Mon mari nétait pas le même à son retour
Tu as pris du pain ?
Il ma regardée comme si je lui parlais en une langue oubliée. Pas dincompréhension, non, simplement une pause. Une longue, inconfortable pause, étrangère à la cadence tranquille de notre vie dautrefois.
Quel pain, a-t-il dit enfin. Ce nétait pas vraiment une question. Plutôt une simple affirmation, sans intonation interrogative.
Le pain ordinaire le pain de campagne, celui que tu achètes toujours chez Le Fournil de Châtaignier. Tu sais très bien.
Il posa son sac à terre, sembla découvrir la cuisine comme sil y pénétrait pour la première fois.
Je ne suis pas passé à la boulangerie, répondit-il.
Jai acquiescé et je me suis retournée vers la soupe sur la cuisinière. Rien dextraordinaire, me suis-je dit. Il était fatigué. Une semaine dabsence, un colloque à Lyon, une chambre impersonnelle dhôtel, la nourriture fade, lair de là-bas. Bien sûr, il était las.
Mais il rapportait toujours le pain. Depuis dix-sept ans, quil soit de retour dun simple déplacement ou dun voyage daffaires, il sarrêtait au Fournil du coin de la rue Victor Hugo et ramenait toujours la même miche. Ce nétait ni un pacte, ni une habitude dictée par la nécessité. Cétait simplement sa façon de rentrer à la maison.
Jai mélangé la soupe, silencieuse.
Il sappelle Gérard. Gégé. Jai cinquante-huit ans, lui soixante et un. Nous vivons à Dijon, dans un deux-pièces au quatrième étage dun immeuble acheté en 1999, quand Charlotte était encore petite. Charlotte a grandi depuis longtemps, elle vit à Paris, appelle le dimanche. Je travaille à la bibliothèque du collège, Gérard est à la retraite depuis trois ans, mais il a pris un petit boulot à côté, il donne des conférences sur les règlements du bâtiment à lIUT. Notre vie est douce, rythmée, presque sans éclats. Il importe de le préciser. Jamais rien naurait pu annoncer le trouble qui advint à son retour.
Ce soir-là, nous avons dîné en silence. Il mangeait posément, les yeux baissés sur son assiette. Jattendais quil relève la tête pour raconter sa semaine, parler des collègues, des ascenseurs en panne de lhôtel, du manque de pot-au-feu maison. Il bavardait toujours lors du premier repas après une absence.
Comment cétait, Lyon ? demandai-je.
Bien.
Ton colloque sest bien passé ?
Oui.
Je reposai la cuillère.
Gérard, tu es sûr que ça va ?
Il tourna vers moi ses yeux gris, un peu fatigués.
Oui, je suis simplement crevé.
Je débarrassai la table. Il partit sinstaller dans le salon avec son téléphone, comme si tout allait pour le mieux, comme si rien navait changé. Mais il ny avait pas de pain. Ni de conversation. Ni, surtout, de je ne sais quoi quil métait impossible de nommer.
La première nuit, jai mis ça sur le compte de la fatigue. La seconde aussi.
Mais le troisième jour, vendredi, un premier détail étrange me frappa.
Je buvais mon café devant la fenêtre, le regard perdu sur la cour. Il sortit de la salle de bain, se rendit à la cuisine, se servit un verre. Il prit ensuite le bocal de sarrasin, louvrit, le renifla longuement avant de le reposer. Je ne dis rien. Sauf que Gérard na jamais mangé de sarrasin. Jamais. Encore lors de nos premiers rendez-vous, il riait en disant que cétait laliment le plus ennuyeux du monde, inventé par des gens sans imagination. On en plaisantait souvent. Je lui cuisinais du riz, de lorge, du millet, nimporte quoi sauf du sarrasin.
Et là, il reniflait le bocal, comme sil avait eu envie dy goûter…
Tu veux du sarrasin, Gérard ? dis-je dun ton neutre.
Non, fit-il, avant de retourner dans le salon.
Je restai longtemps, songeuse devant ce bocal.
Le lendemain, Charlotte appela.
Papa est rentré ? demanda-t-elle demblée.
Oui, mercredi.
Il va bien ?
Légère hésitation.
Il est fatigué, cest tout. Pas dinquiétude.
Daccord. Maman, je viens en octobre, Sacha et moi on a enfin nos congés.
Bien sûr, jen serai ravie.
Je ne dis rien de plus. Que dire ? Que son père navait pas rapporté le pain et avait senti le sarrasin ? Cela ne sonnait ni grave, ni même réel.
Mais je savais, à cette minute, quil y avait un trouble. Ce nétait ni la raison ni la logique. Cétait ailleurs, quelque part dans les tripes ou sous la cage thoracique, un signal que les mots ne peuvent traduire.
Dimanche, je proposai une promenade. Parfois, le week-end, nous allions au Parc Darcy, pas toujours mais souvent. Il adorait le banc près du bassin ; il nous achetait à chacun un verre de limonade à la buvette quand elle était ouverte , se plaignait de son dos, et je lui disais de faire un peu de gymnastique, ce à quoi il répondait en râlant, et nous partions dun éclat de rire. Un rituel discret parmi dautres.
On va faire un tour ? proposai-je.
Il leva les yeux de son téléphone.
Où ça ?
Au Parc Darcy. Il fait si doux aujourdhui.
Il réfléchit. Étrange, car il disait toujours « Allons-y ! » ou « Attends, jenfile ma veste. » Il ny avait pas à réfléchir.
Très bien, finit-il par dire.
Nous avons marché en silence. Jévitais la conversation, simplement, jobservais. Il dévisageait chaque chose sans intérêt particulier, ni la détente coutumière dun dimanche. Comme un promeneur dans une ville inconnue, attentive aux repères.
Près de lentrée du parc, un vieux monsieur promenait un cocker, roux et grassouillet.
Regarde, Pistache ! dis-je. Cest le nom quon donnait à tous les cockers ronds, depuis que, huit ans plus tôt, notre voisine Mme Lombard en avait eu un identique avec ce nom. Notre petite blague.
Il fixa le chien sans réaction.
Pistache, répétai-je plus bas.
Il est gentil, répondit-il. Dun ton neutre.
Un peu plus loin, je marrêtai devant un buisson de cynorrhodons, faisant mine dexaminer les baies. Mon cœur battait plus vite que ne lexigerait une promenade paisible.
Il ne reconnaissait pas Pistache. Ou feignait de ne pas le reconnaître. Pourquoi mentir ?
Au bassin, la buvette était fermée fini lété. Gérard sassit sur le banc, contempla leau.
Cest calme ici, fit-il.
Nous venons souvent.
Ah bon ?
Je me retournai vers lui :
Gérard, cela fait dix ans quon y vient. Au moins.
Il hocha la tête avec le calme dun homme quon ne prend pas en faute.
Oui. Je dis juste que cest calme.
À ce moment, quelque chose en moi sest resserré pour ne plus jamais se desserrer. Je mis du temps à comprendre pourquoi. Ce soir-là, couchée, écoutant sa respiration paisible à côté, je réalisai : il navait pas dit « bien sûr » ou « je men souviens ». Simplement, ce « oui » banal, comme on acquiesce à un fait inconnu.
Impossible de trouver le sommeil. Je me souvenais avoir lu, il y a longtemps, quun profond bouleversement pouvait modifier un proche jusquà donner limpression de vivre avec un autre. Un terme médical méchappait. Mais là, rien de grave objetctivement parlant : un colloque sur les règlements de chantier, une semaine à Lyon, ce nest pas le genre de choc qui transforme un homme.
À trois heures, je me levai, bus un verre deau, restai un moment à la fenêtre. La cour était vide, la lumière dun lampadaire tremblotait dehors. Je regardais et pensais : attendons. Il y a peut-être quelque chose quil ne dit pas. Une dispute, un malaise, une tristesse. À nos âges, il y a tant de choses enfouies. Et devant, tant dincertitudes.
Je regagnai le lit. Il dormait de côté, tourné vers le mur. Je posai ma main sur son dos, doucement, comme je lai toujours fait. Il ne bougea pas.
Lundi matin, jappelai mon amie Jacqueline. On se connaît depuis la fac. Elle vit de lautre côté de Dijon, travaille à laccueil du centre de santé. Jacqueline est directe, sans faux-semblants. Cest ce que jaime chez elle.
Jacquie, tu es chez toi ce soir ? Je peux passer ?
Arrive à cinq heures. Cest grave ?
Je ne sais pas jaurais juste besoin de parler.
Chez Jacqueline, il fait toujours chaud et il y flotte une délicieuse odeur de tarte, même hors jours de four. Nous nous sommes installées à la cuisine, elle a préparé le thé. Jai tout raconté : le pain, le sarrasin, Pistache, le « oui » du parc.
Jacqueline écouta sans minterrompre, puis resta pensative.
Marie, tu crois pas que ça pourrait être une petite déprime ? Ou alors les premiers signes de pertes de mémoire Ça arrive à nos âges.
Gérard oublie jamais rien, tu sais. Il a toujours eu la meilleure mémoire de nous deux : dates, noms, tout.
On ne reste pas toujours les mêmes.
Je fixai ma tasse.
Non, Jacquie, ce nest pas de loubli. Il me regarde normalement, oui. Mais parfois, jai la sensation quil me voit comme une inconnue, quil cherche à rester poli, voilà tout.
Jacqueline coupa un bout de tarte.
As-tu dormi ces temps-ci ?
Non, pas très bien.
Voilà. Tu te fais du souci pour rien, tu verras. Attends une semaine.
Je haussai les épaules. Peut-être avait-elle raison…
De retour chez moi, je repensais à ce petit geste du bocal de sarrasin. Un rien, mais si étranger venant de lui, que jen avais la gorge nouée.
Il était là, assis à table, entouré de papiers. Je rangeai mes courses, mis le thé à chauffer. Il resta plongé dans ses feuillets.
Je suis passée chez Jacqueline.
Oui.
Jai ramené une tarte.
Il leva les yeux.
à quoi ?
Aux poireaux Ta préférée.
Je naime pas trop ça, tu sais.
Je déposai mon sac, lentement, très lentement.
Gérard
Quoi ?
Tu mas toujours dit que tu adorais la tarte aux poireaux, ta mère en faisait souvent.
Il prit le temps de répondre, les yeux bien droits.
Ma mère préparait des tartes aux pommes.
Silence.
Sa mère, Madeleine, était morte il y a douze ans. Je la connaissais fort bien, javais partagé tant de repas dans sa cuisine modeste, autour des tartes aux poireaux et aux œufs. Son plat fétiche, elle en était fière.
Gérard Madeleine faisait des tartes aux poireaux, soufflai-je. Je men souviens.
Si tu le dis. Cest loin tout ça, répondit-il, reprenant ses papiers.
Je quittai la pièce, madossai à la fenêtre. La rue tranquille de novembre, sous la pluie, les passants allant et venant.
Madeleine préparait des tartes aux poireaux, je me rappelais lodeur, la nappe à fleurs sur la table. Gérard sen souvenait encore mieux que moi. Il me la ô combien raconté, avec tendresse. Qui oublierait le parfum de la cuisine maternelle ?
Je consultai le répertoire de mon téléphone, trouvai le numéro de sa sœur, Hélène, à Tours. Ils se voient peu, mais restent en contact. Je composai.
Marie ! sexclama-t-elle, chaleureuse comme toujours. Comment allez-vous ?
Ça va Dis-moi, tu te souviens des tartes que faisait ta maman ?
Petite hésitation.
Bien sûr, celles aux poireaux toujours, parfois œuf-fromage. Pourquoi ?
Je voulais juste massurer du souvenir. Merci, Hélène.
Je raccrochai. Mes jambes tremblaient. Absurde dêtre à ce point troublée par une tarte aux poireaux mais jétais tétanisée.
Un problème de mémoire. Ou bien dautre chose, me disais-je. Il faudrait lemmener consulter. Oser lui parler franchement.
Au dîner, je demandai :
Tu nas pas de maux de tête dernièrement ?
Non.
Tu dors bien ?
Oui.
Tu ne voudrais pas voir un médecin ? Juste pour vérifier la tension.
Il posa sa fourchette.
Pourquoi ?
Pour surveiller Tu nas pas consulté depuis longtemps.
Je la prends chez nous. Cest bon.
Jai peur que
Il me coupa, me regardant longuement.
Tu crois quil y a quelque chose qui ne va pas chez moi ?
Je je me fais du souci.
Marie, tout va bien. Arrête.
Il savait refermer une conversation comme personne. Sans hausser la voix, juste en posant une phrase comme une barrière. En général, je ninsistais pas.
Mais ce soir, jobservais sa façon de sasseoir, de tenir sa fourchette, dincliner la tête. Est-ce bien ainsi quil sasseyait autrefois ? J’avais ce sentiment indéfinissable quil nétait plus tout à fait mon Gérard.
Je débarrassai les assiettes, allai à la salle de bain. Je me regardai longuement dans la glace : une femme fatiguée, cheveux gris courts que je ne colore plus, les rides aux coins des yeux celles que Gérard appelait plis du rire, parce quelles venaient plus du bonheur que du temps. Je me dis : Marie, tu te fais des idées. Les gens changent, surtout après des événements dont tu ignores tout.
Je me couchai enfin.
Au milieu de la nuit, je sentis un vide, un manque. Jétendis la main : personne. Le lit de son côté était froid.
En cuisine, japerçus la lumière. Il était assis, penché sur un carnet, à écrire à la main. Ce qui, venant de lui, relevait déjà de létrange.
Gérard ?
Il releva la tête. Pas surpris, mais paisible.
Tu ne dors pas ?
Non, je réfléchis.
Tu écris quoi ?
Quelques idées.
Je peux regarder ?
Pause.
Ce sont des choses personnelles.
Jamais Gérard ne mavait répondu cest personnel. Depuis dix-sept ans, je pouvais tout lui demander. Bien sûr, chacun son jardin secret. Mais jamais ce ton-là.
Très bien, dis-je, repartant me coucher.
Il a continué décrire. Sest levé, a éteint la cuisine, ma rejoint dans le lit. Jai senti son corps agité de longues minutes dans lobscurité.
Le carnet ne traînait plus le matin.
Je le cherchai, sans pouvoir expliquer pourquoi. Dans les tiroirs de la cuisine, rien. Dans sa table de chevet, rien ; je navais jamais fouillé là cétait notre frontière. Un vieux stylo, quelques pièces dun franc, des cartes de visite. Le carnet avait disparu.
Il lavait emporté.
Je partis à la bibliothèque. Jaime travailler là, entourée des livres et du silence, avec lodeur douce de la poussière, des cahiers et des rêves dautrefois. Une routine apaisante.
À la pause, jétais assise en salle du personnel, ruminant la question : comment sait-on vraiment que lautre nest plus le même ? Pas seulement, changer avec lâge, non, changer au fond. Ce sentiment quaprès tant dannées connus par cœur, on se retrouve soudain devant un inconnu.
Leffet de substitution psychologique, le nom me revint. Quand une épreuve change un être si fort quon a limpression quil a été remplacé. Cela existe, pour toutes sortes de raisons. Les couples longuement soudés le vivent parfois, quand la vie ralentit, les enfants partis, la retraite venue lautre devient un inconnu.
Sauf que je connaissais Gérard. Je le connaissais vraiment.
Le soir, il était rentré plus tôt. En entrant, je le trouvai à la fenêtre de la cuisine.
Gérard, que fais-tu ?
Je regarde.
Quoi donc ?
Rien, jobserve.
De sa part, cétait étrange. Il était toujours actif, bricoleur. Sil sattardait, cétait pour réfléchir à voix haute, griffonner. Regarder le dehors en silence, ce nétait pas lui.
Comment sest passée ta journée ?
Bien, cours, rien de neuf.
Et les étudiants ?
Comme toujours.
Je me mis à cuisiner un poulet.
Gérard, raconte-moi Lyon.
Quoi donc ?
Nimporte quoi. Lhôtel, le colloque Tu es resté une semaine.
Petit temps darrêt.
Lhôtel, rien de spécial. Le colloque, à lIUT. Ils nous ont montré un nouveau quartier, on a visité. Voilà.
Tu as retrouvé des collègues ?
Oui.
Lesquels ?
Il hésita, évita mon regard.
Deux-trois de lIUT. Des gens dautres villes.
Et Monsieur Leroy ? Il vient toujours aux colloques.
Pierre Leroy, le responsable du département, ils bossaient ensemble depuis trois ans, partaient parfois à la pêche. Gérard en parlait souvent.
Leroy ? Non, il nétait pas là.
Mais il vient toujours.
Pas cette fois.
Je fis semblant daccepter lexplication.
La nuit venue, après que Gérard se soit endormi, jenvoyai un SMS à Claire, la femme de Pierre Leroy : Bonsoir Claire. Pierre est-il bien rentré de Lyon ?
Elle répondit vite : Bonsoir Marie. Pierre nétait pas à Lyon, il est resté à Dijon toute la semaine. Pourquoi ?
Je répondis que javais confondu, et mexcusai.
Allongée dans le noir, je pensais. Il ne sait plus si Leroy était au colloque, alors quils travaillent ensemble. Oublie-t-il, ou me cache-t-il quelque chose ? A-t-il même été à Lyon ?
Je me forçai à balayer ces suspicions cétait allant trop loin. Mais lidée saccrochait, indéracinable.
Le lendemain, pour tester, jinsistai pour aller chez Maison du Rideau, un grand magasin de tissus au centre-ville. Gérard détestait ça dhabitude, attendait que je choisisse, puis on allait soffrir une part de flan à la pâtisserie voisine, un rituel né dhabitude.
On y passe ce soir ? proposai-je.
Pour quoi faire ?
Les rideaux sont vieux
Il accepta de bonne grâce.
Je traînai volontairement dans les rayons, sollicitai ses goûts, il répondit distraitement. Puis :
On va chez Mérand, prendre du flan ?
Où ?
La pâtisserie à côté, on y va toujours
Il sembla surpris.
Je ne me souviens pas.
Je souris, pour garder bonne figure.
Viens, je te montre.
Dans la petite rue voisine, la boutique exhalait sa chaleur de pâte cuite depuis vingt ans.
Tu vois ?
Il fixa lenseigne.
Ah, je ny avais jamais fait attention.
Nous prîmes notre part de flan. Il la mangea, regardant dehors, demanda si j’avais froid. Tout semblait normal.
Mais il sattarda un instant sur la vitrine, comme pour mémoriser lendroit.
Gérard, dis-je tout bas, tu te souviens de moi ?
Il se retourna, lair étonné.
Quest-ce que tu veux dire ? Tu es Marie, ma femme.
Oui, mais de nous ? De notre histoire ?
Quest-ce qui se passe, Marie ?
Rien. Simplement, tu nes plus pareil
Les gens changent.
Tu ressors cette phrase comme un écho à mes propres pensées. Tu as toujours soutenu que les gens ne changent pas.
Il ne répondit pas, mastiqua son flan.
Peut-être quil est temps que moi, je change aussi, finit-il par dire.
Sur le trajet du retour, contemplant la ville par la vitre du tram, jaccueillis la peur ancestrale de ne plus reconnaître lêtre aimé. Cela arrive, et il y a toujours une vérité cachée derrière.
Jeudi, à sa sortie, je fouillai son bureau, sans envie. Juste menée par une angoisse sourde. Derrière une pile de livres, je trouvai le carnet.
Je louvris. Les premières pages étaient vides. Puis, une écriture fine et régulière pas celle de Gérard. Lui écrivait grand, de façon chaotique. Je le savais bien. Celle-ci était précise, presque étrangement soignée.
Des listes remplies les pages : Marie. Épouse. 58 ans. Bibliothécaire. Fille : Charlotte. Paris. Café sans sucre. Rideaux à changer. Jacqueline, amie, centre de santé.
Puis : Tarte aux poireaux, prétend aimer. Parc Darcy, le dimanche. Cocker nommé Pistache, blague.
Encore : Madeleine, mère. Poireaux ou pommes ? Vérifier.
Je faillis métrangler.
Cétaient les notes de quelquun étudiant notre vie, répertoriant les repères pour ne pas commettre derreur.
Je rangeai le carnet, bu deux verres deau à la cuisine.
Il existe, jen suis sûre, des cas damnésie étrange, de troubles où lon tente de restaurer sa mémoire au jour le jour par des listes. Peut-être quelque chose a-t-il basculé à Lyon (ou ailleurs ?). Tout est possible. Mais le changement décriture reste inexpliqué.
Gérard est rentré vers sept heures.
Tout était prêt. Je tentai de donner le change.
Tu es fatigué ? Questionnais-je dun ton neutre. Tu nes pas allé travailler ?
Mal de tête. Rien de grave.
Il sétait assis à table, commença à manger. Je songeais profondément : Quel est ce deuil que lon fait, non de labsence physique, mais de celle de lâme ? Quand la personne est là mais que quelque chose à lintérieur est parti.
Gérard, raconte-moi notre rencontre.
Il releva la tête calmement.
Pourquoi ?
Jai envie de tentendre.
Il posa sa fourchette; réfléchit.
On sest rencontrés par des amis communs. Un anniversaire. Tu portais une robe bleue.
Il disait vrai. Cétait bien à la fête de Sophie, le 23 septembre 1997.
Ensuite, on sest revus, et puis voilà.
Longue pause.
Et après ? demandai-je.
On sest mariés. Charlotte est née. On a acheté cet appartement.
Gérard Quand tu mas demandé en mariage, où sommes-nous partis ensuite ?
Marie
Réponds simplement.
Il hésita. Longue minute.
Jai oublié les détails.
Tu prétendais ten souvenir dans le moindre détail à nos noces dargent, devant tout le monde.
Marie jai beau fouiller, il ne reste rien.
Je me levai, débarrassai la table. Nous étions, autrefois, partis sur les bords de la Cure, près de Vézelay, où nous nous étions perdus, bras-dessus bras-dessous dans la gadoue, riant comme des enfants. Il adorait raconter cette anecdote.
Lhomme devant moi lignorait. Il nétait plus mon Gérard.
Cette nuit, jécrivis un long message à Jacqueline, relatant lépisode du carnet, du poireau, de la Cure.
Elle me répondit à une heure du matin : Marie, il faut consulter. Toi aussi. Ce sont des choses graves. Appelle-moi demain.
Je rangeai le téléphone, écoutai sa respiration régulière, dans la nuit de Dijon. Je méditai sur la perte dun proche, sur ce chagrin bien plus aigu que toute disparition physique labsence au cœur de la présence.
Le lendemain, jétais décidée à tout lui dire. Parler du carnet, de ma sœur, de Claire, de Leroy absent du colloque. Dire mes doutes, mes questions. Exiger la vérité.
Il était déjà à table, son thé devant lui.
Gérard
Il se retourna, me regarda un long moment.
Je sais, dit-il.
Je me figeai.
Tu sais quoi ?
Que tu as découvert quelque chose. Je tai vue dans le bureau.
Je restai silencieuse. Il me fit signe de masseoir.
Ce nest pas facile à expliquer
Essaie.
Ce que tu penses nest ni entièrement vrai, ni entièrement faux. Jai beaucoup oublié. Des pans entiers. Pas tout. Mais beaucoup.
La Cure, dis-je.
Il me regarda.
Non, je ne me rappelle pas.
Pistache ?
Non.
Ta mère, Madeleine ?
Je me souviens de sa voix, de son visage, mais le reste
Jattendis.
Quand cela a-t-il commencé ?
Je ne sais pas Peu à peu.
Tu nas rien dit.
Je ne savais pas comment.
Tu notes, pour ne pas tromper.
Oui.
Lécriture a changé.
Il posa sa tasse, longue pause.
Je sais.
Comment lexpliques-tu ?
Il baissa les yeux, garda le silence.
Gérard, regarde-moi.
Il leva vers moi ses yeux gris. Les mêmes, et pourtant…
Es-tu mon Gérard ?
Et pour la première fois, jy ai lu quelque chose de vivant. De douloureux peut-être, ou dinquiet dindéfinissable.
Marie, dit-il. Je ne sais pas comment te répondre.
Est-ce sincère ?
Aussi sincère que possible.
Dehors, il pleuvait sur Dijon. Les gouttes frappaient doucement le rebord de la fenêtre.
Que dois-je faire de ça ? soufflai-je sans ladresser.
Je ne sais pas, répondit-il, honnête encore une fois.
Je me fis un café, sans sucre. Restai immobile devant la fenêtre.
Il se leva, vint derrière moi.
Marie
Quoi ?
Je me souviens de ta voix. Toujours. De ta façon de parler.
Je ne me retournai pas.
Ce nest pas assez.
Oui, je sais.
Le silence sinstalla. Une voiture klaxonna, puis la ville redevint immobile sous la pluie.
Jai besoin de temps, murmurais-je.
Prends-le.
Je ne sais pas ce que lavenir nous réserve.
Jai compris.
Je me retournai. Il me fixait, comme sil voulait dire plus, hésitant.
Dis-moi une chose.
Quoi ?
Veux-tu vraiment être ici ?
Il mit un moment à répondre, tandis que la pluie sintensifiait.
Oui, dit-il. Je veux être ici.
Je le fixai. Cet homme qui portait le même visage, la même voix, mais notait tout dans un carnet, ne se rappelait ni la Cure, ni Pistache, mais tenait sa tasse à deux mains, comme Gérard la toujours fait.
Alors va acheter du pain, dis-je. Du pain de campagne, au Fournil de la rue Victor Hugo.
Il hocha la tête, prit sa veste, franchit la porte.
Marie.
Oui ?
La Cure Tu me la raconteras ?
Je le regardai.
On verra.
La porte claqua. Je restai, tasse en main, écoutant ses pas dans lescalier seize marches. Jai toujours compté.
Seize.
Je laperçus de la fenêtre, affrontant la pluie, le col relevé. Un homme ordinaire, par un jour ordinaire.
Il prit à droite, vers la boulangerie.
Jattendis, sans savoir quoi penser, quoi ressentir. Seule avec cette drôle de paix silence après la tempête, sans réponse, mais sans mensonge à se faire non plus.
Le téléphone vibra. Jacqueline.
Alors ? demanda-t-elle.
Je ne sais pas.
Tu as parlé avec lui ?
Oui.
Et alors ?
Je regardais la rue, le coin déjà vide.
Jacquie, pourrais-tu vivre avec quelqu’un qui ne sait plus qui il est ?
Silence.
Cest ce quil ta dit ?
Presque.
Marie, vous devez consulter. Cest sérieux.
Je sais.
Et tu vas faire quoi ?
Je posai ma tasse sur le rebord.
Je ne sais pas. Il est parti chercher du pain.
Quel pain ?
Du pain de campagne du Fournil.
Jacquie se tut.
Marie, tu minquiètes.
Tout va bien Je te rappelle.
Je repris ma tasse. Bus une gorgée tiède, mais toujours bonne.
Seize marches. Jai toujours compté.
Vingt minutes plus tard, jentendis la porte dentrée. Les pas dans lescalier. Seize marches.
Je ne bougeai pas.
La clé tourna. Il appela du couloir :
Voilà. Dernière miche de campagne restante.
Je le vis entrer, mouillé, les cheveux plaqués.
Pose sur la table.
Il obéit.
Nous nous regardions.
Tu veux du thé ?
Oui.
Je mis leau à chauffer. Il retira sa veste, sassit. Jétais de dos, mais sentais son silence. Ni pesant, ni angoissé. Simple.
Marie, raconte-moi la Cure, murmura-t-il.
Leau chauffait. D’abord un bruit doux, puis plus fort.
Je pensais.
Pas maintenant Peut-être plus tard.
Daccord, dit-il.
La bouilloire se mit à siffler.







