Pas une Juliette comme les autres

Pas comme les autres, ma Clémentine

Clémentine ! Encore ? Mon dieu, mais quelle histoire avec toi ! Tu nes vraiment pas une enfant comme les autres

Maman, je ne sais pas Cest arrivé tout seul

Ma mère me débarbouillait en enlevant mon manteau couvert de taches, mes bottines trempées, et mon bonnet à qui il manquait déjà le pompon.

Les autres enfants rentrent sagement, mais toi Clémentine ! Est-ce que tu pourrais enfin

Je contemplais le bas déchiré de ma robe, en soupirant.

Pourtant, quest-ce que je métais amusée ! Le « petit train » avait été une vraie réussite ! Il fallait juste que Sacha tire moins fort sur ma robe Voilà pourquoi elle sétait déchirée. Et madame Catherine ma dit quelle nallait pas la raccommoder : que ma mère sen charge ! Elle navait pas tort Mais jai dû rester sur une chaise, à lécart, jusquau soir, depuis le goûter. Je nallais pas, tout de même, exposer ma culotte devant les garçons ! Ce nest pas correct, ça, disait toujours Mamie. Et elle sy connaît, en choses de la vie !

Mamie, elle, disait que jétais « comme ça ». Maman nétait pas de cet avis, mais Mamie, elle, oui.

Arrête de la gronder pour tout ! Ce nest pas une drôle de façon de faire ?

Maman, tu faisais pareil avec moi ! Pourquoi maintenant tu dis que ce nest pas bien ? Si je ne lélève pas, quest-ce quelle va devenir, Clémentine ?

Eh bien, elle deviendra aussi chouette et jolie que toi ! Ça ne te suffit pas ?

Oh, arrête Je nai pas le temps pour tes bêtises ! Clémentine ! Va te changer, tout de suite !

Et, soulagée, je filais dans ma chambre pendant que les deux femmes de ma vie continuaient à discuter. De toute façon, elles navaient pas vraiment besoin de moi. Jétais juste un prétexte.

Un jour, jai demandé à Mamie ce que cela voulait dire, être un prétexte. Elle a éclaté de rire.

Se disputer sans vraie raison, cest barbant, ma chérie. Mais se disputer en ayant un bon sujet, là, ça vaut le coup !

Je suis VOTRE sujet de dispute, à toi et à Maman ?

Le plus important ! Tu es unique, tu comprends ? On sinquiète juste de ce que tu deviendras. Chacune à notre façon. Ta mère est dure, elle croit que cest indispensable. Moi, toute ma sévérité, je lai usée sur elle. Il ne men reste plus. Alors, jadapte ! Je fais avec les bonbons, par exemple !

Mais jaime pas les bonbons, Mamie !

Daccord, on dira un chocolat alors.

Cest mieux ! Dis, Mamie, Maman, elle maime ?

Plus que tout au monde ! Elle taime tellement que cen est fou ! Plus que moi, cest dire !

Alors pourquoi elle ne fait que me réprimander ?

Justement pour cela

Quel amour bizarre Toi aussi tu maimes, mais tu ne me gronde jamais

Mais je suis ta grand-mère, ma puce, et elle, cest ta maman. Les mamans portent une lourde responsabilité ! Leur façon daimer, cest différent. Tu comprends ?

Non

Cest normal. Un jour, tu comprendras.

Mais ce jour semblait ne jamais venir.

Jattendais, jattendais De toute façon, Maman devenait toujours plus sévère chaque année.

Quest-ce que je vais bien pouvoir faire avec toi ? Tu veux que je tattende, le jour où tu reviendras avec un enfant sous la jupe ?

Cette phrase, je lai entendue tout au long de ladolescence sans comprendre. À chaque fois, je riais bêtement en pensant à ma robe déchirée de la maternelle. Jaurais voulu demander à Maman comment on peut ramener quoi que ce soit dans une robe trouée, mais elle naurait pas apprécié lhumour et jaurais eu des ennuis.

Pourtant, les craintes de Maman étaient infondées.

Pas très jolie, pourtant charmante à ma façon, je me voyais tout à fait ordinaire, qu’importe ce que pouvait bien dire Mamie ! Un miroir ne mentait pas, non ?

Ce que jy voyais franchement, rien de terrible ! De petits yeux, une queue de cheval de cheveux châtain foncé toute ridicule, une explosion de boutons sur le nez. On ne pouvait pas dire que jétais coquette

La « vérité de la vie » sur mon apparence métait venue depuis longtemps, alors je préférais ne pas y penser. Cétait plus simple ! Et puis, côté vêtements, pas besoin de trucs à la mode ni de chaussures en abondance : mes vieilles baskets me convenaient pour tout. Sauf quand Mamie memmenait au théâtre. Là, il fallait mettre « quelque chose de correct ».

Jadorais le théâtre, mais on y allait rarement. Maman gagnait trop peu, et la retraite de Mamie suffisait déjà tout juste. Depuis la 5e, je travaillais chez la voisine, je gardais des jumeaux adorables, et je gagnais mes premiers euros. Ces enfants remuaient dans tous les sens, mais moi, sans frère ni sœur, je trouvais ça formidable. Plus un bonheur quun travail.

Franchement, cétait chouette ! Je venais, on jouait, je leur faisais avaler deux cuillères de purée et je rentrais. Pas de disputes, pas de carnets gribouillés, pas de chambre à partager. Le rêve !

Ce nest pas que jétais égoïste, mais avoir « la place libre » dun frère ou dune sœur, je voyais bien ce que ça changeait. Élever deux enfants, il faut des moyens. Et chez nous ? Le salaire de Maman, infirmière, même en réa, et la petite retraite de Mamie. Et surtout, labsence de papa. Que je nai jamais vu. Je nen brûlais pas denvie dailleurs.

Je ne partageais jamais mes pensées là-dessus avec Maman. Pourquoi linquiéter inutilement ? Elle avait déjà bien assez de soucis ! Entre moi et Mamie, qui perdait la mémoire, cétait suffisant.

Heureusement, Mamie se souvenait du père assez longtemps. Et toute lhistoire comment il était apparu dans la vie de Maman, puis reparti elle la racontée bien avant doublier. Je lentends encore :

Il na jamais voulu ta mère.

Pourquoi ?

Cétait un coureur, ma belle. Il en avait une ribambelle, des comme elle. Javais prévenu, mais qui écoute ? Ta mère est tombée amoureuse, elle racontait quil allait lépouser, que les autres cétait du passé.

Il la épousée ?

Eh oui Quand elle veut quelque chose, elle lobtient ! Mais dès quil a su quelle tattendait, envolé, disparu ! On ne la plus jamais revu. Il na même pas laissé dadresse. Juste un petit mot.

Quest-ce quil disait ?

À quoi bon savoir, Clémentine ? Cest entre ta mère et lui. Ce que je peux te dire, cest quelle tattendait comme le Messie. Toute sa grossesse sur la pointe des pieds elle avait peur que tout sarrête. Et même après, pas moyen de la rassurer. Cest pour ça quelle te couve et te gronde autant.

Pour ça, oui ?

Bien sûr ! Elle sinquiète pour toi, tu comprends. Jen ai vu, des nuits où elle ne dormait pas, à te regarder respirer. Elle marmonnait, caressait tes cheveux, et il ma semblé la voir au bord des larmes. Quand je lui demandais, elle se fachait. Cest son secret à elle. Mais elle taime, à sa façon, comme elle peut. Tu comprends ?

Je ne peux pas mieux comprendre Mamie, tu la grondais autant quelle ?

Oh que oui ! On est toutes pareilles, nous, les mères. On fait nimporte quoi pour la peur de perdre nos enfants, et on le regrette ensuite.

Mais pourquoi avoir peur ?

Ça ne sexplique pas, Clémentine. Tu le sauras le jour où tu auras des enfants, peut-être.

Je nai rien répondu, mais je me suis dit alors que mes enfants, je ne les gronderais jamais, et que je les élèverais autrement. Quelle naïveté ! Mais qui nest pas naïf à cet âge ?

À vrai dire, les enfants, je ny croyais pas beaucoup. Qui voudrait sattacher à une petite, moche, au sale caractère ? De toute façon, les gens, une fois quils tont adoptée, ils doivent faire avec Pas le choix !

Une fois mon diplôme en poche, jai suivi Maman à lhôpital, où elle travaillait déjà. Et là rien nallait plus ! Jétais trop énergique, trop gentille avec les patients attention, ils vont te marcher sur les pieds ! et une bosseuse pour rien, car qui sen souciait ? Un part, un autre arrive. À quoi bon se couper en quatre ?

Mais je nai jamais pu me résigner. Javais trop de compassion. Quand je voyais un malade souffrir, je ne pouvais pas rester de marbre. Lui faire une piqûre, lui remonter loreiller, ce nest pas grand-chose Et un mot gentil, ça fait toujours du bien Même aux chats, alors aux gens

Même Maman me mettait en garde :

Ma fille, ne te fais pas remarquer ! On naime pas trop ça ici, les bonnes âmes Tu vas te fâcher avec tout le monde. Et nous, on compte sur ton salaire ! Il faut quon garde Mamie à la maison, la mettre en EHPAD, cest trop cher

Maman, je ne peux pas Ils crient sur les malades, les humilient

Ce métier est dur, et tout le monde ne peut pas. Il y en a trois comme toi dans tout le service, cest déjà pas mal ! Jai parlé à la cadre, elle taime bien, mais elle te demande de te calmer. Tu ne changeras personne de force, tu comprends ? En montrant lexemple, peut-être mais ça prend du temps.

Cest long

Ah, Clémentine Doù tu sors, ma fille ?

De toi, non ?

Clémentine !…

Oui ?

Fais comme je te dis, cest tout !

Mouais

Pas envie de me disputer, mais je nécoutais ma mère que dune oreille. Peut-être quelle avait raison, mais en attendant, dans la chambre 3, il y avait une vieille, aigrie comme tout, qui me souriait chaque matin. À moi, elle ne se plaignait jamais. Aux autres, oui, jamais à Clémentine.

Et elle nétait pas la seule ! On en voyait, des patients épuisés, fâchés contre leurs proches Moi, je voyais et jentendais tout. Les familles qui venaient discuter héritage ou jérémiades idiotes, pendant que le malade pleurait dans le dos Là, comment ne pas comprendre ?

Mais Maman, elle, ne voulait rien entendre. Lessentiel, cétait que j’aille bien. Mais comment être heureuse lorsque les autres souffrent autour de vous ?

On ne peut pas consoler tout le monde, non. Mais au moins quelquun, non ?

Bien sûr, les filles du service rigolaient, mappelaient la « Sainte Clémentine » et disaient que je finirais bonne sœur. Peu importe ! Mamie répétait toujours que la caravane avance, coûte que coûte

Et ma « caravane » avançait, même si parfois jétouffais, faute dun mot à confier, depuis que Mamie ne trouvait plus la mémoire, ni même mon prénom. Maman soupirait, répétait quil faudrait que je pense à moi, que mes amies se mariaient toutes, et que je devrais prendre les bouquets de mariage, qui me passaient de la main à la main.

Je te le donne, cest ton tour, Clémentine !

Je les acceptais, bien sûr, pour ne vexer personne. Mais « le bon », celui qui devait apparaître après avoir pris le bouquet, lui, il trainait. Perdu, absent ou pas fait pour moi Sans doute certains sont-ils destinés à rester seuls, des personnes complètes, sans moitié ?

Jai fini par my habituer, et à ne plus trop attendre. Me lancer comme Tatiana, jamais. Je naurais jamais osé, même si javais eu à qui parler de mes sentiments.

Je vivais entre lhôpital, un refuge pour chats où je donnais un coup de main à mon amie, et le chevet de Mamie, qui ne me reconnaissait presque plus. Maman me poussait à sortir, mais je nen voyais pas lutilité. Je devenais une vieille fille, insensible à tout, même à lamour.

Maman, si tu veux des petits-enfants, dis-le, je ten ferai ! Maintenant, cest facile.

Clémentine ! Tu exagères

Mais non Y’a pas assez de princes charmants, cest comme ça ! Loi de la nature ! Quest-ce que tu attends de moi ?

Clémentine, je veux juste te voir heureuse

Alors ne me parle plus de vie sentimentale. Ma vie nest pas « à organiser ». Elle me va comme elle est ! Fiche-moi la paix

Maman abandonnait la discussion, continuant malgré tout à chercher à me présenter le fils dune telle ou dune autre. Tous pris, il ne restait quà croiser les doigts.

Cest alors que la vie, ironique, sen est mêlée. Pas du tout comme je limaginais !

Mon héros nest pas apparu comme dans les romans, mais dune toute autre manière.

Cest cette vieille, bien aigrie madame Dubois, qui faisait la pluie et le beau temps dans le service qui a tout déclenché. Elle venait deux fois lan, épuisant tout le monde dès son arrivée.

Encore elle ! Clémentine, cest pour toi ! Ta préférée ! Allez, courage !

Madame Dubois illuminait à ma vue :

Ma petite, quest-ce que je suis contente de te revoir ! Au moins une figure humaine parmi tous ces corbeaux !

Ils sont bien tous, vous savez

Tes jeune, tu connais pas Jai vécu ma vie, écoute !

Bon, venez, je vous emmène dans votre chambre. Vous avez déjà fait peur à tout le monde !

Tant mieux ! Ça leur fera les pieds !

Vous êtes bien la plus vilaine, madame Dubois !

Ça, oui ! Mais il y a pire, cest mon chat. Si tu le voyais, une vraie teigne, pire que moi !

Je haussais les épaules À tort !

Parce que jallais la rencontrer, cette « teigne », la fameuse Pomponnette.

Ça sest passé quand madame Dubois, dhabitude si agressive, est arrivée sans un mot, silencieuse, triste comme la pluie. Aucun coup déclat, ni dispute. Elle sest couchée dos au mur, a refusé de répondre à mes questions, mystérieuse.

Laisse-moi, ma Clémentine, plus tard

Jai vite compris en discutant avec les collègues : mauvaise nouvelle, elle était venue delle-même.

Elle sest fâchée avec ses enfants, et voilà ! La mère indigne ! Quand on est trop dur, voilà ce qui arrive

Je nai rien dit. Comment juger ce qui se passe dans une famille dont on ignore tout ? Et puis, chacun a sa vérité, comme disait Mamie.

En fin de service, je suis allée voir madame Dubois.

Vous allez bien ? Je peux faire quelque chose ?

Regard long, pensif, silence. Elle hésitait.

Clémentine, tu pourrais me rendre un service ? Je nai jamais osé demander, jai toujours tout exigé Mais là Ma mère était une dure, elle ma appris à me débrouiller seule. Mais quand on na plus la force, qui vous apprend ?

Dites-moi, vous pouvez demander.

Tu comprends, jai de la famille à ne plus savoir quen faire, mais sur personne je narrive à compter. La vie, cest passé comme ça, rien de bien, que de la fatigue, des tracas, jamais de vraie joie. Jai essayé de gâter mes enfants pour quils vivent mieux que moi Et résultat : avant même que je sois morte, ils ont tout partagé. Appartement, souvenirs maintenant que je ne peux plus, je gêne. Mais il me reste Pomponnette, mon chat. Cest mon rayon de soleil Prends-la, sil te plaît, je ten supplie.

Jétais prise de court.

Jaimais bien les animaux, mais ici, avec la maison, Mamie, la mère pas possible. Et puis, un chat, ça coûte. Mais le regard de madame Dubois Jai promis.

Le soir même, jen ai parlé à Maman et je suis allée chez madame Dubois.

Je prends Pomponnette, mais seulement le temps que vous alliez mieux ! Après, vous la récupérerez.

Merci, ma Clémentine Merci

Pour la première fois, on aurait cru une vraie grand-mère, pas une mégère.

Devant limmeuble, jhésitais. Javais les clefs, mais javais peur de rentrer seule. Alors, jai frappé chez la voisine.

Bonjour, pouvez-vous patienter pendant que je récupère son chat ?

Toi non plus, tu veux pas entrer toute seule ? Tas raison ! Ma vieille, elle est pas commode.

Oh, il faut de tout personne nest aussi doux que du pain dépices !

Cest clair ! Va, je surveille !

Et lopération « Sauvetage de Pomponnette » a commencé.

Mais à peine la porte ouverte, la chatte noire a filé comme une boule de flipper sur le palier et sest évaporée. Trop rapide pour moi !

La voisine a haussé les épaules :

Tu ne lattraperas jamais, elle est pire que son humaine. Fais attention à tes mains si tu réussis !

Dans la cour, je lai trouvée, perché en haut dun platane, dans la nuit, sous la pluie qui commençait. Jai soupiré.

Pomponnette, viens minou minou minou

En réponse, elle a craché, furieuse.

Tant pis. Il fallait grimper. Jai fixé mon sac sur les épaules, attrapé la première branche. Encore une, encore une Je montais, jusquà voir briller deux yeux dans la nuit. Et hop, un coup de griffe pour mempêcher dapprocher !

Pomponnette ! Tu veux ma mort ou quoi ?!

Jai changé de ton, pris la chatte au collet. Elle sest lovée sous ma veste, au chaud. Jai souri, croyant la galère terminée.

Sauf que

Grimper, oui. Redescendre, non ! Parce que, depuis lenfance, jai le vertige. La branche était plus haute que je ne laurais cru.

Jai failli pleurer en regardant le sol à croire quil était mille fois plus loin quà la montée

La pluie fine devenait grosse. Je pestais :

Tas vu ce que tu me fais faire, Pomponnette ! Franchement

La chatte a opté pour le silence. Elle aussi se souvenait peut-être du ton de sa maîtresse.

Le temps passait. Jétais terrorisée, incapable de bouger.

Mon portable vibrait sans arrêt, mais josais à peine latteindre, de crainte de tomber.

Crier à laide, jamais ! Javais trop honte de faire du spectacle

Hé là-haut, ça va ? Tu comptes dormir dans larbre ?

Une voix ironique, masculine, comme tombée du ciel. Jai failli lâcher prise.

Ne bouge pas ! Je vais te descendre, attends

Le gars sappelait Antoine, je lai compris plus tard. Il a disparu une minute puis réapparu avec une échelle venue de je-ne-sais-où.

Descends, ou tu comptes tinstaller ?

Je me suis accrochée comme un écureuil, incapable de parler.

Jai peur

Je suis juste là, ma Clémentine. Vas-y, doucement.

Ses bras mencadraient, je me sentais portée.

Une fois au sol, Pomponnette a essayé de séchapper, mais jai anticipé. Vite enfermée sous la veste.

Tu es coriace, toi ! Jai promis à ta maîtresse, je prendrai soin de toi.

Tas du cran

Le jeune homme me détaillait, mi-amusé, mi-admiratif. Jai bafouillé :

Merci beaucoup ! Sans vous jy serais encore.

Pourquoi monter alors que tas le vertige ?

Pour le chat. Cest la chatte dune patiente

Tes drôle. Allez, je te ramène jusquau métro, ou chez toi. Cest loin ?

Merci Cest à côté.

Dun coup, la nuit me paraissait douce, je navais plus froid. En traversant la rue sous la pluie, je sentais ses regards sur moi, et, bizarrement, javais le cœur léger.

Pomponnette ronronnait sous la veste, sage comme une image, profitant de la chaleur À croire que même les chats ressentent ce qui nest pas dit.

Antoine ma ramenée jusquau pas de la porte. Le lendemain, il ma attendue à la sortie de lhôpital, et on est allés, ensemble, acheter les croquettes préférées de Pomponnette. Parce quil savère quelle était difficile, et préférait jeûner que manger autre chose !

Jai gardé Pomponnette une semaine. Jusquà ce que la fille de madame Dubois mappelle.

Maman narrête pas de parler delle Vous lui ramenez le chat ? Je la prends à la maison, cette fois-ci.

Cest parfait Bon courage à vous deux !

Je leur ai dit au revoir, les ai regardées sen aller, et en pensant à tout cela, je me suis rappelée : lâme dautrui ou une famille cest une forêt profonde. Vouloir tout comprendre, cest inutile. Lessentiel, cest ce que lon construit, soi.

Surtout si, un jour, quelquun est prêt à grimper sous la pluie avec toi.

Voilà ce que jai compris.

Construire son bonheur, cest reconnaître ceux qui, quand tu as le vertige, trouvent une échelle, font preuve de patience, taccueillent comme tu es.

Et jamais, dans leurs bras, tu nas peur dêtre « pas comme les autres ». Parce que pour cette personne, il nexiste personne de plus précieuse, de plus unique au monde.

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Pas une Juliette comme les autres
Dehors de chez moi ! – dit maman — Dehors, répondit calmement la mère. Arina esquissa un sourire et s’appuya contre le dossier de sa chaise, persuadée que sa mère s’adressait à sa copine. — Sors de mon appartement ! — Nathalie se tourna vers sa fille. — Hélène, t’as vu le post ? — la copine surgit dans la cuisine sans même ôter son manteau. — Aria a accouché ! Trois kilos quatre, cinquante-deux centimètres. Le portrait craché de son père, même petit nez retroussé. J’ai déjà fait tous les magasins, acheté plein de petits vêtements. Pourquoi tu fais cette tête ? — Félicitations, Nath, je suis contente pour vous, — Hélène se leva pour servir le thé à son amie. — Assieds-toi, enlève au moins ton manteau. — Oh, j’ai pas le temps de m’attarder, — Nathalie s’assit sur le bord de la chaise. — Tellement de choses à faire, tellement de choses. Aria est formidable, elle fait tout toute seule, elle se débrouille comme une chef. Son mari est en or, ils ont pris un appart à crédit, ils finissent les travaux. Je suis fière de ma fille. Je l’ai bien élevée ! Hélène posa la tasse devant son amie en silence. Oui, bien élevée… Si seulement Nathalie savait… *** Il y a exactement deux ans, Aria, la fille de Nathalie, est arrivée chez elle à l’improviste, les yeux gonflés de larmes et les mains tremblantes. — Tata Hélène, s’il te plaît, ne dis rien à maman. Je t’en supplie ! Si elle l’apprend, son cœur ne tiendra pas, — sanglotait Aria en tordant un mouchoir détrempé. — Aria, calme-toi. Explique-moi, qu’est-ce qui s’est passé ? — Hélène avait sérieusement pris peur. — J… j’étais au travail… — Aria renifla. — De l’argent a disparu du sac d’une collègue. Cinquante mille. Et les caméras m’ont vue entrer dans le bureau quand il n’y avait personne. J’ai rien pris, tata Hélène ! Je le jure ! Mais ils disent que soit je rends l’argent demain midi, soit ils portent plainte. Il y a un « témoin », soi-disant, qui m’a vue cacher le portefeuille. C’est un coup monté, tata Hélène ! Mais qui va me croire ? — Cinquante mille ? — Hélène fronça les sourcils. — Pourquoi t’es pas allée voir ton père ? — J’y suis allée ! — Aria renouvela ses sanglots. — Il dit que c’est ma faute à moi, qu’il me donnera pas un sou, que je me débrouille. Il m’a même pas laissée entrer, il m’a engueulée à travers la porte. Tata Hélène, j’ai plus personne vers qui me tourner. J’ai vingt mille de côté, il m’en manque trente. — Et ta mère ? Tu ne veux pas lui dire ? C’est ta mère. — Non ! Maman va me bouffer toute crue. Elle dit déjà sans arrêt que je la fais honte, alors là, une histoire de vol… En plus, elle est prof, tout le monde la connaît. S’il te plaît, prête-moi trente mille, d’accord ? Je jure que je rends deux ou trois mille chaque semaine. J’ai déjà trouvé un autre boulot ! Je t’en supplie, tata Hélène ! Hélène avait atrocement pitié de la gamine. Vingt ans, la vie qui commence à peine, et voilà une sale histoire. Le père lui a fermé la porte au nez, la mère lui arrache la tête pour moins que ça… — Qui ne fait pas d’erreur dans la vie ? — pensa alors Hélène. Aria ne cessait de pleurer. — D’accord, — répondit-elle. — J’ai cette somme. J’économisais pour mes dents, elles attendront. Mais promets-moi que c’est la dernière fois. Et à ta mère, je ne dirai rien si tu as si peur. — Merci ! Merci, tata Hélène ! Tu m’as sauvé la vie ! — Aria lui sauta au cou. La première semaine, Aria ramena deux mille. Elle était toute joyeuse, disait que tout était réglé, que la police ne s’en mêlait pas, que tout allait bien dans son nouveau travail. Et puis… plus rien. Mois après mois, Hélène a vu Aria chez Nathalie lors de fêtes, mais la jeune se comportait comme si elles étaient de simples connaissances — un « bonjour » froid, rien de plus. Hélène n’a pas insisté. Elle pensait : — Bah, elle est jeune, elle a honte, elle esquive. Elle s’était dit que trente mille, ce n’était pas le prix à payer pour briser une vieille amitié avec Nathalie. Elle a rayé la dette, oublié. *** — Tu m’écoutes au moins ? — Nathalie agita la main devant Hélène. — À quoi tu penses ? — Oh, rien, — Hélène secoua la tête. — À mes affaires. — Dis, — Nathalie baissa le ton, — j’ai croisé Christine, tu te souviens, notre ancienne voisine ? Elle m’a accostée hier au supermarché. Bizarre, elle… Elle s’est mise à me poser plein de questions sur Aria, à demander si elle avait rendu ses dettes. Je n’ai pas compris de quoi elle parlait. Je lui ai dit qu’Aria était indépendante, qu’elle s’en sortait toute seule. Et Christine a fait une drôle de grimace avant de partir. Tu sais si Aria lui avait un jour emprunté de l’argent ? Un sentiment de malaise serra la poitrine d’Hélène. — Je ne sais pas, Nath. Peut-être juste une petite somme. — Bon, je file. Faut que je passe à la pharmacie, — Nathalie se leva, embrassa Hélène sur la joue et s’éclipsa. Le soir-même, Hélène craqua. Elle trouva le numéro de Christine et l’appela. — Salut Christine, c’est Hélène. Dis, aujourd’hui tu as vu Nathalie ? De quelles dettes tu lui parlais ? Un gros soupir à l’autre bout du fil. — Oh, Hélène… Je croyais que tu étais au courant. Tu es la plus proche de la famille. Il y a deux ans, Aria est venue me voir en pleurant, les yeux rouges. Elle disait qu’on l’accusait de vol au travail. Soit elle ramenait trente mille, soit c’était la prison. Elle m’a suppliée de ne rien dire à sa mère. Comme une idiote, je lui ai donné l’argent. Elle a promis de me le rendre au bout d’un mois. Et puis, nada… Hélène serra le téléphone. — Trente mille ? — redemanda-t-elle. — Exactement trente ? — Oui. Elle a dit qu’il lui manquait pile cette somme. En tout, elle m’a rendu cinq cents euros après six mois, puis plus rien. Et j’ai appris plus tard par Véronique de l’immeuble d’à côté qu’elle avait elle aussi reçu la même histoire d’Aria. Véronique lui a donné quarante mille. Et madame Pierre, leur ancienne prof, elle aussi a « sauvé » Aria de la prison. Elle a carrément sorti cinquante mille. — Attends… — Hélène s’assit. — Ça veut dire qu’Aria a demandé exactement le même montant à toutes ? Avec la même histoire ? — Exactement, — la voix de Christine s’endurcit. — La gamine a tout simplement racketté toutes les amies de sa mère. Chacune trente à cinquante mille. Elle a inventé son histoire, a joué sur la corde sensible. On aime toutes Nathalie, on voulait pas la peiner. Aria, elle, a filé en vacances en Turquie un mois après, j’ai vu les photos sur les réseaux. — Je lui ai donné trente mille aussi, — répondit doucement Hélène. — Voilà où on en est, — fit Christine. — On est facile cinq ou six comme ça. C’est plus une bêtise de jeunesse, c’est de l’arnaque en bonne et due forme. Et Nathalie, elle ne sait rien. Elle se vante de sa fille en or, mais sa fille, c’est une voleuse ! Hélène raccrocha. Elle n’avait pas mal au porte-monnaie — cet argent, elle l’avait déjà oublié. Elle se sentait écœurée en pensant à la froideur et au cynisme avec lesquels une jeune fille de vingt ans avait manipulé des adultes, profitant de leur confiance. *** Le lendemain, Hélène est allée voir Nathalie. Elle ne voulait pas faire de scandale. Elle voulait juste regarder Aria dans les yeux. Justement, Aria venait de sortir de maternité et, le temps que les travaux de son appartement se terminent, squattait chez sa mère. — Oh, tata Hélène ! — Aria afficha un sourire forcé en voyant son invité. — Entrez, un petit thé ? Nathalie s’affairait au fourneau. — Va t’asseoir, Hélène. Tu aurais pu prévenir ! Hélène s’installa en face d’Aria. — Aria, — dit-elle d’une voix calme. — J’ai croisé Christine. Et Véronique. Et madame Pierre. Hier soir, on a discuté longtemps. On a créé, si tu veux, un club d’entraide des victimes. Aria se figea, blêmit, jeta un coup d’œil rapide vers sa mère, encore tournée. — De quoi tu parles, Hélène ? — demanda Nathalie en se retournant. — Aria sait de quoi je parle, — insista Hélène en regardant la jeune femme droit dans les yeux. — Tu te souviens, Aria, de ta vilaine histoire il y a deux ans ? Quand tu m’as demandé trente mille ? À Christine aussi. À Véronique quarante. À madame Pierre cinquante. On t’a toutes « sauvée » de la prison, chacune pensait être la seule à détenir ton sombre secret. La main de Nathalie trembla, de l’eau bouillante tomba sur la plaque et grésilla. — Quels cinquante mille ? — demanda-t-elle, posant la bouilloire. — Aria ? De quoi parle-t-elle ? T’as emprunté de l’argent à mes amies ? Même à madame Pierre ?! — Maman… c’est pas ce que tu crois… — Aria commença à bégayer. — J’ai… j’ai tout rendu… ou presque… — Tu n’as rien rendu, Aria, — coupa Hélène. — Tu m’as donné deux mille, pour la forme, puis disparue. Tu nous as toutes dépouillées, autour de deux cent mille euros, avec une histoire inventée. On s’est tues, parce qu’on ne voulait pas causer de chagrin à ta mère. Mais hier, j’ai compris qu’en fait, on aurait mieux fait de se protéger. — Aria, regarde-moi. Tu as extorqué de l’argent à mes amies ? T’as inventé cette histoire de vol pour plumer celles qui viennent chez moi ? — J’avais besoin d’argent pour déménager ! — Aria hurla. — Vous m’aidiez pas ! Papa avait rien voulu donner, il me fallait bien démarrer ma vie ! C’est quoi le problème ? Ils n’étaient pas à découvert avec cette somme, je leur ai pas pris leur dernier sou ! Hélène sentit le dégoût. Ah, donc voilà… — J’ai compris. Désolée, Nathalie, de t’avoir dit tout ça, mais je ne peux plus continuer à me taire. Je ne veux pas cautionner un tel comportement. Elle nous a toutes prises pour des imbéciles ! Nathalie s’appuya sur la table. Ses épaules tremblaient. — Dehors, — dit-elle calmement. Aria esquissa un sourire et s’appuya contre le dossier de la chaise, sûre que sa mère s’adressait à l’invitée. — Dehors de mon appartement ! — Nathalie se retourna vers sa fille. — Prends tes affaires et file chez ton mari. Je ne veux plus te voir ici ! Aria devint livide : — Maman, j’ai un bébé ! Je ne dois pas stresser ! — Tu n’as plus de mère ! Ma fille, c’était la petite honnête que je croyais avoir élevée. Toi, tu es une voleuse. Madame Pierre… Mon Dieu, elle m’appelait tous les jours pour prendre de mes nouvelles, et n’a jamais rien dit… Comment vais-je oser lui reparler ?! Aria saisit son sac, jeta une serviette par terre. — Gardez-les, votre argent ! — elle cria. — Vieilles carcasses ! Vous pouvez aller vous faire voir ! Aria s’enfuit dans la chambre, attrapa le couffin et sortit de l’appartement. Nathalie s’effondra sur une chaise et cacha son visage dans ses mains. Hélène en eut honte. — Pardonne-moi, Nath… — Non, Hélène… C’est moi qui te demande pardon. Pour avoir élevé une… pareil. Je croyais qu’elle s’était faite toute seule, qu’elle était digne. Quelle honte… Hélène lui tapota l’épaule, Nathalie éclata en sanglots. *** Une semaine plus tard, le mari d’Aria, blême et amaigri, fit le tour des « créancières », s’excusa sans oser relever les yeux. Il assura qu’il rembourserait tout le monde. Et en effet, les virements commencèrent — cinquante mille pour madame Pierre, payés par Nathalie. Hélène ne se sent pas coupable de ce qui est arrivé. Une escroqueuse mérite sa sanction. Non ?