Hélène a passé toute la journée derrière ses fourneaux. La sonnette de la porte a retenti. La famille de Thierry est arrivée et s’est installée autour de la table.

Amélie avait passé toute la journée aux fourneaux. La sonnette retentit. Les parents de Thierry venaient darriver et sinstallèrent autour de la table.
Et la viande, elle est où ? demanda la tante dun air suspicieux.
Là, une oie farcie, répondit Amélie avec un sourire aimable.
Mais la tante se leva aussitôt, théâtrale :
Ce nest pas mangeable, ça ! Allez, on rentre.
Thierry se leva, suivant la tante :
Eh bien !… Tu nas quà vivre seule, si tu ne sais même pas cuisiner ! Il entreprit soudain de rassembler ses affaires dans un sac.

Allô, Gisèle ? Cest moi, Amélie. Quoi ? Jai dit : Amélie ! Un vrai désastre ce réseau. Pourquoi je tappelle ? Eh bien, Gisèle, cette année je ne viendrai pas chez vous pour les fêtes. Non, jinsiste, je ne viendrai pas. Pourquoi faire ? Victor sera là, ta fille aussi, avec son mari et les enfants. Et moi, je fais quoi ? Je me gave de salades et je paie un taxi double tarif pour rentrer ? Je narrive vraiment pas à dormir dans une maison qui nest pas la mienne, tu le sais bien. Et puis, je ne ferai rien de spécial : je vais juste dormir, cest tout, finit Amélie, sa voix étouffée par les crépitements sur la ligne. Depuis cinq ans, après son divorce, elle passait Noël et le Nouvel An chez Gisèle.

Comment ? Toi aussi, tu voulais mappeler ? Vous partez où ? Ah, à Lyon, chez la tante de Victor ? Alors bonne route, amusez-vous bien. Un souci ? Lequel ? Qui vient ? Sandrine ? Quelle Sandrine ? Ta nièce ? Allô ? Zut, le réseau ! La loger quelques jours ? Tu sais bien que je naime pas avoir des inconnus à la maison Bon, tant pis, je veux bien dépanner, quelle vienne. Et voilà que ça coupe ! Amélie raccrocha, agacée.

Assise, perdue dans ses pensées, elle se dit finalement que ce nétait pas plus mal. Elle ne serait pas seule pour les fêtes. Elle se ressaisit : il fallait au moins préparer une salade. Elle, un simple tartine lui suffisait, mais il fallait honorer linvitée. Elle mit les légumes à cuire, lava des fines herbes, et resta pensive.

Auparavant, lorsquelle était mariée à Thierry, pas question de sattarder ainsi. Le 30 déjà, toute la famille campagnarde de son mari débarquait. Et cétait lébullition : la cuisine méconnaissable, vapeur et odeurs, même la fenêtre ouverte ny changeait rien. Il y avait du pot-au-feu, des tourtes, du pâté, des côtelettes. Tout très gras. Amélie courait, entre plats et ingrédient à éplucher pour la salade de betteraves, mais on ne la laissait pas vraiment cuisiner, surtout depuis « lincident de la salade davocat »

Quelle horreur ! avait décrété la tante de Thierry et tout le monde d’approuver.

Mais chez eux, pensait Amélie, tout était baignant dans la mayonnaise, cen dégoulinait de la cuillère ! Les hommes passaient direct à table, déjà à goûter la gnôle maison. Le 31, ils tenaient péniblement jusquà minuit.

Le deux janvier, ils repartaient, ayant fini la nourriture et les bouteilles. Amélie héritait alors du chantier : une semaine à nettoyer, astiquer, ranger. Pendant ce temps, Thierry prolongeait la fête chez les siens au village. Il revenait bougon, pas rasé, irritable :
Tu vois ? Tas épousé une femme qui sait même pas cuisiner, lui répétaient ses cousins.

Il relançait alors dinterminables disputes, évoquant toujours son ex, Claire, quAmélie lui aurait « arraché ». Amélie endurait toutes ces remarques. Après tout, elle navait jamais su préparer tous ces plats gras quil aimait tant

Elle ne se confiait plus quà son amie denfance, Gisèle. Un jour, lassée des plaintes de son amie, celle-ci lui proposa une solution : appeler toute la famille, poser ses conditions, quelle préparerait elle-même le repas du réveillon, à condition quils viennent avant le 31. Avec l’aide de Gisèle, toute la journée, elles firent des petits plats légers et originaux. Les invités sinstallèrent, et

Mais la viande ? demanda la tante, déçue.
Regardez, voilà loie farcie, fit Amélie, radieuse.

Et la purée ? continua la tante, bornée.

Puis elle se leva, outrée :
Tas encore fait du fourrage, toi. Allez, Fédé, ramène-moi à la maison.

Tout le monde se leva dun coup, enfila son manteau, claque les portes.

Eh ben soupira Thierry, prêt à exploser. Puis il cria :
Attends-moi, j’arrive !

Oublie pas tes affaires, lança Amélie en lui tendant son sac.

Tu peux vivre seule, tes trop chiante. Moi, je ne reste pas seul, mais toi Il enfourna ses vêtements et partit.

Quand leau des légumes se mit à bouillir, Amélie reprit ses esprits. Elle souleva le couvercle, entendit soudain la sonnette. « Ça doit être Sandrine », pensa-t-elle en ouvrant.
Elle resta interdite :
Sandrine ?

Un homme dune quarantaine dannées sourit :
Oui, enfin, je mappelle Alexandre Morel, je suis le neveu de Victor. Je comptais faire la surprise, mais ils sont partis à Lyon… et vous, cest Amélie ?

Elle acquiesça machinalement, bredouilla :
Mais Gisèle avait parlé dune nièce

Alexandre rit :
Un malentendu, probablement Réseau pourri…

Amélie haussa les épaules :
Bon, entrez, maintenant que vous êtes là.

Ne vous inquiétez pas, jai un billet pour le train demain soir, il ny avait plus de place avant, je ne vous dérangerai pas longtemps.

Amélie retourna à la cuisine, égoutta les légumes.

Vous allez fêter avec une simple salade ? se moqua gentiment Alexandre.

Amélie, à sa surprise, répliqua sèchement :
Il vous faut tout, le banquet traditionnel ? Un saladier dOlivier, la charcuterie ?

Il éclata de rire :
Non, merci ! Je préfère le poisson.

Amélie haussa les épaules :
Désolée, jai pas de poisson, et je ne sais pas vraiment le cuisiner.

Alexandre, enfilant déjà son manteau, lança :
Ne vous en faites pas. Je men occupe ! Et il sortit aussitôt.

Amélie ne put retenir un rire devant labsurdité du moment : elle sattendait à une nièce tranquille, voilà quelle hérite dun homme enjoué.

Alexandre disparut près dune heure. Elle se mit à sinquiéter : il ne connaissait pas le quartier… Et finalement, en entendant la sonnette, elle courut ouvrir.

Mais vous étiez où ? Jai cru que vous vous étiez perdu !

Elle sarrêta net. Il se tenait sur le seuil, une petite épinette sous le bras et des sacs à la main.

Pourquoi tout ça ? demanda-t-elle, interloquée.

Il posa la plante, sourit :
Un Nouvel An sans sapin, ce nest pas possible !

Amélie huma le parfum résineux de lépinette, rit :
Manque plus que les clémentines.

Alexandre déclara :
Voyons ! Les clémentines et le crémant, cest essentiel ! Jai tout acheté. Allez, venez, on sy met ensemble.

Alors, en riant, ils décorèrent le « sapin », préparèrent les plats. Amélie, plongée dans lambiance, se laissa guider par Alexandre, à éplucher les crevettes, à voir dun œil neuf comment il préparait la carpe au four.

À minuit, tout était prêt. Le crémant pétillait dans les coupes. Après douze coups, ils trinquèrent :
À la nouvelle année, aux nouveaux bonheurs !

Ils discutèrent longuement.

Vous savez, au début il était différent, mon ex. Plus gentil, plus humain Enfin, cest ce que je croyais. Mais lamour rend aveugle Amélie sourit tristement. Ensuite, il ny avait plus que reproches et agacements. Mais assez parlé de moi. Racontez-moi votre histoire. Vous êtes marié ?

Alexandre soupira :
Plus maintenant. Une histoire banale : je travaillais trop loin, elle est partie avec un autre. À mon retour, je demande le divorce. Mais parlons dautre chose, passons au tutoiement, et racontons des bêtises denfance.

Moi, jai parié avec des garçons que je grimperais à larbre devant limmeuble. Je suis restée coincée, en sanglotant jusquà ce que loncle Serge du troisième vienne me décrocher. Je suis restée punie dans un coin tout le soir, raconta Amélie en riant.

Moi, au collège jai collé la chaise du directeur au sol. Mon père ma bien attrapé après, se souvint Alexandre en éclatant de rire.

Toute la nuit, ils partagèrent leurs souvenirs. Quand Amélie bailla, Alexandre la taquina :
On papote trop ! Allez, filez au lit.

Pas question, il faut débarrasser la table…

Je men occupe ! promit-il, ferme.

Amélie céda et partit dormir. La seconde daprès, elle dormait.

Le matin, Alexandre la réveilla doucement :

Amélie, debout, je dois y aller, ferme derrière moi.

Elle sauta du lit :
Déjà le soir ? Pourquoi tu ne mas pas réveillée avant ?

Il caressa tendrement sa mèche :
Tu dormais tellement bien Mais il faut vraiment que jy aille, le temps datteindre la gare.

Amélie laccompagna à la porte et le remercia dune voix douce :
Merci pour la fête…

Sur le seuil, Alexandre resta un instant puis demanda, déterminé :
Tu veux bien que je revienne ? Quand je serai libre ?

Amélie rayonna :
Bien sûr, je tattendrai…

Il lembrassa, lempêchant de finir sa phrase, et lui souffla :
Alors, à bientôt !

Amélie demeura un moment derrière la porte, effleurant ses lèvres, le sourire aux lèvres. Parfois, on croit connaître quelquun toute sa vie, et tout seffondre. Parfois, une journée suffit, et cest un sentiment dévidence, comme si cétait depuis toujours.

Non, il faut bien lavouer, la magie du réveillon existe. Un hasard, et soudain, une nouvelle vie commence.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

2 × one =

Hélène a passé toute la journée derrière ses fourneaux. La sonnette de la porte a retenti. La famille de Thierry est arrivée et s’est installée autour de la table.
Vivons l’un pour l’autre : l’histoire d’Édouard, de sa fille Camille, des épreuves traversées après la disparition de leur mère adorée, des conflits familiaux avec la tante Mireille, et du pardon retrouvé au sein de leur famille française