Trahison Sous le Masque de lAmitié
Cet hiver à Lyon semblait vouloir surpasser tous les précédents : la neige avait tant recouvert la ville que les rues et les cours ressemblaient à des paysages de conte de fées. Les flocons tombaient en silence, recouvrant voitures, toits et trottoirs, tandis que lair glacial donnait cette netteté à latmosphère quon ne retrouve quaux jours les plus froids de janvier.
Chez moi et Paul, pourtant, tout était apaisement et douceur. Derrière la grande baie vitrée du salon, la ville se couvrait de blanc, tandis quà lintérieur, le monde restait tendre, baigné dune lumière chaude projetée par la lampe sur pied. Tout invitait à la détente, la laine dun plaid moelleux sur nos jambes, une comédie gentille à la télé, un chocolat chaud posé sur la table basse.
Lovée contre lui sur le canapé, je laissais mon esprit vagabonder sans prêter réelle attention aux gags du film. Paul, calmement allongé à mes côtés, avait le regard partagé entre lécran et les chutes de neige derrière la vitre ; je savais ce que cela provoquait chez lui, une sorte de mélancolie heureuse.
Ce calme agréable fut interrompu par la sonnerie du portable de Paul. Il mit quelques secondes, à vrai dire à contre-cœur, avant de sortir son téléphone de sa poche et dy jeter un œil. Soupir.
Encore Damien murmura-t-il en se tournant légèrement vers moi. Troisième appel ce soir.
Sans quitter lécran des yeux, je répondis dune voix posée :
Il doit encore vouloir quon passe chez lui. Depuis quil a acheté sa maison de campagne, il na quune envie : fêter ça avec tout le monde. Mais je tavoue, je nai pas trop envie de participer à une énième soirée bruyante.
Il accepta lappel, lançant gaiement :
Oui, Damien ? Salut !
Lautre côté de la ligne éclata denthousiasme :
Paul ! Alors, vous venez quand ? Tout est prêt ici ! Jai même fait chauffer le sauna, le repas est sur la table, tous les copains arrivent Viens, Pauline aussi, ça va être top !
Paul jeta un œil interrogateur vers moi. Je secouai doucement la tête, silencieusement. Nous avions besoin de ces moments à deux, loin de la foule, loin du brouhaha et des conversations interminables.
Après un petit temps dhésitation, il eut une idée et la saisit aussitôt.
Ah, écoute, ce week-end, cest raté Pauline est partie voir sa mère à Grenoble pour deux jours. Tout seul, ce nest pas la peine. On se fait ça bientôt, promis.
Bref silence à lautre bout, puis Damien, clairement surpris, reprit :
Elle est partie ? Mais quand est-ce quelle revient ?
Demain soir. Ça sest décidé sur un coup de tête Pourtant, on avait des tas de projets ! Aller au cinéma, marcher sur les quais, passer à la patinoire Bon, ce sera pour une prochaine fois, hein ?
Damien garda encore le silence, puis répondit avec une pointe dironie :
Bon, daccord. Mais tu me dis dès quelle est rentrée ! Je veux trop vous voir tous les deux.
Bien sûr, promit Paul. Peut-être le week-end prochain, si rien ne change.
Il raccrocha et posa son téléphone, lair soulagé.
Ouf, on la échappé belle. Il est vraiment insistant Jai beau lui faire comprendre que je naime pas ces réunions interminables, il ne comprend jamais !
Je me blottis contre lui, savourant la quiétude retrouvée, la chaleur de sa présence. À la télé, le film continuait, la lumière feutrée nous enveloppait. Le seul bruit était le tic-tac de lhorloge et, dehors, le murmure du vent.
Tu as raison, murmurais-je. Reste avec moi. Ce soir, jai juste envie de cinéma, de chaleur, de silence.
Paul sourit, me serra fort contre lui. Je savais, comme lui, que bientôt nous irions nous coucher ensemble, bercé.e.s par la neige sur la ville.
Mais à ce moment-là, le téléphone sonna encore. Un appel de Damien, à nouveau. Paul fronça les sourcils, attrapa lappareil à contre-cœur.
Cest pas vrai, marmonna-t-il, légèrement agacé. Oui, Damien, quest-ce quil y a cette fois ?
Damien, cette fois, avait la voix grave, bizarrement tendue :
Paul, je suis au Club Cristal, avec quelques potes avant daller chez moi Et tu ne devineras jamais qui jai croisée Pauline. Avec un type. Ils boivent ensemble, elle le colle, elle le câline. Je voulais pas ten parler, mais tu dois savoir. Elle ta dit quelle était partie chez sa mère, non ? Ben cest faux.
Je sentis Paul se raidir à mes côtés. Il me regarda, déconcerté. Était-ce une blague ?
Tu es sûr de toi ? Tu ne confonds pas ? Jai Pauline juste à côté là, je vois très bien où elle est.
Je te jure ! Jai même proposé de te la passer !
Paul hésita. Je voyais dans ses yeux la lutte entre la logique et le doute.
Vas-y, passe-la, lança-t-il enfin, curieux et agacé.
Dans les hauts-parleurs du téléphone, une ambiance de boîte : basse, rire, brouhaha de verres. Puis une voix féminine, terriblement proche de la mienne, séleva :
Allô ? Cest qui ?
Paul déglutit, inquiet. Je le fixais, les yeux écarquillés.
Pauline ? Cest Paul. Quest-ce que tu fous là ?
Petit rire, puis la voix gouailleuse répondit :
Oh, Paul, tu mennuies avec ta petite vie ! Je veux méclater, cest tout. Marre de ton ennui permanent, je veux mamuser avant quil soit trop tard.
Je bondis du canapé, foudroyée sur place. Je sentais mon cœur battre à tout rompre. Doù venait ce théâtre absurde ? Cette femme connaissait mon prénom, et le sien Qui jouait à ça ?
Jarticulai, la voix blanche :
Cest quoi ce cirque ? Qui est cette folle ? Comment peut-elle autant me ressembler ?
Paul, lui, rétorqua dans le combiné :
Et tes où, là ?
Oh, on sen fout, non ? Je ne te dois rien de toute façon Je fais ce que je veux !
Ricanements en bruit de fond, et Damien reprit la parole :
Tu as entendu, mec ? Je te lavais dit
Paul coupa court, le ton sec :
Ça suffit. On verra ça demain. Ne me rappelle pas.
Il raccrocha violemment, balança son téléphone plus loin et fixa le plafond. Soudain, je faillis éclater de rire hystérique. Si je navais pas été chez moi ce soir, il aurait vraiment pu le croire !
Je me laissai tomber sur le canapé, déconcertée. La femme avait vraiment ma voix. Mais qui avait pu la mettre dans le coup ? Je regardai Paul, il avait le regard perdu.
Tu imagines, si je navais pas été ici ? soupirai-je. Tu maurais accusée de je-ne-sais-quoi !
Paul me serra doucement contre lui, rassurant :
Je sais que tu ne ferais jamais ça, Pauline. Je te connais trop. On va tirer ça au clair. Demain jirai demander les bandes de surveillance au club sil le faut.
Lentement, la tension retomba. Je me calai contre lui, le cœur encore battant, mais le corps apaisé. Je savais, nous savions : les preuves comptent plus que les apparences.
Le lendemain matin, je restai longtemps dans la cuisine, les mains autour de ma tasse. Je tentais de reprendre le fil de mes mails, mais tout me ramenait à la soirée de la veille. Soudain, mon écran de téléphone afficha « Damien ». Hésitante, je décrochai ; la curiosité lemporta sur la colère.
Salut, fit Damien, mesuré. Tu as parlé à Paul, après hier ?
Je maintins le ton calme, déterminée à voir jusquoù il irait.
Oui, on sest disputés. Il maccuse de trucs insensés, il ne veut pas écouter.
De lautre côté, il y eut un silence. Puis jentendis dans son timbre une nuance étrange, satisfaite.
Cétait à prévoir Tu sais, Pauline, tu mérites mieux que lui. Paul ne te comprend pas. Je lai toujours dit
Mon sang se glaça. Jattendis quil poursuive :
Je voulais que tu saches Je taime. Depuis longtemps. Je veux moccuper de toi. Si tu quittes Paul, je serai là, toujours.
Les pièces du puzzle sassemblaient dans ma tête. Sa déclaration, si proche de la machination dhier, son insistance auprès de Paul Tout concordait. Il avait tout manigancé. Dun ton froid, résolu, je répondis :
Damien, cest déplacé. Jaime Paul. Tout ce quil sest passé hier, cest toi qui las monté de toutes pièces, reconnais-le.
Il balbutia, surpris, mais finit par avouer, la voix nerveuse :
Oui, cest vrai ! Jai trouvé une fille elle te ressemblait, et je lui ai demandé de jouer le jeu au téléphone. Je croyais que tu comprendrais, que Paul te gâche la vie je voulais juste te voir heureuse avec moi.
Je sentis une colère froide monter en moi. Je lâchai, la voix sans appel :
Trahir pour séduire, tu trouves ça digne de moi ? Tu as tout détruit, lamitié y compris.
Il bredouilla quelques excuses, au bord des larmes. Mais javais décidé. Je tranchai dune voix aiguë :
Cest fini, Damien. Tu ne me reverras plus. Tu oublies mon numéro, celui de Paul aussi, et tu peux être sûr quil entendra notre conversation.
Je raccrochai. Posai le portable, tremblante. Par la fenêtre je regardai la neige qui continuait à tomber, insensible à nos histoires humaines.
Paul entra dans la cuisine, lisant immédiatement ma gravité.
Alors ?
Il a tout reconnu, soufflai-je dans un demi-sourire. Il ta utilisé, il ma utilisée Par amour, soi-disant. Mais quel traître.
Paul sassit près de moi, me prit la main.
Javais des soupçons depuis un moment, dit-il, mais je naurais jamais imaginé jusque-là.
Cest terminé, affirmai-je, un peu soulagée. Maintenant, plus de mensonges. On sait sur qui on peut compter.
Je humai les arômes du thé, du bois, des souvenirs de notre cocon.
Au fond, cest une bonne chose. Au moins, maintenant, plus question daller à ces soirées sans fin Plus besoin de sexcuser sans cesse.
Je le dis avec autodérision, mais une paix naissait en moi. Plus besoin de composer, davoir peur de déplaire. Nous avions gagné un calme précieux, notre monde.
Paul rit franchement.
Exactement. Soirée film, plaid, et personne pour venir gâcher notre tranquillité.
Je me blottis dans sa chaleur, enveloppée par la douceur du foyer.
On ne bouge plus dici, promit-il en membrassant.
Tandis que la neige tombait toujours, je sentis le sens du mot foyer regagner tout son éclat. Ici, aucun mensonge, aucun soupçon. Juste nous deux, dans la certitude tranquille de lamour partagé et du repos.
*****
De son côté, Damien ruminait seul dans sa cuisine du côté de Villeurbanne. La tasse de thé vide entre les mains, il se repassait la scène de la veille, les aveux arrachés, la voix glacée de Pauline qui clôturait tout espoir. Il se sentait plus aigri que réellement coupable ; la colère montait en lui.
Pourquoi tout méchappe ?! semporta-t-il, giflant la table du plat de la main.
Il revit dun œil amer la soirée, la comédie montée avec Marine, la fille rencontrée dans un café, engagement pris à la légère. Il se rappelait comment il avait orchestré ce mini-scandale, persuadé dune victoire inévitable.
Mais au bout du compte, il navait récolté quune rupture, la solitude, la perte dun ami.
Ce nest pas de ma faute ! grommela-t-il en tournant en rond, incapable dadmettre sa propre responsabilité.
Devant la fenêtre, il observait la neige qui ne cessait de voiler la vue, pesant, envieux, sur ce bonheur simple qui lui échappait, ce bonheur quincarnait Pauline dans les bras de Paul.
Son téléphone, posé là, restait muet. Il ne rappellerait pas. Il nimplorerait rien. Un goût amer de défaite brûlait son palais.
Ils ont gagné, songea-t-il, mais moi seul sais quils vivent dans une illusion. Un jour, elle comprendra quelle avait mieux à portée de main mais ce sera trop tard.
Damien sentit la rage se nouer dans sa gorge. Il froissa et jeta un bout de papier griffonné : le souvenir chiffonné de sa tentative. La neige continuait de tomber, imperturbable, et dans ce silence il ne restait que lui, seul face à ses regrets et son orgueil blessé.
Cétait moi, pensait-il férocement, cétait moi qui aurais dû avoir tout ça.






