuil, les yeux écarquillés devant la chambre que Céline et Benoît lui avaient préparée. Sur le lit, le vieux doudou qui avait appartenu à Anaïs, un peignoir moelleux, et des livres en pile. Elle caressa la couette, recouverte de papillons, puis se retourna brusquement pour se jeter dans les bras de Céline.

Cest vrai, cest chez moi maintenant ?

Céline lui embrassa doucement le front.

Oui, mon cœur. Chez toi, pour toujours.

Ce soir-là, avant de sendormir dans sa chambre toute neuve, Amélie écouta les pas rassurants de Céline, lentendit border Anaïs, puis sentit le contact léger dune main sur ses cheveux.

Bonne nuit, ma fille.

Dans le silence doux de la maison, le cœur dAmélie battait fort, mais cétait de bonheur cette fois. Au creux de la nuit, elle murmura une promesse à voix basse : Je serai courageuse. Je serai heureuse. Je ne serai plus jamais seule.

Et dans la lumière dorée du lendemain, trois voix sentremêlèrent déjà pour rire, pour inventer, pour commencer, à laube dune nouvelle famille, la plus belle aventure de leur vie.

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Sophie était allongée sur le canapé, les yeux fixés au plafond. Des pensées anxieuses l’empêchaient de trouver le sommeil. Comment pourrait-elle dormir, alors que sa petite fille était malade ? Pourquoi l’ai-je envoyée à la maternelle ? Si elle était restée encore un jour ou deux à la maison, peut-être n’aurait-elle pas attrapé ce fichu virus…
Semen est venu rendre visite à sa tante, la sœur aînée de sa mère, dans un village français, comme sa mère le lui avait demandé avant de mourir, afin qu’il veille sur elle.