Quand Valérie venait voir Claire, elle devenait presque idiote de bonheur devant lui, je te jure ! Cest que cétait la joie, quoi. Elle sagitait dans tous les sens, se faisait belle, ramassait vite fait tout le bazar éparpillé quelle avait essayé avant son arrivée, cachait sous les coussins, enlevait ses rouleaux à cheveux. Puis elle filait dans la salle de bain, se recoiffait, mettait un coup de rouge à lèvres Et alors, hyper apprêtée, elle venait enfin le retrouver.
Tu métonnes quelle soit heureuse ! Franchement, imagine la situation.
Claire, elle élève seule son ptit gars. Mariée, en vrai, elle ne la jamais vraiment été. Elle a eu une espèce de flirt avec son Lucien pendant un ou deux mois, puis lui, il est reparti à Bordeaux, sa ville dorigine une ville dont Claire na jamais su grand-chose, dailleurs. Il bossait au marché ici, mais elle na jamais su trop quoi non plus
Bref, son grand amour sest volatilisé, la laissant avec un tout début de grossesse : deux semaines à peine, Claire sen rendait même pas compte. Et quand Lucien nest pas revenu dormir chez elle, puis na plus donné signe de vie pendant un mois, bah, elle a compris : elle allait devoir avancer seule.
Au bout du temps, elle a accouché dun garçon. Un vrai petit ange, tu vois le genre ! Cest pas surprenant, franchement : Claire est sublime, et Lucien avait une belle gueule de prince.
Claire a eu de la chance avec son gamin, Paul. Un bébé tranquille comme tout toujours à dormir, et quand il se réveillait, il tétait avec toute lapplication du monde. Heureusement, elle avait du lait à revendre, Claire, comme une bonne vache normande, elle aurait pu nourrir deux enfants sans problème !
Et Paul na même pas attrapé toutes ces maladies que les bébés chopent dhabitude.
Ah et tu sais pourquoi elle la appelé Paul ? Parce quen étant enceinte, elle était tombée sur un vieux film à la télé, Le Cercle Rouge, avec Alain Delon. Et Delon lui rappelait un peu son Lucien à elle. Alors ça coulait de source : elle voulait un prénom classe ! Bon, à létat civil, cest devenu Paul Lucien Martin, et Claire a répété cent fois ce nom dans sa tête, ça sonnait comme une chanson.
Paul était un rayon de soleil, ce gosse. Quand elle devait faire à manger ou du ménage, Claire linstallait au milieu du salon sur une vieille couverture, entourée de chaises pour quil reste tranquille. Au centre, elle posait Paul avec son vieux sac à main, quelques rouleaux et deux trois chiffons il jouait sans rien demander, sans pleurnicher. Même le jour où il sest coincé la tête entre deux chaises, il na pas hurlé : tout calme, il essayait de sen sortir à la force de ses petits bras dodus.
Quand il a grandi un peu, il restait facile à vivre. Claire le laissait jouer dehors; tout ce quelle lui demandait, cétait de venir à la fenêtre tous les dix minutes pour crier : Maman, je suis là !
Sauf que des montres, il en avait pas, alors toutes les trois minutes, tu le voyais débarquer sous la fenêtre pour crier et attendre que Claire lui réponde Ça va, mon chouchou ! mais il partait pas tout de suite, hein ! Il attendait. Alors elle lui demandait, Bah, tu restes ? Va jouer! et lui, tout mignon : Tu mas pas encore souri Et dès qu’elle lui envoyait un vrai sourire, il filait rejoindre les autres gamins.
Un jour, il a crié son mamanjesuislà, et quand Claire sest penchée, elle la vu serrer un chaton contre lui.
Maman, la dame du troisième me la donné ! Elle a dit quil sappelle Achille, et quon doit bien sen occuper tous les deux, elle a dit que tu serais contente.
Impossible pour Claire de ne pas sourire à ça, sérieux ! Elle a soulevé un sourcil et a dit :
Achille doit sûrement avoir faim, non ? Entrez, les garçons, je vais lui verser du lait.
Et hop, Paul et son chaton ont galopé dans lentrée. Un vrai gamin heureux, mais Achille, lui, était encore un peu déboussolé.
Et cest comme ça quils vivaient, tous les trois. Jusquà ce que Claire rencontre Pierre.
Pierre avait le même âge que Claire, jamais marié. Un gars posé, rassurant, pas tout vieux non plus. Il travaillait à lusine de meubles du coin et gagnait bien sa vie. Il venait chez Claire tous les samedis soirs, restait dormir. Il parlait pas beaucoup, mais à table, il assurait bien, il buvait sans excès. Claire avait toujours prévu une bouteille de vin blanc au frais dans son congélateur, quelle servait avec son petit verre préféré, taillé et tout mignon : Pierre adorait.
Ce samedi, rien ne dérogeait à la routine. Pierre entre, serre la main de Paul, sinstalle tranquille sur le canapé pendant que Claire faisait sa mise en beauté. Ensuite, ils étaient tous là, même Achille (posé sur les genoux de Paul), ils regardaient la télé avant de passer à table.
Après le repas, ils faisaient une sieste tous ensemble, histoire de partir se balader au parc en début de soirée.
Ce jour-là, une fois que Claire avait fermé la porte de la chambre de Paul, elle est venue sallonger auprès de Pierre, la tête posée sur son bras. Et, pour la première fois, il a abordé le sujet du mariage :
Je pense quau début on pourrait vivre chez toi, tu vois. Plus tard, on trouvera un appart plus grand, ou on peut louer le mien, histoire de se faire un peu de sous en plus Mais bon, Claire, je dois tavouer un truc… Les chats, jaime pas trop. Faudra se débarrasser de votre Achille
Cest Achille, corrigea doucement Claire, un peu tendue.
Oui, oui, Achille.
Il a fait une petite pause, puis, hyper sérieux, vraiment comme si tout était déjà décidé, il a ajouté :
Et Paul, je propose quil aille vivre chez ma mère, à la campagne. Lair, cest sain là-bas, et y a une école. Nous, on est encore jeunes, hein on pourra en faire plein, des enfants !
La tête de Claire est restée figée sur lépaule de Pierre, dun coup comme une statue. Ils sont restés là, en silence, quelques minutes. Puis Claire sest levée, toute pudique, comme si il ne lavait jamais vue nue, a attrapé sa robe de chambre, sest dirigée vers la chaise où il avait posé ses affaires. Elle a pris son pantalon, lui a tendu et a dit :
Tiens, récupère ton froc tout sale Tu lenfiles, et tu dégages.
Mais Où tu veux que jaille?
Chez ta mère, à la campagne. Tu verras, il paraît que lair y est sain. Et nous trois, lair frais du parc, cest bien suffisantPierre a rougi, sest rhabillé sans un mot, vite fait mal fait. Dans le couloir, Achille la fusillé du regard, toutes griffes dehors, comme sil avait tout compris lui aussi. Paul, réveillé par le bruit, a traversé le salon pieds nus, les cheveux ébouriffés, trainant son chat dans les bras. Claire lui a ouvert les bras, et il sy est réfugié contre elle.
On va bien, maman ? a-t-il murmuré, plantant ses yeux confiants dans les siens.
Elle la regardé, a caressé sa joue ronde, puis a lancé dune voix claire, qui claquait comme un drapeau:
On va très bien, mon Paul. Parce quon est chez nous. Et chez nous, cest nous qui décidons.
Le lendemain matin, Claire a ouvert grand les fenêtres, laissé entrer le soleil, et préparé deux bols de cacao un pour elle, un pour Paul, un peu débordant, comme toujours. Achille est venu lécher les moustaches du chat dessinées au fond du sien.
De la rue montaient des cris denfants, des bonjours chantants, le bruit joyeux de la vie et, dans la cuisine inondée de lumière, Claire a senti son cœur léger : elle avait retrouvé sa place. Sa maison. Sa famille.
La vie pouvait encore surprendre, mais maintenant, Claire savait : le bonheur, chez elle, nirait plus jamais dormir ailleurs.





