Semen est venu rendre visite à sa tante, la sœur aînée de sa mère, dans un village français, comme sa mère le lui avait demandé avant de mourir, afin qu’il veille sur elle.

Simon arriva dans un petit village de Bourgogne pour rendre visite à sa tante, la sœur aînée de sa mère, ainsi que celle-ci le lui avait demandé avant de mourir : « Veille sur elle », lui avait-elle dit, presque suppliante. Tante Lucienne était toute menue, voûtée par lâge. Cela faisait déjà plusieurs fois que Simon lui proposait de venir vivre chez eux, à Lyon, où elle aurait sa propre chambre, un jardin en bas de limmeuble, des amies de son âge avec qui bavarder autour dun café. Mais Lucienne refusait obstinément dabandonner la maison où elle avait vécu toute sa vie.

Il navait pas dautre choix que de poser, chaque trimestre, cinq jours sans solde à son travail, pour venir laider. Deux journées entières dans les trains et les autocars, et trois à faire les courses, couper le bois ou réparer la gouttière. Heureusement, Simon était chef de service, alors il pouvait sarranger plus facilement, et le patron de la boîte, Arthur, était de toute façon son meilleur ami.

Mais cette année, le printemps était arrivé sans quil ait pu venir en mars : le boulot lavait retenu jusquà la fin avril. Lucienne, épuisée par lhiver, nétait plus la même, et sa voisine, tante Marguerite, raconta à Simon que deux fois, il avait fallu appeler les pompiers.

Pourquoi ne men avez-vous rien dit ? sindigna Simon. À chaque appel, vous prétendiez que tout allait bien !

Elle ma fait promettre de ne rien dire. Elle voulait pas tembêter « Tu le diras quand je serai morte ! » quelle répétait.

Simon alla au supermarché chercher le sucre et le sel que Lucienne avait demandés. Il en profita pour acheter du riz, des boîtes de cassoulet, du lait concentré, et toute autre chose dont la maison manquait cruellement. En revenant, il aperçut devant lescalier un chiot de berger allemand, à peine cinq mois, à la tête massive et au museau effilé.

Dis donc, tante Lucienne, doù il sort ce chien ?

Il a débarqué un matin, il y a un mois. Jai ouvert la grille et il était là, tout grelottant, maigrichon comme un clou. Cest moi qui lui ai redonné un peu de forme. Ça me fait un peu de compagnie !

Simon caressa lanimal, qui posa tendrement sa mâchoire sur ses genoux. Enfant, Simon rêvait davoir un chien, mais ses parents navaient jamais voulu. Depuis quil était marié, ce nétait pas à lordre du jour la dernière fois quIsabelle, sa femme, avait ramené un chat, la pauvre bête avait disparu après trois ans. Pas denfants non plus : Isabelle ne pouvait pas en avoir, ils avaient fini par laccepter, voyageant ensemble, profitant de la vie.

Et il sappelle comment, ton compagnon ?

Timo. Comme le chat que javais avant.

Simon éclata de rire :

Tu lui donnes un nom de chat ?

Quest-ce que ça change ? Limportant, cest quil vienne quand je lappelle.

Toute la semaine, Timo suivait Simon partout, fidèle comme une ombre. À lheure du départ, Simon demanda à sa tante de ne plus rien lui cacher, promettant dêtre là au moindre souci : il suffirait quelle lappelle, même pour des médicaments.

Tu dois en avoir marre de courir ici pour moi, hein souffla Lucienne. Bientôt, ça ne durera plus.

Ne dites pas ça, tante Lucienne. Je suis heureux de venir, vraiment.

Elle le fixa un long moment, ses mains tremblantes sur laccoudoir.

Simon, si jamais il marrive quelque chose promets-moi que tu nabandonneras pas Timo. Cest une âme vivante, tu comprends ?

Je trouverai quelquun, promis, souffla-t-il presque honteux.

Non, pas quelquun. Toi. Prends-le. Sil est venu ici, ce nest pas un hasard.

Timo, comme pour sceller ce pacte, appuya à cet instant sa tête contre lui et leva les yeux vers Simon. Il hésita, puis accepta, la gorge serrée.

Un mois plus tard, Lucienne mourut. Simon la fit enterrer, organisa la veillée avec les voisines. Il emmena Timo au cimetière pour un dernier adieu. Le temps du retour arriva vite ; il avait acheté un museau et une laisse, et rejoignirent la gare du bourg, pour attraper le TER pour Lyon.

Ils prirent place dans la voiture réservée aux animaux. À lintérieur, un type, la cinquantaine bourrue, regarda Timo et blêmit.

Vous navez pas honte ? Ramener un loup ici !

Mais pas du tout, monsieur, cest un chien, mon Timo.

Chien ? Moi, je suis chasseur, et ça, cest un loup, votre bestiole.

Timo gronda, les crocs découverts.

Emmène ton monstre avant que je ne le descende !

Restez tranquille, murmura Simon, personne ne vous embête, alors laissez-nous.

Le bonhomme rouspéta, puis décida quil irait sasseoir dans le couloir jusquà sa station.

Simon resta donc seul avec Timo, le regarda longuement dans les yeux.

Dis, Timo, tes vraiment un loup, toi ? Timo posa sa tête sur ses genoux en remuant la queue. Eh bien, même si cétait vrai, tes génial, va.

À ce moment, la contrôleuse frappa :

Cest un berger allemand ou un loup ?

Qu’est-ce quil vous a raconté ? Cest un chien, une race spéciale, je lutilise pour la recherche.

Très bien. Les papiers, sil vous plaît ?

Ah, mais Timo jai oublié tes papiers à la billetterie ! On ne maurait pas laissé acheter le billet sans, vous comprenez ?

Bien sûr, fit la contrôleuse, compréhensive.

Il nen avait pas besoin : la jeune fille qui avait vendu le billet nétait autre que la nièce de tante Marguerite.

Arrivés à Lyon, Simon mena Timo chez le vétérinaire du quartier. La vétérinaire, étonnée, demanda :

Vous travaillez au cirque ?

Non, pourquoi ?

Parce quon voit rarement ce genre de loup domestiqué.

Simon soupira.

Non, juste un chien du village. Ma tante est morte, elle ma demandé de prendre soin de lui.

La vétérinaire sapprocha et observa Timo.

Il nest pas tout à fait un loup. Un hybride, vraisemblablement. Un parent devait être allemand, lautre sauvage. Mais vous pouvez être rassuré, ces chiens-loups sont loyaux, calmes, francs. On va lenregistrer, lui faire les vaccins, et tout sera en ordre.

Peu à peu, Isabelle sattacha à Timo. Elle soccupait de lui, le promenait, le chérissait. Dix mois passèrent. Lors des vacances de Noël, alors que la nuit tombait sur la ville, Isabelle décida de sortir avec lui dans le parc tout proche, histoire de saérer un peu.

Alors quils flânaient entre les arbres givrés, Timo dressa brusquement les oreilles et sélança dans la pénombre. Elle lappela désespérément. Cinq minutes, sept peut-être, passèrent, angoissantes. Isabelle sapprêtait à téléphoner à Simon quand elle vit revenir Timo, traînant dans sa gueule un étrange paquet.

Elle accourut, bouleversée : dans la fourrure du chien, une minuscule fillette, vivante. Pourvu quil ne soit pas trop tard ! Médecin elle-même, Isabelle alerta tout de suite le SAMU et la police.

Tout le monde arriva étonnamment vite. Isabelle ne pouvait pas accompagner lambulance avec le chien, mais après avoir laissé Timo à la maison et récupéré Simon, elle courut à lhôpital. On leur apprit que le bébé était une fille, âgée dun mois à peine, en bonne santé mais abandonnée. Une lettre laccompagnait : « Elle sappelle Capucine. Offrez-lui une belle vie. »

Isabelle demanda à voir la petite. Sitôt quelle leut dans les bras, elle sut quelle ne pourrait jamais la laisser partir.

Un regard échangé avec Simon suffit. Isabelle se tourna vers linfirmière daccueil :

Nous voulons ladopter. Je suis médecin, nous avons tout pour laccueillir.

Deux mois plus tard, Capucine, la fillette retrouvée par Timo, était officiellement chez eux. Comme lavait dit tante Lucienne, ce nétait pas un hasard quil soit venu frapper à leur porte.

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Semen est venu rendre visite à sa tante, la sœur aînée de sa mère, dans un village français, comme sa mère le lui avait demandé avant de mourir, afin qu’il veille sur elle.
Je pensais que rien ne pouvait plus me surprendre… J’ai vendu notre vieille poussette pour nourrir mes enfants