Petit Bijou

Minette

Il lavait appelée Minette dès leur rencontre, saffalant à côté delle dans un fauteuil de théâtre miteux, rouge, usé jusquà la trame par des années daccoudoirs, qui navait rien à envier à celui sous Juliette.

Il balaya la salle du regard, s’attarda une minute dans sa rêverie, puis fixa sa voisine.

Eh bien, minette, tu tennuies, non ? soupira-t-il, cherchant à croiser les jambes, mais létroit passage entre les rangées empêcha tout mouvement : son richelieu pointu heurta le dossier devant eux, la cheville se tordit douloureusement, et Philippe grimaça.

Juliette fit mine de ne pas le remarquer. Elle dévisageait la scène, lair absorbé, pourtant rien dintéressant là-bas : des tables alignées en rang, un pupitre, des techniciens affairés, du matériel à brancher le même rituel des colloques. Et la chaleur, létouffement.

Juliette se sentait toujours mal à laise dans ces salles bondées, coincée épaule contre épaule, sans issue possible.

Mouais traîna Philippe, se grattant pensivement le menton. Cest fichu, hein ? Je te préviens, minette, rien de neuf à attendre ici. Promis, juré ! Jai potassé tous les rapports cest mon boulot, comprends-tu. Rien de folichon là-dedans.

Juliette se tourna, jetant au voisin un regard sévère.

Il était soigné, en costume, cravate bien droite, chaussures impeccables. Pourtant, quelque chose fusait, comme si on avait coupé la silhouette d’un voyou et quon lavait habillée par accident. Malin, imprévisible, un rictus malicieux tremblait au coin de sa bouche. Et ses cheveux drus, hérissés ; sur le crâne de Philippe deux épis sentortillaient délicatement, tout doux à voir.

Philippe, lança le gaillard, sans laisser à Juliette loccasion de répondre, en lui tendant sa grande pogne. Dis, on irait pas déjeuner ensemble, tous les deux ? Tu me sembles toute menue et pâlotte, jai envie de temmener manger. Voilà, cest décidé ! En route !

La lumière sétait déjà adoucie ; sur scène, la direction, les chefs, les adjoints venaient dentrer. Applaudissements convenus et Philippe, imperturbable, tirait sa Minette hors de la rangée, piétinant les pieds des voisins, marmonnant des excuses, fourrant sa cravate rebelle dans son veston, qui refusait de se cacher, tirant la langue à toute cette assemblée compassée.

Mais enfin, enfin ! Lâchez-moi tout de suite ! Juliette sénervait, tentant vainement de retirer sa main, trottinant derrière Philippe vers la sortie.

Ils déboulèrent dans le hall pile au moment où le micro grésillait, réclamant le silence.

Lâchez-moi ! Je dois retourner, prendre des notes, cest ma mission ! protesta Juliette, cramponnée à son calepin, qui fila à terre. Elle se pencha pour le ramasser, mais Philippe fut plus rapide.

Mais laisse tomber tout ça, Minette ! Je tenverrai les rapports, tu les liras ce soir. Maintenant, il faut manger ! Dabord de leau tas le teint livide et le pouls rapide. Regarde-moi ça ! Exactement ! Il lui attrapa le poignet, tâtant le rythme, claquant de la langue. Prends lair, mange et oublie les conférences !

Effectivement, Juliette se sentait faible ; son cœur tambourinait à lexcès, cognant jusque sous les tempes.

Jamais quelquun ne sétait occupé delle ainsi. Elle, cétait plutôt celle qui veillait sur sa mère, son mari, sa fille. Cétait normal, lourd mais normal. Parfois, elle aurait voulu se laisser porter, comme une gamine frivole, boire un verre de vin et rire bêtement, comme dans les films romantiques, mais la vie en avait décidé autrement.

Philippe, lui, lui offrait cette permission.

Soudain, elle réalisa quelle était attablée, en face dun restaurant tout près, et quun serveur leur apportait un jus de fruits tout juste pressé, jaune orangé, éclatant, comme si quelquun avait braqué le soleil africain dans un verre, acide et sucré, passionné.

Bois, tiens. Et de leau. Maintenant, qu’est-ce quon mange ?… se pencha Philippe.

Elle devait, il est vrai, plaire à Philippe. Juliette nétait pas vilaine, même plutôt gracile, une silhouette effacée, sans excès. Elle aurait pu attirer les hommes, si… Si ce masque de fatigue sans espoir ne couvrait pas son visage. Elle avait passé la quarantaine, une famille, plus damour, lasse de tout comment fleurir comme une rose de mai ainsi ?

Mais Philippe, lui, aimait chez elle cette lassitude, cette douceur fatiguée de Minette.

Je nai rien besoin. Je me repose, puis je retourne en salle. Ça va beaucoup mieux, déjà ! bredouilla Juliette.

Compris ! acquiesça Philippe. Mais dabord, du bar au fenouil et une petite salade… Minette, quest-ce que tu veux boire ?

Son visage, un peu ébouriffé, sentait la cigarette et leau de Cologne, il était tout en muscles et en charme insolent. Il leva les yeux vers Juliette.

Elle rougit, fronça les sourcils.

Elle devenait folle ! Un inconnu lavait enlevée dans un restaurant, la nourrissait, lappelait « Minette », lui arrangeait la mèche sur le front quel culot ! Et elle fondait, surprise de sa propre mollesse.

Là où Philippe lavait effleurée, il y avait une chaleur, et des frissons lui couraient dans le dos.

Ils burent du vin blanc, Philippe narrait ses jeunes années aux chantiers, sa vie au nord, deux ans à courir des projets, puis

Et puis, Minette, avec Jacques, mon pote, on a monté notre boîte. Rien de fou, des maisons de vacances, on a monté des équipes, puis c’est parti. Tout le monde veut bien vivre, avoir chaud, du confort, pas de courants dair. Nous on savait faire. Mange ! il désignait la fourchette de Juliette. À toi, Minette ! Dès que je t’ai aperçue, je me suis dit : il faut nourrir cette fille ! Tu veux qu’on recommande ?

Elle fit non de la tête. La femme « fondait » à cause du vin, du bon repas, et parce que, pour la première fois, quelquun voulait la nourrir, elle, la fragile, la fatiguée.

À la maison, c’était un autre univers. Juliette avait grandi seule avec sa mère, Anne. Celle-ci travaillait toujours, tôt partie, Juliette déjeunait seule, le soir, elle attendait le retour de sa mère, réchauffant le dîner, faisait la vaisselle, Anne filait sous la douche, puis toutes deux sendormaient sans un mot.

Pour le Nouvel An, Anne rentrait rarement avant vingt-trois heures. Vendeuse, la fièvre des derniers clients faisait grimper la recette.

Anne rentrait épuisée, livide. Juliette lui préparait la robe, aidait pour la coiffure, puis elles rejoignaient les voisins, les tantes ou amis de passage, bruyants, joyeux, avinés, toujours autour dune table couverte de plats. Juliette surveillait que sa mère ne sendorme pas dès la première vodka.

Anne naimait que la vodka, le champagne lui semblait futile, alors que la vodka, ah, ça oui !

Mais le corps usé de fatigue la lâchait souvent à la première dose, elle ronflait à table. Juliette la réveillait discrètement, Anne rouvrait les yeux, ne comprenait pas tout de suite où elle était, puis réclamait un autre verre, lançait un toast, riait, mais avec une pointe de tristesse. Impossible pour Juliette dêtre une petite fille fragile

Juliette sétait mariée jeune. Henri, dix ans de plus, posé, instruit, poli, mais peu tendre, peu bavard, lavait intégrée à son mode de vie la bonne petite pièce du mécanisme, efficace, gentille, bonne maîtresse de maison. Rien de plus.

Juliette nattendait plus rien. Les romans, la passion, les soubresauts du cœur, c’était bon un temps ; le corps sen lasse. Lessentiel, cétait la famille, la maison, la séparation définitive davec sa mère alitée, des jambes gonflées, vue sur la décharge, papiers peints défraîchis… Elle vivait chez Henri : deux chambres, une cuisine lumineuse, salle de bains spacieuse, balcon, bibliothèque et mari. Tout le monde enviait Juliette ! Qui dautre pouvait vivre ainsi, loin de la belle-mère ?

Toujours, de lenfance jusquà la rencontre avec Philippe, Juliette avait été une « Juju », au mieux « Madame Dominique ».

Henri, sa mère, ses amies tous lappelaient Juju.

Et voilà qu’on la nommait « Minette ». Et il y avait du vin, des amuse-bouches Quelquun voulait savoir ce que Minette pensait, désirait.

Henri n’accordait pas dattention à ces choses. Les tâches du foyer, les achats importants, les vacances il en discutait avec elle, mais surtout linformait de ses décisions ; ses objections se perdaient dans le bruit des fenêtres ouvertes à tout vent. Henri adorait lair frais, jamais il nacceptait de fermer une fenêtre, quil vente ou non.

Philippe, dès leur arrivée au restaurant, fit installer Juliette dans un coin sans courant d’air.

Attentionné

Il posait mille questions, Juliette répondait avec gêne. Oui, elle avait un mari. Oui, une fille aussi. Comment s’appelle-t-elle ? Colette. Une bonne élève à lInstitut de langues étrangères, Juliette lui avait trouvé un prof génial, et voilà que Colette partait bientôt à létranger.

Colette nétait pas une « surprise miracle », ni le fruit dun rêve. Ils lavaient « programmée ». Henri voulait être père, la mère dHenri disait quil était temps. Juliette, jeune, devait concevoir facilement. Mais non, le bébé ne venait pas. Et ils « travaillaient » à ça.

Quand la grossesse fut confirmée, Henri évita sa femme durant neuf mois, ne touchant jamais le ventre, comme on voit dans les familles idylliques « en attente ». Il trouvait cela gênant, même répugnant.

Quand elle sera née, alors je men occuperai ! Tu vas chez le médecin, Juju ? Je peux ty déposer !

Il la déposait, la récupérait à la maternité, organisait la fête en bonne et due forme, suivait la prise de poids, achetait la meilleure nourriture. Il se levait la nuit pour bercer la petite, lemmenait pour les vaccins. Quand linfirmière est venue pour la première visite, Henri a vérifié quelle était bien lavée, examiné la blouse, réchauffé le stéthoscope de son souffle avant de toucher Colette.

Tu es épuisée ? martyrisait son amie Élise. Avoir un enfant cest pas de tout repos ! Henri au moins taide un peu ?

Juliette haussait les épaules. Il aidait, mais cétait peu…

Au fond, se sentir victime était presque agréable. Toujours éreintée, Juliette savait quon la plaignait, et son mari quon le blâmait un peu.

Philippe, lui, la plaignait, la régalait de gourmandises. Juliette se sentait mal à laise, refusait ses invitations.

Allons, Minette ! fronça Philippe. Mange à présent ! Je ne te laisse pas repartir sans un dessert, compris ?

Juliette mordilla ses lèvres, fixait son « sauveur » dun regard triste, mangeant tout de même.

Il la raccompagna ce jour-là jusquau métro, elle refusa de le laisser aller plus loin.

Le soir, elle retrouva dans sa boîte mail les résumés de toutes les conférences.

« À Minette, de la part de Philippe ! » lisait la signature.

Juliette ferma rapidement lordinateur, mais Colette eut le temps de jeter un œil, renifla avec désinvolture.

Les surnoms idiots, franchement ! sexclama Juliette. Ce sont des documents officiels, et ils écrivent des bêtises !

Colette, déjà, nécoutait plus, casque aux oreilles, musique à fond…

Juju, Coco, je suis rentré ! À table ! séleva la voix dHenri, dans lentrée.

Henri, harassé par la chaleur du métro et le bus bondé, ôta sa chemise, resta en pantalon, puis enfila un short à grosses palmes vertes, ouvrit à fond le balcon, respira à pleins poumons.

Il sentait la sueur, acide, rance.

Moi, Juju, je ne me laverai pas aussi souvent ! Laisse-moi tranquille ! Toute cette eau me gratte la peau. Demain, daccord ? repoussait-il les demandes timides de sa femme. Cest bon, jen peux plus. Mangeons.

Ils dînèrent en silence, chacun perdu dans ses pensées. Juliette revoyait Philippe soigné, frais, respectueux

Le lendemain, Philippe appela Juliette au bureau.

Salut, Minette ! Comment ça va ? Tu as mangé ? Juliette se troubla, se retourna pour vérifier que personne nécoutait. Elle avait limpression que le téléphone beuglait son secret à toute la ville.

Non, pas encore, beaucoup de travail bredouilla-t-elle. Minette, elle était Minette, fragile et douce Les frissons la parcouraient.

Laisse tomber, descends ! Je suis au bistrot den bas. Cest moyen, mais il faut bien manger. Allez, jattends !

Juliette bafouilla une excuse, se glissa dans lascenseur, hésita devant les boutons. Ses joues brûlaient, tout le monde devinait quelle allait au rendez-vous.

Oui, elle avait baptisé Philippe « lamant » dans sa tête cétait troublant, effronté.

Philippe, ce jour-là, en t-shirt et jean, cheveux décoiffés, toujours frais.

Ils prirent un café, Juliette lui raconta son enfance, Philippe écoutait.

Minette, tu es belle, tu le sais ? coupa-t-il, soudain. On file tacheter une robe ! Jai un ami dans une de ces boutiques ! Je veux te voir en robe.

Il la vit. Pas tout de suite, mais le soir, il emmena Juliette au “Printemps”, sinstalla sur une banquette, tandis que les vendeuses soccupaient delle.

Dieu, comme il la regardait ! Ce regard vorace, dévoré de faim ! Henri négalerait jamais ça.

Je nai jamais vu ça ! murmurait ensuite Juliette à Élise, son amie la plus précieuse. On ne regarde que les héroïnes de cinéma comme ça. Jai jai eu limpression dêtre une femme. Cest affreux, mais jai adoré.

Et Henri ? questionna Élise, plus tard.

Il ne sait rien, et ne doit rien savoir. Je nen sais rien moi-même ! Nen parle à personne, tu entends ? Et garde la robe ici, dans le sac. Je ne saurais lexpliquer ! Elle coûte une fortune ! Seigneur, mais quest-ce qui va arriver ?!

Élise haussa les épaules. Quimporte, on verra bien.

Juliette rentra de plus en plus tard, préparait à la va-vite à manger pour la famille, ne mangeait pas, et remuait longtemps dans son thé froid un sucre imaginaire.

Maman, sers-moi du pain ! lançait Colette, se levant pour fouiller la corbeille. Il ny a plus de pain, zut ! grognait-elle.

Juliette hochait la tête, fuyait dans la chambre. Rêver.

Henri et Colette l’observaient dun œil circonspect.

Juliette rêvait de longues heures, les mains moites démotion.

Philippe était tendre, embrassait avec habileté, se moquait gentiment de la gaucherie de Juliette, la dorlotait, la gavait de cadeaux quelle devait cacher chez Élise, versait parfois un virement sur sa carte, et quelques fois, il senhardissait, envoyait des messages au beau milieu de la nuit. Juliette, alors, filait dans la salle de bains pour lire, effacer, lire encore, puis coupait son portable, se lavait à leau froide, revenait au lit.

Henri, de lautre côté, la serrait, grognait, bredouillait. Juliette frissonnait deffroi. Hélas Quel chagrin, tant dannées sans savoir ce que cest dêtre Minette : jolie, passionnée, lumineuse. Tant dannées envolées

Mais Philippe, à présent, représentait son bonheur.

Ils se voyaient dans lappartement de Philippe, vaste et lumineux, baigné de lumière, fenêtres jusquau sol, sans rideaux, la Défense surgissant en constellations dor. La tête tournait, grisée par le champagne et le parfum de Philippe. Les draps de vrai satin

Le monde seffondrait en éclats, feux dartifice séparpillant sous le plafond et retombant en diamants sur les draps. Magique

À la maison, lambiance devenait lourde, menaçante, Juliette soupçonnait que tous lisaient en elle comme dans un livre Colette lançait des regards obliques, Henri la dévisageait froidement.

Juliette inventait des prétextes pour rentrer tard, attendait que tous soient couchés pour rester seule à la cuisine, boire du café instantané amer, rêver

… Juju ! Où es-tu ? Jai acheté du chou ! Tu tétais engagée ! la voix dHenri crachotait dans le combiné, Juliette leva les yeux, hébétée, vers le Philippe ondulant au bord du caniveau de la piscine, nue sous la brume. On était à Molitor, jamais Juliette navait nagé là, aujourdhui Philippe ly avait emmenée, lui ordonnant denfiler un maillot, puis ils nageaient, regardant la vapeur sélever dans lair froid. Peu de gens, le rêve. Si lon monte sur le plongeoir, on voit les lumières du Trocadéro. Mais Juliette sen moquait. Elle, Minette, ne fixait que son cavalier. Enfin, elle avait trouvé, enfin, lamour. Mon dieu

Du chou ? balbutia-t-elle, senroulant dans une serviette. Laisse, je rentre tard. Je… Je suis avec Élise à la piscine. Cest pour mon dos, tu comprends, on a pris un abonnement. Le chou, ce sera pour demain. Désolée, Élise mappelle. Allez, salut !

Juliette termina lappel, déglutit. Il fallait avertir Élise et si Henri appelait !

Dès quÉlise décrocha, Juliette se mit à sangloter à demi, racontant en chuchotant lhistoire de la piscine, puis sarrêta net.

Juju, jai déposé du cumin pour votre chou. Jétais au marché, jen ai pris, je suis passée. Henri a déjà mis la bouilloire, répondit calmement Élise. Du cumin, voilà répéta-t-elle comme à une enfant attardée.

Juliette mordit sa lèvre, cherchant Philippe du regard. Déjà, il jouait les haltérophiles sur le plongeoir, prêt à sauter. En bas, des jeunes filles le regardaient, minces, rieuses.

Allez, les minettes ? Un, deux, trois ! lança-t-il au-dessus de leau, bondit avec grâce, senfonça sans une éclaboussure, fît signe à Juliette. Juju, rejoins-nous ! La soirée commence à peine !

Les filles se retournaient, dévisageaient la « Juju ». Elle se sentit laide, banale, un petit ventre mou, des cuisses flasques. Elle nageait gauchement, bras et jambes écartés, une grenouille pathétique. La tristesse revenait sur son visage.

Et tandis que les « minettes » de Philippe sagitaient, cherchant à le toucher, Philippe riait, ne se troubla même pas de la disparition de Juliette. Il comprenait tout le devoir, la famille, le chou Quelle parte !

Lentrée était sombre ; la cuisine seule brillait.

Henri posa devant Juliette une poêle dœufs au plat.

Faim, après la piscine ? Mange. Tu veux un peu de jambon ? Il lui remplit une grande tasse de thé.

Juliette secoua la tête négativement. Elle nosait affronter son mari, piqua son œuf du bout de la fourchette.

Savait-il ? Que faire ? Pourquoi était-il si calme ?

Ju après un long moment, lança Henri. Élise a amené des trucs tout à lheure. Elle voulait faire du rangement mais je lai expulsée. Cest ta cuisine, pas la sienne. Elle… voilà, les sacs il montra du doigt sous la table. Elle prétend que cest à toi. Pourquoi donc ? Cest un malentendu, non ?

Juliette souleva lentement la nappe, fixa les sacs, haussa les épaules.

Voilà ce que je dis aussi, se réjouit Henri, du nimporte quoi ! Sers-moi aussi du thé. Je meurs de soif. Non, va pour un cognac. Jai envie de cognac, demanda-t-il.

Juliette bondit, cherchant la bouteille, puis sarrêta net.

Minette, entendit-elle la voix de son mari, elle se retourna brusquement pour croiser son regard. Je te dis que les miettes sur la table, nettoie-les. Colette fait encore des miettes. Il faut une éponge il conclut calmement, la dévisagea lourdement, avant de détourner le visage

Le cognac fut bu à deux. En silence, craignant de croiser les regards.

Enfin, Henri se leva, sen alla.

Élise, tu te rends compte, il est parti ! Il a pris ses affaires, posé les clefs Élise ! Juliette sanglotait au téléphone, se mirant dans la glace, contemplant ses traits déformés, laide comme jamais sa « Minette » ne lavait été, trois heures auparavant encore, éclaboussée deau avec son Philippe. Lodeur de chlore persistait dans ses cheveux, son dos était épuisé. Élise ! Comment a-t-il pu ? On nabandonne pas sa femme et sa fille !

Juliette, brusquement, se révolta, frappa du poing la table.

Justement comme un homme digne, Juju. Dautres tauraient frappée. Henri est juste parti. Note, cest son appartement. Tu oses vraiment te plaindre ? rit Élise. Je nai jamais compris pourquoi ça clochait, chez vous. Tu as tout, tu ne vois que le manque. Colette est brillante, Henri nest pas mauvais, il assure, vous partiez à la mer chaque année. Il est discret, oui ; mais il vaut mieux ça quun bavard ou fêtard. Toi, tu voulais le conte de fées ? Mais tu nas jamais, jamais un mot doux pour lui. Les hommes, cest comme des enfants, loue-les, ils feront tout ! Non, Minette, là, je ne tapprouve pas. Dors bien.

Juliette posa le mobile, prostrée sur la chaise, pleura doucement

Colette passa ses examens, partit chez des amis à la maison de campagne. Elle laissa une note à sa mère pour ne pas être dérangée.

Philippe réapparut au bout dune semaine, attendit Juliette à lentrée, surgit de la nuit.

Salut, minette ! chuchota-t-il, enfoui dans le col de son blouson. Tu mas manquée ?

Juliette lavait appelé, pour pleurer, sans réponse. Et là, le voilà

Philippe murmura-t-elle, éteinte. Pourquoi es-tu là ?

Elle chercha du regard sa voiture.

Je viens pour quon règle les comptes, minette ! il lenlaça.

Quels comptes ? Tes fou ?

Juliette prit peur, voulut retirer son bras, mais Philippe le serra plus fort, les doigts durcis.

Je tai nourrie ? Oui ! Choyée ? Aussi ! murmura-t-il sucrée à son oreille. Maintenant, jai besoin daide, chaton. De largent. Tu as lappart de ta mère, on en tirera bien 400 000 euros. Vends-le. Celui où tu vis aussi. Allez, on discute dedans, il fait froid !

Minette a poussé un cri apeuré, se débattant, mais narrivait pas à se libérer, marchant vers limmeuble sur des jambes de coton, priant que quelquun surgisse. Mais la cour était vide.

Ouvre, Minette, jai froid, la poussa Philippe vers la porte.

Juliette éclata en sanglots, tombant dans la neige, soudain Philippe la lâcha, fit un geste absurde de la tête, tomba sur le côté en gémissant.

Henri se dressait devant lui, décoiffé, furieux, sans manteau, les poings serrés.

Dégage ! Tu dégages dici, tu entends ? Sinon je te casse en deux ! il hurla, se jeta sur Philippe, que Juliette réussit à retenir.

Philippe, comprenant qui il avait en face, eut un rire mauvais « cocu », le traita-t-il du regard, mais il se tut en recevant un poing en pleine joue.

Disparais ! Je ne veux plus te croiser près de ma Juliette ! rugit Henri, ramassa son bonnet, sessuya le nez, puis tendit la main à sa femme. Rentrons. Il fait froid !…

Ce que vécurent ces deux-là, ce dont ils parlèrent cette nuit-là, seul la lune, témoin, put le comprendre, avec le vent glacial sinfiltrant par la fenêtre entrouverte. Sur la table, deux tasses de thé intactes, et la vieille horloge battait les secondes. Et puis, plus rien. Le monde sombra dans la nuit, avec ce couple décidant, à tâtons, de continuer à avancer…

Jamais plus personne nappela Juliette « Minette ». Si cela arrivait, elle frémirait et détournerait les yeux.

Philippe ne reparut plus dans sa vie. Il navait pas réussi son coup le mari avait trop de poigne.

Plus tard, entendant Juliette dans le bus parler à une amie de la vente de l’appart léguée par sa mère, du fait qu’elle était épuisée, seule, malheureuse, Philippe pensa quil pourrait laider…. Combiner « laffaire », et soigner la solitude de Juliette. Sil avait été plus adroit, Juliette lui aurait peut-être tout donné. Mais il avait été trop pressé : urgent, pressant, Jacques exigeait le remboursement de la dette brûlant les côtes. Il avait forcé le destin, quémandé. Il avait échoué. Quà cela ne tienne ! Des « minettes » esseulées, tristes, il en trouverait dautres. Il les comblerait, puis viendrait réclamer son dû.

Pour lheure, il fallut quitter lappartement de soie et de vue sur la Défense. Tant pis. Philippe sen sortirait encore à moins que Jacques nen décide autrement.

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