La Belle-fille

BELLE-FILLE
Françoise Martin pose un grand plat de canard rôti sur la table joliment dressée et pousse un léger soupir. Les fils doivent arriver dune minute à lautre, accompagnés de leurs épouses.

Son plus jeune fils vient de se marier. La cérémonie était modeste, mais aujourdhui, cest courant chez les jeunes. Elle aurait organisé quelque chose de plus grand. Avec son défunt mari, ils sétaient contentés de passer à la mairie. Ils navaient pu acheter leurs alliances que lannée suivante deux simples anneaux en or. Elle aurait aimé offrir un vrai banquet à ses enfants, mais chacun fait selon ses envies.

« Il ny a quun seul défaut à cette belle-fille : elle est un peu trop sophistiquée, » confie la mère en soupirant. Mais Ludivine a déjà décidé davoir une vraie discussion avec elle.

Dans lensemble, Ludivine est plutôt agréable, une bonne personne. Elle a eu une influence positive sur Hugo, le fils. Grâce à elle, il a trouvé un excellent poste. Elle lencourage à avancer, à viser plus haut. Avant ses trente ans, il vivait confortablement sans chercher à évoluer. Françoise commençait à sinquiéter. Heureusement, tout sest arrangé.

Un seul bémol : Ludivine est extrêmement soignée. Elle fréquente les instituts de beauté, fait couper et coiffer ses cheveux, soins du visage, massages, manucures. Ces dépenses lui paraissent énormes. Une femme mariée, qui met la famille avant tout, ne devrait pas se comporter ainsi.

Et lorsquils auront des enfants ? Pensera-t-elle à une pédicure plutôt quaux chaussures de son fils ? Françoise na jamais approuvé ce genre de femmes au fond delle. Elle ne pensait à ses besoins quen dernier, surtout après le décès de son époux, alors que ses fils, bien que déjà grands, avaient encore besoin de son aide financière.

Ses pensées sont interrompues par la sonnette la jeunesse est arrivée. Ludivine entre dans le salon telle une star. Cheveux impeccablement coiffés, manucure raffinée, maquillage léger grâce aux mains expertes de son esthéticienne.

Ludivine, tu es radieuse ! sexclame Françoise, sincèrement admirative mais avec un soupçon de désapprobation. Ce tailleur est tout neuf, nest-ce pas ?
Oui, je lai acheté hier, répond la jeune femme avec un sourire. Jai reçu une belle prime au travail.
Dans ce cas, il vaudrait mieux épargner, suggère Françoise, incapable de sempêcher de donner un conseil. Toutes les primes, les treizièmes mois, il faut les mettre de côté, pour les coups durs. Crois-moi, ça servira !
Ludivine reste silencieuse. Elle apprécie sa belle-mère une femme simple qui sest entièrement consacrée à sa famille. Mais au fond, elle pense que le malheur frappe surtout quand on se prépare trop à son arrivée.

La soirée se passe très agréablement. Néanmoins, la belle-mère tente quelques fois daborder subtilement la question des dépenses superflues. Ludivine comprend ces sous-entendus.

Et vous, Françoise, vous allez souvent faire votre manucure ? finit-elle par demander.
Moi ? bafouille la mère dHugo. Eh bien, jamais. Je fais lessentiel à la maison, juste pour avoir les mains propres. Ça suffit.
Personne ne relève vraiment cet échange. Mais, en tant que femme, Ludivine ressent de la peine pour sa belle-mère. Imaginez : élever deux fils qui gagnent bien leur vie aujourdhui et sempêcher de dépenser ne serait-ce quun peu pour soi !

Sur le chemin du retour, Ludivine interroge son mari :
Hugo, ta mère fait-elle des choses pour elle-même ?
Je ne sais pas trop. Elle cuisine, elle reçoit tout le monde. Elle regarde la télé, rend visite aux voisines. Pourquoi ?
Parce quelle na jamais rien connu dagréable dans la vie ! Vous devriez lemmener au cinéma, au théâtre ou au restaurant
Oh, tu sais, elle nen a pas besoin, tu inventes des histoires.
Ludivine se tait. Elle compare mentalement sa belle-mère à sa propre mère, qui, même lors des mois serrés, soffrait une belle coupe, une nouvelle robe, et noubliait jamais son abonnement au théâtre municipal simplement pour le plaisir.

Elle décide que Françoise doit au moins essayer de vivre un peu pour elle, plutôt que dattendre, devant la télévision, de futurs petits-enfants auxquels elle se consacrera toute entière.

Après quelques jours, Ludivine appelle Françoise et la persuade daller se promener, de prendre un café ensemble. Et, pourquoi pas, de passer rapidement en institut Ludivine doit voir son esthéticienne et propose une petite prestation au goût de sa belle-mère.

Tu sais, je peux tattendre dans le hall ou dehors, proteste Françoise, un peu craintive.
Pourquoi attendre ? Une demi-heure ou une heure à prendre soin de soi, cest utile ! Essayons au moins une manucure et un massage des mains ?
Après un moment dhésitation, Françoise finit par accepter. Ludivine contacte à lavance le salon de beauté, où elle est une cliente régulière, et explique la situation.

Les filles, sil vous plaît, faites le maximum pour ma belle-mère. Et proposez-lui discrètement dautres soins pédicure, masque, peu importe. Si elle demande le prix, dites-lui que tout est déjà payé. Je compte sur vous, elle pourrait devenir une cliente !
Au rendez-vous, Ludivine accompagne une belle-mère un peu inquiète et la confie aux expertes.

On en a pour une petite demi-heure, nest-ce pas ? demande Françoise. Et côté paiement, il faut prévoir combien ?
Pendant que la gentille esthéticienne mène Françoise, Ludivine sinstalle dans le salon, sort son smartphone et répond à quelques messages professionnels ayant prévu de ne rien faire pour elle ce jour-là.

Françoise ressort au bout de deux heures, détendue, rajeunie les spécialistes nont rien laissé au hasard.
Ludivine, elles mont tout fait ! Elles mont même servi du café et du thé aux herbes. Elles sont vraiment charmantes ! Mais ça doit coûter une fortune, tout ça !
Nous avons une offre spéciale aujourdhui ! intervient la réceptionniste. Venez avec une amie : la prestation lui est offerte. Zéro euro à régler !
Ravies, Ludivine et sa belle-mère filent à la brasserie dà côté. Françoise savoure un cappuccino, le dos bien calé contre la banquette.

Et si on refaisait ça, à deux, de temps en temps ? suggère Ludivine. Il y a toujours des promotions spéciales pour les fidèles. Ça vous a plu, non ?
Beaucoup, avoue Françoise. Je nimaginais pas que ce serait aussi agréable.
Il fallait essayer plus tôt !
Mais avant Les enfants étaient petits. Et puis, feu mon mari était très économe, il ne supportait pas les « dépenses inutiles ». Plus tard, je nen voyais plus lintérêt.
Mais maintenant, vous en avez une raison : maccompagner, sinon je mennuie.
À loccasion, pourquoi pas.
Depuis, Françoise prend soin delle avec sa belle-fille. Ludivine, toujours diplomate, renouvelle doucement sa garde-robe et annonce à chaque occasion un prix diminué de moitié.
Elle persuade Hugo dinviter sa mère au restaurant, puis ils vont ensemble au cinéma. Pour Noël, Ludivine offre à Françoise un abonnement au théâtre.

Tu as rajeuni, lui disent les voisines de Françoise.
Cest la jeunesse qui memmène avec elle, répond-elle en souriant modestement.
Elle a vraiment limpression quà présent, à la retraite, elle commence une nouvelle jeunesse, elle, la maman de deux grands garçons.

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La Belle-fille
Pas une Juliette comme les autres