La Remorque : l’alliée incontournable des conducteurs français

La Remorque.
Nicolas en avait vraiment marre des soirées à rallonge, des histoires sans lendemain et des rendez-vous qui nen finissaient plus.
Alors, quand il rencontra Camille la fille simple, drôle et brillante il sut tout de suite que c’était la bonne.
Ils allèrent prendre un café, écoutèrent quelques chansonniers place de la République, discuterent de lascension fulgurante de Nicolas chez Renault et de lamour de Camille pour la poésie contemporaine.
Lorsquils découvrirent quils préféraient tous les deux la salade piémontaise avec des pommes, ils comprirent que leur destin prenait de lampleur.
Pour la suite, Camille invita Nicolas à dîner chez elle, dans son petit deux pièces du 18ème.
Il sortit sa plus belle chemise, un coup de rasoir, apprit par cœur deux vers absurdes dun poète quelle adorait, acheta un bouquet et une bouteille de Saint-Émilion.
Il flottait sur un nuage en montant lescalier.
Nicolas se sentait sûr de lui, prêt à affronter nimporte quelle situation du niveau dun chat qui vient réclamer son repas quinze fois par jour.
Tout était prévu, calculé, millimétré…
sauf les mots : « Bonsoir, moi cest Stéphane.
Maman est sous la douche, entrez ».
Figé, Nicolas se retrouva face à un ado carré, dont la poigne aurait pu lui enserrer la tête tout entière.
Il crut un instant s’être trompé détage, mais quand Stéphane éternua en retenant sa bouche et en pinçant son nez tout comme lavait fait Camille au café il sut que non.
Lambiance descendit dun étage, le vin paraissait dun coup moins fruité et les fleurs manquaient deau.
Nicolas entra, nota les baskets taille canoë de Stéphane et faillit sévanouir.
Il aurait pu y glisser ses chaussures sans quelles dépassent.
Camille, à côté de ce garçon, semblait minuscule.
Nicolas songea que cest dommage que lor ne fonctionne pas pareil : on offre une bague aujourdhui, dix ans plus tard, paf, on se retrouve avec un lingot.
Quelle rentabilité !
Songeur, il rejoignit la cuisine déjà dressée tandis que Stéphane changeait les rideaux, debout sur ses deux pattes (pas besoin dun tabouret).
Jarrive dans cinq minutes !
cria Camille sous la douche.
Cinq « cinq minutes » plus tard, Camille fit son entrée, maquillée, robe de soirée, peau lumineuse.
Elle croisa le regard décomposé de Nicolas, comprit tout de suite laffaire, et toute trace de romance quitta les lieux, sans tambour ni trompette.
Elle servit le dîner sans mot dire, versa le vin, et attaqua son assiette.
Tu mavais pas dit que tu avais un enfant ?
balbutia Nicolas, vexé de sêtre fait piéger.
Tu as peur de la remorque ?
répondit-elle avec un petit sourire triste.
Peur ?
Cest plus une remorque, cest un TGV complet.
Il est costaud, hein ?
Tout à fait son père.
L’autre vient dun patelin paumé dans le Jura.
Encore plus grand que Stéphane.
Il allait à la pêche à mains nues.
Et là il est où ?
déglutit Nicolas.
Il est en tournée.
Avec le fameux ours.
Il nous a laissé la scène du Grand Rex.
Parfois il écrit, mais bon, vu lécriture, je crois que cest lours qui tient la plume et il a plus de cœur.
Il a quel âge ?
lança Nicolas vers la porte.
Quatorze, et il vient de récupérer sa carte didentité.
En forçant le coffre-fort ?
Très drôle.
Ils finirent leur assiette sans échange.
Latmosphère sétait franchement embourbée.
Je peux en avoir encore ?
demanda Nicolas, tendant son assiette.
Ça te plaît ?
Franchement, jai jamais goûté meilleur.
Quest-ce que cest ?
Du chevreuil.
Préparé par Stéphane lui-même.
Impressionnant, il a du talent.
Cest son père qui lui a tout laissé : un vieux livre de recettes, des couteaux, des cannes, un zodiac, et tout un tas de trucs dont on ne savait pas quoi faire.
Un zodiac ?
gloussa Nicolas.
Oui, il roupille à la cave.
Encore que parfois il y est.
Mon fils est un fervent pêcheur.
Le téléphone de Camille vibra alors, elle partit répondre dans la chambre.
« Il est temps de rentrer », pensa Nicolas.
Il récurait déjà son appli VTC.
Dis, Nico, voilà Camille revint, plongée dans le stress.
On a eu un incident au bureau.
Tu pourrais rester avec Stéphane deux petites heures ?
Moi ?
Avec lui ?
Pour faire quoi ?
Bah, il est mineur.
On sait jamais, tas vu les fous qui traînent à Paris
Tu crois quon va me le voler ?
Écoute, soupira-t-elle, je te paye pour la soirée perdue ET pour la garde, et promis, je ne te recontacte jamais.
Ça marche ?
Je fais quoi avec lui ?
Bah, parlez de vos trucs dhommes.
Je file.
Il neut pas le temps de répondre quelle avait déjà claqué la porte.
Nicolas resta brassé sur place, acheva la bouteille, engloutit le chevreuil, consulta compulsivement son écran : Camille nétait toujours pas rentrée.
En passant devant la chambre de Stéphane, il entendit un bruit qui lui rappela son enfance.
« Non Impossible », pensa-t-il.
Il toqua.
Cest ouvert.
Nicolas découvrit une chambre où trônait une cible en bois, plantée de couteaux et de flèches.
Pas de trace au mur le gamin ne ratait jamais sa cible.
Sur le bureau, un vieux tourne-disque et, miracle, le Iron Maiden que Nicolas adorait.
Stéphane, accroupi dans un coin, finissait de réparer une canne.
En balayant la pièce, Nicolas repéra des coupes de sport, un poing de boxe suspendu, une console dernier cri.
Jolie piaule siffla Nicolas, un brin jaloux.
Même à 35 ans, il rêvait encore dune chambre pareille.
Je bosse lété, répondit Stéphane du tac au tac.
Et Nicolas se sentit piteux : Camille navait pas un puits sans fond son fiston, cétait le vrai chef.
Taurais un chargeur iPhone ?
Près du circuit du train, là.
Du train ?
balbutia Nicolas.
Il se retourna : dans le coin, trônait un immense circuit de train électrique, digne dune vitrine SNCF.
Tas tout monté toi-même ?
Ouais.
Jai racheté les rails sur Leboncoin, jaimerais ajouter un étage et deux ponts.
Jattends encore des pièces.
Nicolas sentait la fièvre monter.
On peut faire un tour ?
implora-t-il.
Attends, faut juste lancer le transfo.
***
Camille rentra une heure plus tard, persuadée que Nicolas avait fui.
Elle se précipita dans la chambre de son fils : ils étaient tous deux accroupis, fixés sur le train.
Impossible de dire du père ou de lenfant qui avait la trentaine.
Nicolas, il serait temps de rentrer, glissa-t-elle.
Oh, déjà ?
Il est quelle heure ?
Presque onze heures, bailla Camille.
Je dois être tôt demain sur lincident, il faut dormir.
Elle le raccompagna et tendit un billet de vingt euros pour la garde.
Je ne prends pas largent des femmes, rétorqua Nicolas, presque offensé.
Bien.
Merci davoir gardé ma remorque.
Nicolas esquissa un sourire discret et fila.
***
Coucou, tu crois que je pourrais repasser un de ces soirs ?
demanda Nicolas au téléphone, quelques jours plus tard.
Tu sais, jai trop de boulot en ce moment, les histoires damour, cest pas le moment, surtout après lautre soir
Oui mais je peux voir Stéphane, alors ?
On doit vérifier son train…
Stéphane ?
Camille sétonna.
Ouais, je lui ai offert un nouveau jeu pour sa Xbox, on va se faire une soirée tranquille
Daccord Passe donc ce soir.
Il arriva habillé à la cool, sans parfum, sans chemise ni air langoureux.
Juste un tee-shirt noir à leffigie de Noir Désir, un sac à dos plein de chips et de sodas, sourire dadolescent vissé aux lèvres.
Soignez votre bruit, jai un Zoom qui va durer deux plombes, prévint Camille, robe de chambre, masque sur la tronche, haleine doignon.
Nicolas fit un signe, fonça dans la chambre de Stéphane.
La soirée fila à cent à lheure : ils hurlèrent sur Guy Ritchie et Jean-Pierre Jeunet, prêts à senfiler un marathon de films jusquau petit matin.
Camille dut les séparer.
Oublie pas la pâte à pêche samedi !
cria Stéphane depuis la chambre.
La quoi ?
Camille fusilla Nicolas du regard.
On va à la pêche au brochet Je connais une boutique géniale pour la pâte.
Jy suis pas allé depuis des lustres !
On dirait que vous êtes devenus les meilleurs potes, vous deux !
Et moi, tu veux sortir avec moi ?
Tas quà venir, tu feras les sandwichs
Pfff, paraît que jai que ça à faire.
Allez, filez à la pêche et laissez-moi mon boulot, sourit-elle en les congédiant.
Tant mieux, ça lui fait une occupation.
***
Un mois passa.
Camille croulait sous le travail, incapable de lever la tête vers le moindre nuage rose.
Mais Nicolas et Stéphane ?
Eux ne perdirent pas de temps : ils achevèrent la construction ferroviaire, allèrent à létang aux écrevisses, brassèrent du cidre maison avec la fameuse recette héritée du grand-père.
Stéphane apprit à Nicolas à sorienter en forêt, Nicolas lui donna deux-trois tuyaux pour draguer la mignonne de terminale L.
Bref, tout roulait, jusquau soir où quelquun tambourina si fort à la porte que tout le faux-plafond incrusta du plâtre sur la moquette.
Camille ouvrit, et fut aussitôt saisie par une forte odeur de sanglier.
Sur le seuil : son ex-mari, père de Stéphane.
Jai tout compris, dit-il théâtralement en posant le genou à terre.
Même à genoux, il dépassait Camille dune tête.
Potiron et moi, on en a marre du cirque.
Jai mis de côté, viens avec Stéphane, on retourne au Jura !
Tu quittes ce boulot minable, on vit bien, pêche & champignons, je touvre le champagne tous les jours
Dix ans que tu piges, et tu reviens, façon humour Canal+ Et Potiron, le sanglier, compte revenir aussi ?
Non, il est parti en tournage sans moi, ce traître, grogna le mari.
Cest donc pour ça Camille croisa les bras, rieuse.
Tu tes fait doubler par ton propre cochon.
Peuh !
Quimporte Ce qui compte, cest que je
Il sinterrompit, car Nicolas, en tee-shirt Girafe et short de Camille, sortait du salon.
Camille, jai emprunté ton tee-shirt, jai taché le mien en repeignant la loco du circuit, tu men veux pas?
Mais dans cette maison, un jour quelquun finira-t-il une phrase ?
soupira Camille, passant son regard dhomme en homme.
Cest qui, lui ?
Lex pointa son poing énorme vers Nicolas.
Cest cest Camille, désemparée, bredouilla.
Soudain, Stéphane jaillit, coinça son père contre le mur, poignet tordu.
Cest la remorque, gronda Stéphane.
Mais Steph, cest moi, ton père !
Quelle remorque ?
Une remorque, tu sais, pour transporter tout ce que tu as laissé à maman.
Jai rien laissé bredouilla le père, comprenant ce quil venait de dire.
Nicolas et Camille se serraient gentiment dans un coin, assistaient à un combat de sumos.
Bon bon, tu relâches ?
chigna le père, alors Stéphane relâcha la pression.
Tu ten sors bien, fiston, le père se massa le bras.
Demain, on va à la chasse.
Toi et moi, on rattrape le temps perdu, daccord ?
Peut-être quon pourra repartir comme avant Jsuis ton père, quand même.
Camille ne savait plus à quel homme vouer son cœur.
Je comprends hocha Nicolas, prenant la porte.
Pardon
***
Le lendemain, le père et le fils partirent à laube ; mais le soir, Stéphane revint seul.
Il est où, ton père ?
sinquiéta Camille.
Parti, fit Stéphane, en retirant ses chaussures.
Comment ça, parti ?
Juste comme ça ?
Non Il est reparti avec le sanglier.
La chargé dans la remorque, direction la foire de Dijon pour dresser lanimal.
Il ma posé à la gare et zou.
Je suis vraiment trop bête, gémit Camille, attrapant son portable.
Je dois appeler Nicolas.
Inutile, il ma déjà raccompagné.
Il ma même promis de passer demain.
Mais tu avais oublié ton téléphone !
Comment savait-il où te trouver ?
Il a dit quil voulait vérifier que tout allait bien avec moi, avec toi.
Il a vraiment dit ça ?
Oui.
Et il a ajouté quil sétait accroché à nous et quil nallait plus jamais décrocher.

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