Vivons l’un pour l’autre : l’histoire d’Édouard, de sa fille Camille, des épreuves traversées après la disparition de leur mère adorée, des conflits familiaux avec la tante Mireille, et du pardon retrouvé au sein de leur famille française

Vivons lun pour lautre

Après la mort de ma mère, je commençai à retrouver mes esprits. Ces derniers temps, elle était à lhôpital, cest là quelle est décédée. Avant cela, elle était alitée chez elle, et avec ma femme Claire, nous prenions soin delle à tour de rôle. Nos maisons étaient côte à côte. Javais pourtant proposé à ma mère de venir vivre chez nous, mais elle ne voulait rien savoir.

Mon fils, cest ici que ton père est mort, et cest ici que je veux mourir. Ici, je me sens mieux sanglotait-elle, et je ne pouvais pas lui refuser cela.

Claire et moi, bien sûr, cela nous aurait facilité la vie si elle avait accepté de venir. Mais Marie, notre fille, navait que treize ans. Je navais pas envie quelle assiste chaque jour à lagonie de sa grand-mère. Je travaillais par roulement, Claire était institutrice à lécole élémentaire du village. Notre mère nétait jamais seule, nous passions même parfois la nuit chez elle.

Maman, mamie va bientôt mourir ? me demandait Marie Cest trop triste, elle est si gentille.

Je ne sais pas, ma chérie. Mais ce jour viendra, cest la vie.

Létat de ma mère a empiré, on la emmenée à lhôpital. Javais une sœur cadette, Isabelle, de trois ans de moins, avec un fils, Lucas. Cétait souvent ma mère ou Claire qui le gardaient, car Isabelle était toujours entre deux déplacements professionnels, du moins cest ce quelle disait. Divorcée de longue date, elle refusait daider pour notre mère, sachant que jétais toujours avec Claire à veiller sur elle. Isabelle et moi étions très différents. Elle était dure, égoïste, querelleuse.

Trois jours après lhospitalisation, maman est décédée. Après les obsèques, il a fallu prendre une décision concernant sa maison elle aurait vite dépéri si personne nen prenait soin. Maman mavait légué la maison depuis longtemps. Elle navait jamais été très proche dIsabelle. Ma sœur était au courant et ne venait plus la voir depuis belle lurette.

Mais une fois la maison vendue, Claire insista :

Dès que tu reçois largent, partage-le en deux avec Isabelle.

Claire, elle a son propre appartement, son ex-mari lui a laissé une belle demeure, alors que lui est parti avec rien. Elle va tout dilapider, tu le sais.

Et alors, Paul ? Notre conscience sera tranquille, sinon elle criera sur tous les toits que tu lui as tout volé, à moi aussi.

Jai fini par accepter et donné la moitié à Isabelle. Mais au lieu dun merci, elle ma juste lancé :

Cest tout ? Et le reste de largent ?

Le temps a passé. Marie venait davoir quinze ans quand un autre malheur nous est tombé dessus. Claire est tombée malade, très gravement. Elle se plaignait souvent de la fatigue, mais mettait ça sur le compte de son métier au contact denfants. Jusquau jour où elle sest évanouie dans notre jardin. À lhôpital, des examens ont révélé la maladie fatale bien trop tard.

Il ny a aucun espoir pour ma femme ? ai-je demandé au médecin, désemparé.

Nous faisons tout ce que nous pouvons, mais elle sest présentée trop tard. On ne peut plus rien faire.

Je lui disais daller voir un médecin, mais Claire, cest quelquun qui pense toujours aux autres, jamais à elle

Je ramenai Claire à la maison. Elle resta alitée, sans pouvoir se relever. Avec Marie, nous veillions sur elle. Mais la maladie progressait si vite Je me chargeais des piqûres, jai même pris un congé, mais il fallut vite reprendre le travail. Marie la nourrissait midi et soir, la lavait parfois après le lycée, elle était épuisée.

Un jour, Isabelle arriva chez moi :

Paul, ma machine à laver est encore en panne, tu pourrais jeter un œil ? Toi tu ty connais.

Jirai demain après le boulot, promis.

Le lendemain, jai réparé sa machine. Au moment de partir, je lui ai demandé :

Tu ne pourrais pas venir parfois chez nous, aider Marie à soccuper de Claire ? La petite est exténuée, et ce nest quune enfant, elle doit veiller la nuit quand je travaille. Claire ta toujours soutenue, tas gardé Lucas pendant des années, elle ta même aidée à conserver ton appartement après le divorce.

Oh, arrête, cétait il y a mille ans ! Lucas a dix-sept ans, je me suis mariée bien avant toi. Daccord, Claire sest occupée de lui, mais jétais toujours en déplacement ! Je lui ai offert une bague en or en remerciement.

Oui, et tu la lui as repris aussitôt quelle te la rendue !

Mais elle nen voulait pas, alors ! Et puis, il y a une différence entre garder un enfant bien portant et veiller sur une mourante Non, désolée, je ne veux pas.

Elle est partie sans même me remercier. Après ces mots, je nétais même pas vexé. Je lui ai juste dit :

Ne me demande plus jamais rien, Isabelle. Tu es dure et cruelle.

Je ne pensais plus à elle. Claire déclinait rapidement. Ce jour-là, Marie ma aperçu rentrer du travail par la fenêtre, elle a couru vers moi :

Papa, maman ne va pas bien du tout. Elle ne veut plus manger, elle regarde le mur et ne répond même plus. Jai voulu lui donner ses médicaments et de leau, mais

Ne ten fais pas, ma chérie. On va y arriver, on sen sortira.

Mais cette nuit-là, Claire est partie. Nous avons pleuré, ma fille et moi, nous étions seuls désormais. Je men voulais moins pour la mort de Claire, je me disais au moins quelle ne souffrait plus, et que Marie nassistait plus à ça. Jaimais ma femme mais cette maladie avait puisé toutes nos forces, à moi et à ma fille.

Après les obsèques, je me sentais très mal. Les souvenirs de Claire, ses regards, son rire, ses mots me manquaient. Jaurais tout donné pour la revoir, mais elle nétait plus là. Marie aussi en souffrait, mais elle essayait de me réconforter :

Papa, on a fait ce quon a pu. Il faut accepter labsence de maman, elle va mieux maintenant et ne souffre plus. On va shabituer, lessentiel cest quon se soutienne tous les deux.

Tu es bien plus mûre que je ne pensais, ma fille, répondis-je, étonné. Cest le malheur qui ta fait grandir si vite.

Marie veillait sur moi, et jessayais de rentrer plus tôt du travail pour passer du temps avec elle. Elle sétait mise à cuisiner, nous dînions ensemble, nous échangions nos nouvelles du jour.

Un jour, à mon retour, Marie mannonça :

Papa, aujourdhui après lécole, tata Isabelle est passée à la maison.

Quest-ce quelle voulait ? Tu ne dois pas la laisser entrer.

Je nai pas eu le temps de fermer la porte, elle est arrivée juste derrière moi. Elle a dit quelle venait récupérer le manteau de maman et quelques affaires. Elle a prétendu que tu étais au courant.

Je ne lui ai rien permis du tout. À lavenir, ferme la porte tout de suite. Elle na rien à faire ici.

Puis, sur mon lieu de travail, jai eu un malaise au cœur. Une douleur terrible mempêchait de respirer, jétais au bord de lévanouissement. Mon collègue appela aussitôt les secours, on memmena à lhôpital. Marie courut jusque là, en larmes. Le médecin la rassura :

Ne ten fais pas, jeune fille. Ton père a frôlé linfarctus, mais il faudra du repos.

Tous les soucis retombèrent sur Marie : le père à lhôpital, la maison, lécole Elle ne pouvait compter que sur elle-même, elle courait sans arrêt. Elle venait me voir chaque jour à lhôpital, me portait même quelque chose à manger. Un jour, Isabelle est arrivée, un gâteau à la main.

Marie, jai préparé une tarte pour ton père à lhôpital. Je ne veux pas aller le voir, il ne peut plus me supporter. Apporte-lui, mais ne dis pas que ça vient de moi.

Daccord, merci, tata, répondit Marie.

Un quart dheure après, Lucas, mon neveu, est passé. Il aidait souvent Marie. Il était en terminale, il voulait aller à la fac.

Jai oublié mes clés, alors je suis venu chez toi, expliqua-t-il. Dis donc, cest toi qui as fait la tarte ?

Non, cest ta mère qui la apportée pour papa à lhôpital. Je ten coupe une part, tu reviens du lycée et papa ne pourra pas tout manger.

Lucas accepta, Marie lui servit à boire. Ensuite, ils décidèrent daller ensemble voir mon père à lhôpital. À lentrée, Lucas blêmit, se cramponna à la rambarde, puis seffondra. Heureusement, ils étaient à lhôpital.

Des analyses ont révélé la présence dun toxique dans son sang.

Qua-t-il mangé ? demanda le docteur à Marie.

La tarte pour mon père, cest sa mère qui la faite.

Il ne faut surtout pas en donner à ton père. Je dois analyser ce gâteau.

Ils ont appelé Isabelle à lhôpital.

Mon Dieu, Lucas, quas-tu mangé ? Quest-ce qui ta rendu si malade ?

Il a mangé ta tarte, tata, avoua Marie. Je lui ai coupé une part.

Isabelle devint livide.

Au bout de quelques jours, la police est venue chercher Isabelle. Il sest avéré quelle avait mis une substance toxique dans la tarte, dans lidée dempoisonner son frère et de vendre sa maison, par appât du gain. Elle navait pas prévu que Lucas y goûterait.

Quand je suis sorti de lhôpital, jai emmené Marie et Lucas rendre visite à Isabelle, détenue en garde à vue.

Pardonne-moi, Paul, pardonne-moi Lucas, pardonne-moi aussi, Marie Jai compris, pardonnez-moi, sanglotait-elle.

Jai retiré ma plainte. Quelque temps plus tard, Isabelle a été libérée. Lucas ne pouvait pas lui pardonner, il traînait de plus en plus chez moi avec Marie.

Je ne pourrai jamais lui pardonner, tonton Paul, je la déteste. Comment a-t-elle pu ?

Lucas, on ne choisit pas ses parents. Ce que ta mère a fait est très grave, mais elle regrette véritablement. Tout le monde peut se tromper, il faut lui laisser une chance, sinon elle ne sen remettra jamais.

Petit à petit, la vie a repris son cours. Lucas est entré à lUniversité, Marie finissait le lycée et voulait aussi poursuivre ses études, mais elle nosait pas me laisser seul.

Ten fais pas, ma fille, fonce, tu dois apprendre. Nous vivrons lun pour lautre, tu viendras les week-ends et les vacances. Ta mère tenait tant à ce que tu entres à lécole normale supérieure.

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