Dieu soit loué ! Je tai attendu si longtemps La voix de mamie était haletante, mais son visage rayonnait de bonheur sincère. Dune main parcheminée, elle caressa tendrement la joue de son petit-fils, puis laissa retomber ses bras sur la couette.
Repose-toi, mamie supplia Paul. On aura toute la journée de demain devant nous, on pourra parler à loisir.
Non, Paul, répondit mamie avec un doux sourire attristé. Jai prié le Bon Dieu pour une seule chose : te revoir. Je nai plus besoin de rien dautre je tai vu, je tai compris, et je tai serré dans mes bras. Maintenant, laisse-moi reprendre un peu de forces, après on discutera. Elle ferma les yeux, épuisée. Lucienne, donne à manger au garçon, il a dû avoir faim avec tout ce voyage.
Létat de mamie était grave. Elle savait que son temps sur terre touchait à sa fin. Paul était tout ce qui lui restait, comme elle était tout ce quil lui restait à lui. Les parents de Paul avaient sombré dans loubli, engloutis par le poison de la bouteille. Ils avaient vendu tout ce quils possédaient, pièce après pièce, jusquà lappartement, puis sétaient eux-mêmes sacrifiés. La grand-mère avait réussi à arracher son unique petit-fils à cette fatalité et léleva. Elle le poussa à obtenir son CAP, à passer son permis de poids lourd, et le vit partir au service militaire. Aujourdhui, elle le retrouvait enfin. Ce nétait pas de cette manière quelle aurait voulu, mais on ne choisit pas.
Pendant que Lucienne, la voisine et confidente de toujours, servait à dîner à Paul dans la cuisine, la mamie, yeux clos, cherchait les mots justes pour toucher son cœur. Sa mémoire ségarait déjà. Elle caressait la chatte sa chère Grisette, qui ne quittait plus son chevet depuis quelques jours, sentant le malheur approcher. Enfin, elle appela :
Paul, viens près de moi. Lorsquil se pencha sur elle, elle murmura : Jaurais tant aimé bercer tes enfants, Paul, mais il semble que le destin en ait décidé autrement. Tu restes seul, et la solitude est rude. Si une brave fille croise ta route, ne la laisse pas filer, choisis-la pour la vie, pour la vraie vie, celle qui nest jamais facile ce fut toujours ainsi, et cela le restera. Fuis la paresse et la légèreté, et par-dessus tout, méfie-toi du vin maudit ! Un seul être sy laisse prendre, tous les proches en souffrent. Le chemin de la vie comporte tant de bifurcations, Paul prends garde à la bonne route.
La grand-mère se tut, cherchant son souffle, peut-être pensait-elle aux propres parents de Paul. Mais elle reprit bientôt, décidée :
Jai mis lappartement à ton nom tu auras un toit pour ta future épouse. Pour mes obsèques, jai tout prévu, Lucienne te montrera où. Et le reste, je tai tout laissé sur ta carte, de quoi tenir un moment. Prends soin de ma chère Grisette, ne la laisse pas à labandon. Elle est si intelligente, si affectueuse tu le sais bien, tu las recueillie chaton Je crois que cest tout. Va, repose-toi, moi aussi, je suis fatiguée.
Au matin, mamie ne se réveilla pas
Paul trouva du travail comme installateur de réseaux internet, recommandé par quelques amis. Son équipe comptait six ouvriers, qui tiraient de la fibre optique et raccordaient de nouveaux abonnés. Même sil rentrait épuisé chaque soir, le salaire, payé en euros bien sûr, et la satisfaction du travail accompli compensaient les inconvénients.
À la maison, lattendait Grisette la petite chatte grise quil avait recueillie dans la rue, huit ans plus tôt. Depuis le décès de mamie, Grisette sétait laissée dépérir. Elle ne mangeait presque plus, passant ses journées recroquevillée sur le vieux fauteuil en velours le préféré de mamie. Dun œil fixe, elle guettait la porte, comme si la maîtresse allait y apparaître dune seconde à lautre. Mais la porte restait obstinément close.
Paul faisait tout pour distraire Grisette, lui parlait longuement, la prenait sur ses genoux pour lui raconter ses journées, tentait de la tenter avec des friandises. Mais il fallut un mois pour quun changement sopère.
Ce jour-là, il venait de toucher sa première paie. Ses camarades lobligèrent à « arroser ça » tradition à laquelle il était déconseillé de se soustraire. Paul invita tout le monde dans un petit bistrot, régala la tablée, et en profita aussi lui-même. Il rentra tard, guilleret. Sur le palier, Grisette lattendait. Il évita son regard ses grands yeux verts, clairs et compréhensifs, semblaient tout deviner. Paul baissa la tête, mais Grisette insista jusquà croiser son regard. Saisissant létat de son maître, la chatte miaula dune voix plaintive et se réfugia sous le canapé.
Grisette, se justifia Paul, je ne pouvais pas refuser, tu comprends Ce sont eux qui mont trouvé ce boulot, et puis, ce sont mes amis, tout de même Il lui semblait sexcuser non devant lanimal, mais devant sa grand-mère.
Le lendemain, Grisette était à nouveau sur le seuil. Rassurée de ne rien déceler danormal chez Paul ce soir-là, elle se frotta affectueusement à ses jambes, vrilla sa queue autour de sa cheville et ronronna de plaisir. Elle mangea avec appétit, le suivit partout dans la maison, et vint sétendre tout contre son épaule, la nuit tombée.
Tu comprends tout, murmurait Paul en caressant Grisette avec tendresse. Mais tu sais, je suis adulte désormais, je peux répondre de mes actes. Les adultes nen sont plus capables dans un cas seulement : sils cèdent à la boisson Ça, jen ai si peur cest dans le sang, vois-tu Je crois bien que je vais devoir changer de métier ; là, lalcool coule à flot, on trouve toujours une raison : se réchauffer, fêter, arroser nimporte quoi, parfois même le « Jeudi du Pichet ». Chaque vendredi, inévitable. Je refuse tant que je peux, mais je sens déjà lagacement autour de moi. Non, il faut que je parte Mais pour faire quoi ? Depuis gamin, jai toujours rêvé dêtre chauffeur routier. Mais mon permis ne suffit pas, on ne confierait jamais un semi-remorque à un débutant comme moi
Comme chaque vendredi, Paul était assis au café avec ses collègues, qui fêtaient la fin de semaine. De son côté, il se contentait de Perrier, regardant dun air las ses compagnons avinés.
Ce soir-là, la serveuse une toute jeune fille pétillante attirait les commentaires. À chaque passage, elle recevait des invitations lourdes, jusquà ce que le chef déquipe la saisisse brusquement. Prise de panique, la jeune fille essaya de se dégager sans succès. Lhomme, costaud et éméché, perdait le contrôle de ses gestes.
Lâche-la ! sexclama Paul, se levant dun bond. Le tumulte sarrêta net élever la voix contre le chef déquipe, cétait tabou ! Par surprise, lhomme relâcha sa prise, ce qui permit à la jeune fille de sécarter, lançant un regard inquiet vers Paul.
Le conflit tourna court grâce à larrivée du patron un homme imposant en tablier blanc, aux manches relevées. À sa vue, le groupe rassembla ses affaires, jetant à Paul des regards noirs.
Reste un peu, fiston, ordonna le restaurateur. Les autres, quils aillent se calmer, peut-être réfléchiront-ils un peu mieux. Dun œil amusé, il jaugea Paul. Quest-ce que tu fabriques avec ces gars ? Je tai vu, tu ne bois pas. Tu nas rien de commun avec eux.
On est une équipe, répondit Paul en haussant les épaules. On travaille, on sort ensemble
Des bêtises ! bougonna le patron, qui se présenta : Michel. Tu appelles ça fêter ? Surtout avec des énergumènes pareils Émilie, ma fille, apporte-nous du thé le tien, bien parfumé. Je vais profiter du calme pour souffler un peu.
Votre fille ? Paul suivait des yeux Émilie.
Oui, elle maide après les cours. Tous deux sassirent à une petite table, savourant la chaleur du thé et son parfum de bergamote issu dune théière de porcelaine. Il va falloir que tu changes de boulot, mon gars. Après ce qui sest passé ce soir, ils vont te faire une vie impossible. Ou pire tembarquer sur la mauvaise pente. Tu as un autre métier ?
Jai mon permis poids-lourd, avant mon service militaire, et là-bas jai roulé un an. Mais je rêve de conduire au long cours Qui voudra de moi ?
Pas tout de suite concéda Michel. Mais jai des amis routiers, de vrais pros. En attendant, viens bosser pour moi, comme chauffeur sur ma fourgonnette Renault ; tu me donneras un coup de main sur les livraisons, parfois même sur la route. Ensuite, tu passeras la catégorie requise daccord ?
Avec plaisir ! répondit Paul, sincèrement ravi. Michel lui plaisait de plus en plus massif, calme, bienveillant. Et puis, cétait le papa dÉmilie, cétait une raison de plus de le respecter. Michel, remarquant que Paul ne quittait pas Émilie des yeux, lança malicieusement :
Allez, Émilie, cest lheure, termine et file, Paul va te raccompagner. Et il ne put sempêcher de sourire en voyant la rougeur heureuse illuminer les joues des deux jeunes gens.
***
Cinq hivers plus tard, Paul conduit un poids lourd sur une route gelée de la Bourgogne.
Encore une trentaine de kilomètres à parcourir avant de retrouver maison et famille son épouse Émilie, leur fille Louise, et celle qui a toujours sa place à la maison : lancienne Grisette. Sur le bas-côté, une silhouette solitaire, grelottant dans une veste trop légère pour la saison, attire son attention.
« Il va finir congelé ici », pensa Paul en sarrêtant près de linconnu.
Chef déquipe ? murmura-t-il, reconnaissant lhomme en montant.
Le chef déquipe, hagard, bredouilla du fond de son alcool :
Ah, tes là, toi Plus de chefferie, plus de bande. Il en reste deuxtrois des anciens, un sest gelé pour de bon, lautre sest noyé, tous ivres morts, et le reste, comme moi, débrouille-toi Il sortit une bouteille de gnôle, en avala une lampée, secoua un peu la tête. Mais bon ! On sen sortira
Paul le laissa à langle de la rue principale du bourg, puis le regarda séloigner avec tristesse. Un maigre sourire désabusé lui vint en mémoire de leurs beuveries de jadis
En arrivant, Paul jeta un œil aux fenêtres illuminées de son appartement. La lumière brillait dans la cuisine Émilie veillait, lattendait. Peut-être que Lucienne était venue papoter un peu, bercer Louise. Mais non, Louise dormait déjà dans son petit lit, au-dessus duquel, encadrée, la photo de mamie veillait sur elle. Sa fille aimait parler à sa grand-mère, lui confier ses secrets denfant, ses aventures décole. Peu importait quelle ne lui répondît pas dans les yeux de la photo il y avait toute la bonté du monde, toute la compréhension et un sourire rempli de chaleur.
Et voici Grisette, plantée dans louverture de la fenêtre, scrutant la nuit. À la vue de Paul, elle bondit, leva la queue, et disparut filant accueillir son maître derrière la porte.
Je ne suis pas seul, mamie, chuchota Paul en souriant aux fenêtres éclairées de son foyer. Nous sommes tous là. Et toi, tu restes avec nous. Cest ça, ma route.






