Et voilà quil a fallu à Camille de donner naissance en pleine tempête de neige! Normalement, il lui restait trois semaines de tranquillité, juste assez pour que la tempête se calme et que le froid sec dhiver pointe le nez parfait pour filer à la maternité en toute sérénité. Mais non, cest justement maintenant que lidée lui prend! Enfin pas vraiment à elle. Cest surtout celui qui loge confortable ou plutôt inconfortablement! dans son ventre qui na plus la patience dattendre. Que la tempête fasse rage depuis six jours, lui sen moque royalement.
Dans un temps pareil, aucune voiture ne risquerait la route jusquau village. Les chemins sont tellement couverts de neige quon senfonce dedans jusquà la taille. Et le pire, ça tombe, ça tombe, à croire quau ciel, quelquun a renversé un gigantesque sac de farine et que tout séparpille sur la campagne! Si lon risquait un œil par la fenêtre, tout est blanc et ça continue à tourbillonner. Quant à mettre un orteil dehors, impossible douvrir les yeux: le vent glacé fouette le visage et la neige sinvite de force dans les paupières.
Cest dans ce décor féérique (ou infernal, selon lhumeur) que le bébé a décidé dannoncer sa venue.
Depuis le matin, Camille ne se sent pas dans son assiette. Un coup, cest des tiraillements dans le dos; un autre, cette impression quil serait plus simple de sallonger, encore faudrait-il trouver une position! La belle-mère, Josette, la remarque en train de tourner en rond :
Camille, tu ne serais pas en train de nous préparer une surprise, là? Pourquoi tu fais les cent pas comme ça?
Je ne sais pas, Maman, je me sens toute bizarre.
Viens par là que je voie ce bidon.
Josette, niveau grossesse, elle nétait pas très calée. Aujourdhui, tout passe par les médecins et les cliniques, les matrones cest fini ou presque. Dans le village, il en reste une seule, Mireille, alors quà sa jeunesse, il y en avait trois, des «mamies-accoucheuses».
On dirait bien que le ventre est descendu, Camille. Il sest décidé, le petit.
Mais comment ça, il veut naître, maman ? Il est bien en avance!
Oh, ça, ma fille, ce nest pas nous qui décidons. Cest le Bon Dieu qui fait les horaires.
Camille en aurait presque les larmes aux yeux. Première fois, elle nage en pleine angoisse, personne pour expliquer les subtilités du métier. Et Josette, de son côté, elle a accouché dun fils il y a vingt piges et sans trop de souvenirs de laffaire.
Écoute, Camille, je vais chercher Mireille. Je mets de leau à chauffer sur la gazinière: quand ça bout, tu éteins. Si tas la force, sors les serviettes propres, les draps, tu sais où cest prépare tout. Mais ne tagite pas, si tu te sens mal, laisse tomber. Moi, pour Michel, Mireille m’a ordonné de marcher. « Marche, souffle fort, ça ira mieux, le travail avance plus vite », quelle disait en nouant son foulard. Bon, jen profite pour passer chez ta mère, Madeleine, la prévenir. Courage, ma belle, Mireille est une vraie pro. Dans le temps, les femmes venaient même des villages voisins pour accoucher avec elle. Une perle, cette Mireille.
Sur ce, Josette senroule dans trois couches de laine, attrape un bout de pelle pour se frayer un chemin, et file affronter la tempête.
Camille reste seule. Et là, la peur. Et si ça commence maintenant et quil ny a personne? Dans ce blizzard, sa belle-mère va-t-elle survivre au trajet? Et si sa propre mère ne vient pas? Non, enfin, Madeleine, cest une battante, il ny a pas de raison.
Ne reste alors quune certitude: il faut marcher et respirer. Oui, mais respirer comment, si chaque contraction vous coupe le souffle?
Oh là là, Michel nest pas là Lui, il aurait su trouver les mots, rassurer, dire quelle va y arriver et quil sera là, quoi quil arrive. Mais avec cette fichue tempête, pas de bus, pas de routes dégagées, impossible quil rentre de Bordeaux. Il ne sait même pas qu’il va être papa dans quelques heures !
Ça cogne, ça tire, ça nen finit pas.
Et puis soudain, la porte claque, la neige envahit le hall: cest Madeleine, la maman, recouverte de flocons.
Ma petite Camille ! Josette ma dit que tu étais sur le point daccoucher!
Oui, maman.
Tinquiète pas, ma chérie, je suis là. Jai apporté quelques fruits séchés pour te faire une compote. On va faire bouillir de leau
Une heure plus tard, Josette revient, suivie de Mireille. Notre matrone, une mamie vive aux mains dailleurs bien ridées, ausculte Camille et décrète:
Dici demain matin, le bébé sera là.
Demain?! Mais il nest même pas midi, et jai commencé à sentir des trucs hier!
Ha, ce nétait que les prémices, ma petite. Parfois, ça peut traîner plusieurs jours. Mais là, on commence à souvrir, doucement: pas plus dun demi-doigt. Ne tinquiète pas, ce sera pour demain. Moi, je rentre chez moi.
Restez, Mireille, sil vous plaît, je suis plus rassurée avec vous
Mireille, qui en a vu naître plus dun, craque devant ces grands yeux pleins de panique :
Bon, daccord, je reste. Un esprit serein, ça aide le bébé à venir aussi.
Camille navait pas compris que les prémisses, cest un peu comme les premières violettes du printemps : ça sent bon, mais cest de courte durée avant larrivée des «effets spéciaux». La galère commence vraiment: contractions, douleur qui la déchire de lintérieur, souffle coupé, chaque mouvement devient un défi. Marcher, rester allongée, tout fait mal : elle nest plus que douleur.
Josette et Madeleine, complètement dépassées, tournent en rond, essayant de réconforter sans y croire vraiment. Mireille finit par les envoyer repasser le linge histoire quelles ne sagitent pas partout, inutilement.
À la tombée de la nuit, le calme temporaire. Mireille examine : «Quatre doigts, ça avance, mais lentement. Premier accouchement, le chemin na jamais servi Cest dur pour maman et bébé.» Camille nen peut plus. Enfin, les contractions se calment un instant, elle grignote, Mireille la force à dormir pour économiser ses forces.
Dehors, la tempête na pas lintention de souffler moins fort, cest carrément la Fête de la neige.
Camille se réveille en sursaut à quatre heures, tout est noir. Mireille ronfle doucement à côté.
Bon Dieu, aide-moi… murmure-t-elle devant licône de la Vierge, que ce bébé vienne vite!
Cest reparti, douleur, tout flou, elle ne voit plus rien. Mireille, réveillée, examine: cinq doigts à peine. Cest long. Mais normal pour une première.
Au lever du jour, Camille na plus une once dénergie, sa chemise lui colle au dos, les cheveux en bataille.
Cest tout près, Camille, accroche-toi! Dit Mireille. Le bébé est déjà là, tout près.
Mamie, aide-moi, Mamie ! supplie-t-elle.
Qui? sinquiète Madeleine. Il ny a pas de Mamie ici. Elle appelle sa bisaïeule, vous savez ? Petite, elle disait «Mamie» pour son arrière-grand-mère Zéphirine, ça lui est resté. La Mamie adorait Camille, cétait sa première arrière-petite-fille après toute une ribambelle de fils.
Camille, la tête est là ! Encore un effort, ma belle ! Allez, respire, comme ça… pfff-pfff-pfff Mireille pousse, souffle avec elle.
Camille crie, pousse, respire crie encore. Mamie, aide-moi, je peux plus!
Et, épuisée, elle accouche enfin: un bébé tout neuf dans les mains dexperte de Mireille.
«Ce sera peut-être mon dernier», se dit la vieille dame en souriant à ce miracle. Elle pose tendrement le bébé sur le ventre de Camille :
Un garçon, Camille, regarde-moi ce beau fils ! Quest-ce quil braille ! Un vrai futur maire, tout le monde tournera autour de lui.
Camille pleure de bonheur, embrasse les petits doigts. Comment tout ça a pu tenir là-dedans? Dommage que Michel soit bloqué à Bordeaux, il verrait son fils, si beau, le plus beau de la terre !
Paulin, mon petit Paulin chuchote-t-elle.
Paulin?! sétonne Josette, Tu avais dit que ça serait Arthur, si cétait un garçon!
Oh, mais ce nest pas un Arthur, regarde-le, cest un Paulin, Paulin Michel !
Mireille termine son ouvrage, se prépare à rentrer, exténuée. Recevoir une nouvelle vie, cest beau, mais quel boulot ! Reste à braver la neige jusquà chez elle.
Camille et son bébé sendorment, Madeleine aussi pense à filer; elle na pas mis les pieds chez elle depuis la veille. Elle semmitoufle, embrasse la famille, et sort dans la neige.
Tiens ça tombe maintenant en petits grains, la tempête mollit. Peut-être que Michel pourra rentrer dès demain ou après-demain. En approchant de chez elle, une idée traverse lesprit de Madeleine :
«Si jallais voir Mamie Zéphirine? Pour la rassurer, lui annoncer la bonne nouvelle. Elle n’a peut-être plus de pain (bon, jen ai mis de côté cette semaine, mais sait-on jamais).»
Mamie, larrière-grand-mère de Camille, habite à deux maisons de là. Elle aura 93 ans cet été, vit seule, refuse de vivre ailleurs. À son rythme, elle gère la maisonnée, surtout quils viennent souvent laider.
Madeleine force le portail (Alexandre, son mari, est sûrement passé hier la pelle est là, adossée). Elle dégage vite la neige du perron, entre dans la maison.
Mamie, Mamie Zéphirine ! Elle crie fort, la vieille dame nentend presque plus. Mamie, cest moi, Madeleine, je viens prendre de tes nouvelles.
Personne ne répond. «Elle dort, la pauvre», se dit Madeleine, un peu triste de la réveiller. Elle enlève sa cape, retire ses bottes, entre dans la chambre, et là
Mamie Zéphirine est allongée sur le lit, les mains croisées sur la poitrine, habillée de propre, robe et foulard tout neufs jamais vus, ces vêtements-là. Madeleine essuie une larme, ferme doucement les paupières de la doyenne.
Sur la table, une photo de Camille, la petite icône de saint Nicolas, un bout de bougie.
Merci, Mamie, tu as aidé Camille. Elle a eu un fils, elle la appelé Paulin. Mais tu sais déjà tout, nest-ce pas, Mamie ? Madeleine embrasse la joue ridée de la vieille femme, merci, merci pour tout.
Madeleine pose sa main sur celle, glacée, de Mamie Zéphirine. Une brise minuscule, venue don ne sait où, fait vaciller la flamme de la bougie. Madeleine sent une chaleur rassurante glisser autour delle, envelopper la chambre, comme un au revoir. Tout est calme, paisible, comme si la tempête sétait enfin lassée de tourmenter le village pour laisser place au silence du matin.
Elle reste un moment, le cœur serré, puis murmure:
Merci, Mamie. Tu peux dormir tranquille maintenant. La relève est assurée.
Dans la grande maison, le feu crépite. À la fenêtre, déjà un rayon de soleil samuse à percer les nuages. Au loin, les sabots dun cheval résonnent sur la neige durcie Michel, rentré plus tôt quespéré, redécouvre son village poudré dor. Bientôt, ses pas précipités résonneront sur le perron, et sa voix, toute bouleversée, sélèvera:
Camille! Où est mon fils?
La boucle est bouclée: une âme sen est allée tout doucement, pendant quune autre, hurlante de vie, faisait irruption dans le monde. Au cœur de la tempête, une lignée se poursuit et le vent, enfin lassé, laisse retomber la neige, douce, soyeuse, comme une couverture tirée sur les épaules dun nouveau-né.
Et, tout là-haut, peut-être, Mamie Zéphirine sourit.







