On n’entend absolument rien

Rien n’entend
Lavion glissa timidement son nez hors des nuages, jeta un regard sur Paris, effectua un large virage et effleura la piste avec une délicatesse digne dun fiancé embrassant la joue de sa promise sous lautel.
Les applaudissements fusèrent, mais les pilotes nen profitèrent pas.
Et puis, il y avait Luc Caplain, qui nentendit rien : le vol lui avait bouché les oreilles.
Caplain, sans relâche, se pinçait le nez et soufflait.
Lair séchappait partout sauf là où il aurait dû, et sa tête était submergée par un bruit blanc, persistant.
Luc revenait tout juste de chez sa mère, aux premières lueurs du jour, juste à temps pour se préparer au boulot.
Sa femme, Adélaïde, veillait toujours et virevoltait dans lappartement, déplacant frénétiquement des objets dun coin à lautre.
Luc traversa la maison pour rejoindre la cuisine et préparer son déjeuner.
Son ouïe ne revenait pas.
Jen ai assez !
Je pars !
Tout me fatigue !
Ta paye qui ne vaut pas trois sous, notre appartement perdu dans le fin fond du Val-dOise Je croyais avoir une affection incurable pour toi, mais cétait juste une contamination !
Adélaïde lançait ses confidences à Luc, qui, en toute tranquillité, transférait ses pommes de terre de la casserole vers son thermos.
Je vais chez Fabien, tu ne le connais pas, lui non plus, mais il est merveilleux.
Pour lui, jéprouve enfin les bons sentiments, ceux qui doivent exister.
Et ne tinquiète pas, je suis encore honnête avec toi, il ne sest rien passé du tout entre nous.
Je pars dans les règles, pour que tu ne racontes rien sur moi derrière mon dos, surtout pas à ta mère !
Luc termina son repas, rangea le tout dans son sac, et se mit à préparer un café.
Tu nas rien à dire ?
Je tai ouvert mon cœur, là !
Adélaïde !
cria Luc par-dessus son épaule.
Tu pourrais me repasser mon jean, sil te plaît ?
Quoi ?
Un jean ?
Je te parle de mes sentiments, et toi le repassage !
Quil aille se faire, ce repassage Je pensais que tu aurais au moins tenté de me retenir.
Sa femme attrapa une sacoche, se trompa et prit celle que Luc avait préparée pour le travail, puis partit en claquant la porte, toute colère dehors.
Ce nest quaprès la vibration du battant que Luc comprit quelle était partie.
« Mais où va-t-elle à cette heure-ci ?
Et le jean ?
Bon sang, où est mon déjeuner ?
» ainsi débuta pour Luc un matin de séparation.
Déçu de ne pas retrouver ses deux thermos, il prit la direction de son emploi avec ses pantalons froissés.
En entrant dans lascenseur, il salua dun hochement de tête Mme Maricot, la présidente du syndic, une femme qui, à en croire les prélèvements mensuels, semblait encore envoyer largent du quartier à la Cour dOr.
On racontait que son parfum, à lui seul, aurait réveillé les chevaux de Attila et débusqué les ennemis par fumigation florale.
Luc retint sa respiration, entra, fit face à la sortie.
Les portes se refermèrent, la « chambre à gaz » descendit.
Vous navez pas donné pour la désinsectisation.
Aujourdhui, ils viennent exterminer les cafards chez tout le monde annonça Mme Maricot.
Luc observait silencieusement le joint de caoutchouc fondre sous leffet des fragrances.
Il faudrait me faire un virement avant ce soir, vous pourrez ?
Il ne répondit pas.
Alors elle se pencha, et sexclama à son oreille :
Jattends le transfert avant la fin de journée.
Félicitations !
On vous transfère ?
sanima Luc.
Retour à Strasbourg ?
Il croyait volontiers aux rumeurs sur son ascendance hunnique.
Mme Maricot débitait à Luc mille mots, dont il ne distinguait que des bouts : « -eur », « -do », « -é », « -ir », ressemblant fortement à un dialecte oublié.
Luc hochait la tête comme devant une œuvre contemporaine.
Les portes souvrirent, Luc aspira lair frais, Mme Maricot senfonça vers les appartements pour son impôt de quartier.
Luc était électricien.
Depuis la semaine dernière, il travaillait sur un chantier pour un client capricieux, sans grand talent ni budget, mais tout de même, il voulait du grand art.
Les matériaux et les plans étaient aussi hasardeux que le bonhomme.
Et Luc nétait pas seul : le plombier et les peintres étaient piégés eux aussi.
Tandis que Luc savonnait les murs pour passer ses câbles, ses collègues suaient à côté.
Le client débarqua, revenant dune nuit danniversaire prolongée, et, inspiré par ce souffle créatif, venu vérifier les travaux avant de dormir.
Rien ne va !
hurlait-il, piétinant.
Les prises doivent être en quinconce, la suspension trois degrés vers la droite, en référence à laxe terrestre.
Faites comme je dis, sinon je ne vous paie pas !
Avec ses lubies et menaces, il visita toutes les pièces et finit par sendormir sur des sacs de plâtre dans la chambre denfant.
Sept heures plus tard, il ressuscita, ouvrit la porte et découvrit le fruit de ses folies.
Les artisans avaient relié la cuisine au salon par une ouverture, un WC dappoint trônait dans la salle de bains.
Sa tenue était blanche de plâtre, son visage blême de stupeur.
Il avait oublié tous ses ordres et sapprêtait à traiter les ouvriers de menteurs, mais ils sortirent la vidéo preuves à lappui.
Luc navait rien changé, ses instructions sétant perdues, et le client, trop ému ou désespéré, lui remit une petite prime de « résistance à la créativité alcoolisée ».
Les autres furent renvoyés, incapables de sopposer, mais sous pression, il paya tout le chantier.
Le soir venu, affamé et exténué, Luc sen fut chez le médecin pour retrouver le monde sonore.
Sur le trajet, un chien grognon sattacha à ses pas et tenta de le faire paniquer en aboyant, mais le monde de Luc ressemblait à un film muet où humains et animaux jouaient sans paroles.
Faute de dialogues, difficile de saisir ce quattendait ce quadrupède, alors Luc poursuivit son chemin, léger, sûr de lui.
Le chien, lassé, abandonna la partie.
Que les sons soient avec vous !
lança le médecin, creusant les oreilles de Luc.
De retour au monde, Luc filait vers la maison.
En chemin, il tira de son portefeuille sa prime inattendue et acheta une saucisse feuilletée, puis un bouquet modeste pour sa femme.
Au pied de limmeuble, il croisa son voisin triste.
Tas entendu la dernière ?
lui demanda-t-il.
Aujourdhui, je nai rien entendu du tout, Luc enfonça son petit doigt dans loreille.
Maricot, la Reine de la Cour dOr, a récolté largent de tous les habitants et sest volatilisée au loin.
Elle a changé de ville, brouillé toutes les pistes.
Elle a tout planifié à lavance, la garce.
Les sept cages descalier y sont passées.
Tas donné ?
Non, fit Luc en hochant la tête.
Ce matin, elle parlait de transfert, je nai pas bien compris.
Tant mieux pour toi.
Moi, idiot, jai donné.
Mais bon, son parfum a tué les cafards de tout limmeuble, alors, ce nest pas si mal.
Lappartement accueillit Luc avec des senteurs de cuisine et une femme miraculeusement douce.
Pardonne-moi, que je suis bête, jai perdu la tête, cétait une crise, je ne sais pas laquelle !
Des poussées solaires probablement Je retire tout ce que jai dit, et jure que je nai rien fait de mauvais.
Il ny a pas de Fabien, je suis juste allée chez ma sœur pour vider mon sac.
Tu as bien réagi ce matin, ça ma remis les idées en place.
Tu veux bien me pardonner ?
Recouvrant le visage de Luc de baisers brûlants, sa femme linvita à table.
Ah, je nai vraiment rien entendu, avoua Luc, comprenant quil recueillait une récompense bien méritée.
Merci !
le serra fort Adélaïde.
« Sacrée journée songea Luc, qui navait rien fait dexceptionnel.
Je devrais devenir sourd plus souvent.
La vie serait sûrement plus simple ainsi.
»Alors quAdélaïde lui servait le repas, Luc sentit le parfum du bouquet se mêler aux effluves de la saucisse feuilletée, et tout ce quil navait pas entendu aujourdhui sétait mu en une tranquillité rare, un silence à deux qui valait tous les bruits du monde.
Il regarda autour de lui, observa les tiroirs refermés, les objets rangés, les chaises réconciliées avec la table, et pensa : « Certains départs ne sont que des détours avant de rentrer chez soi.
»
Le téléphone vibra dans la poche dAdélaïde.
Elle le regarda, puis elle rit, presque sans bruit.
Luc inclina la tête, se demanda si la journée finirait enfin sans surprise.
Mais elle se leva, ouvrit la fenêtre :
Tu entends ça, Luc ?
Les merles chantent comme si rien navait changé.
Luc sourit, et, tout nouvellement prêt à entendre le monde, ferma les yeux.
Il nécouta pas les oiseaux, mais il sentit la main dAdélaïde senrouler autour de la sienne, et une paix rassurante lenvahit.
Désormais, dans le refuge du soir, les mots pouvaient bien senvoler ou tomber dans le silence.
Ce quil ne comprenait pas, il le pardonnait, et ce quil attendait, il savait simplement quil arriveraitparfois, dans le bruit, parfois dans le calme, mais toujours avec quelquun pour le partager.
Au fond, il décida que même la plus bruyante des journées pouvait se finir dans un silence heureux, aussi pur que latterrissage dun nouvel espoir.

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