C’est l’enfant d’Igor…

Cest lenfant de Guillaume

Tout cela se passa récemment, dans le quartier Bellevue à Lyon, au quatrième étage dun immeuble rénové. Résidait là une jeune retraitée active, femme seule nommée Francine.

Sa vie, à Francine, ne promettait rien dextraordinaire, rien de fulgurant. Tout était stable : pension, petits boulots, son cercle damies, ses visites aux petits-enfants partis sinstaller à Marseille, et laide à sa vieille mère, recluse dans son appartement du Vieux Lyon.

Et en ce jour, rien de particulier. Un jour comme un autre.

Le matin, Francine a appelé maman. Un petit coup de fil, Comment vas-tu, Mamie ?. Ce genre de rituel qui rassure autant quil fatigue.

Cétait son jour de repos, elle qui cumulait service sur service à la réception dune clinique privée, histoire de compléter les fins de mois et doccuper sa solitude. Demain, on recommence. Mais aujourdhui : préparer le déjeuner, porter le repas à maman Encore, soupir en coin, les yeux vers le ciel. Deux petits immeubles à traverser, cest tout. Rien de sorcier. Et puis le cinquième étage sans ascenseur Ah ça, cest leffort qui fait mal !

Les plaintes de sa mère lui donnaient parfois le tournis. Les histoires de genoux, dépaules, de cotes froissées, de nouveaux symptômes inspirés autant du vécu des voisines que des sagesses de Michel Cymes à la télé. Ce nétaient pas de vrais appels au secours, simplement une litanie dexpertises maternelles, indépassables, inattaquables Même après quarante ans comme infirmière de bloc, Francine n’avait jamais eu gain de cause.

Tu n’y connais rien ! Passe-moi donc un scalpel, tiens

Tant pis ! Un jour parmi dautres.

Il fallait aussi passer à la boulangerie. Tant quà faire, sur la route. Francine a déposé le sac poubelle dans lentrée, approché son reflet au miroir pour rehausser un peu les lèvres. Pour son âge la soixantaine bien sonnée, on lui en donnait dix de moins. Petites rides rieuses aux coins des yeux, jolie coupe argent, grandes boucles doreilles. Les joues avaient perdu un peu de rebond, mais tant pis.

Du pain de seigle pour maman, un peu de beurre Elle se parlait, crayon levé, quand la sonnette a retenti.

Limmeuble avait un digicode. Qui donc ? Peut-être Madame Sonia, la voisine du dessous, quelle conviait parfois au thé.

Francine, le bâton de rouge à lèvres en main, ouvrit la porte.

Sur le palier, une jeune femme blonde, queue-de-cheval et T-shirt rayé, veste trop longue, jeans, sac à dos. Mais surtout, entortillé dans ses bras, un bébé emmailloté dans une couverture brune. Francine nenregistra dabord presque rien : juste ces yeux tirés, cette machoire crispée, ce pas décidé. Elle sentit simplement le paquet dans ses bras, et la fille lâcha :

Cest pour vous.

Francine reçut le bébé par réflexe, bâton toujours au poignet. Le poids la fit baisser les yeux Mon Dieu, mais cest un vrai nourrisson !

Quand elle releva la tête, la fille descendait déjà lescalier.

Cest lenfant de Guillaume, moi je dois poursuivre mes études fit la jeune femme, fuyant à pas rapides, les marches martelées.

La porte dentrée claque, tout se dissout.

Francine resta plantée sur le palier, sattendant étrangement à ce que la jeune femme surgisse, reprenne lenfant, présente des excuses, et que la vie reprenne sac poubelle, boulangerie, maman

Dans lentrée, il y avait un sac oublié. Elle ne se souvenait pas du moment où la jeune fille lavait posé.

Et puis, leffroi sest installé.

Oh là là, bon sang ! Cest un bébé Et elle a dit Guillaume ? Tu es sûre, Francine ?

Guillaume ? Mais Son fils, à elle, sappelait Luc. Deux petits-enfants merveilleux, installés dans le Sud avec leurs parents, alors quelle, Francine, demeurait ici, à Lyon. Son mari Paul était décédé depuis cinq ans.

Tout cela navait aucun sens. Sur ses genoux, le bébé gigota. Elle le déplia. Dessous, un pyjama beige, un minuscule bouchon tout frais, une tétine en forme de grenouille. Tout juste un mois !

Allons, petit cœur murmura-t-elle, berçant la petite. Car cétait bien une petite fille.

Que faire ? Dans le sac, deux biberons, du lait en poudre, couches neuves, quelques habits roses.

Par habitude, Francine attendit encore. Un coup de sonnette, la jeune femme revenant, reprenant la petite Mais rien.

Elle compléta son maquillage, se posta à la fenêtre, langoisse gonflant peu à peu là où il ny avait quune routine. Que faire de cet enfant ? Et puis, de toute manière, changer sa couche devait être fait. Et le petit pyjama rose dévoila une mignonne petite fille.

La peur commença à lenvahir cétait une responsabilité massive. On venait de lui déposer une petite fille ! Guillaume Guillaume Ce prénom flottait.

Et si ? Luc, son Luc, navait-il jamais butiné, autrefois ? Oh oui, dans sa jeunesse, elle avait pesté de le voir défiler les petites amies, même les présenter à la maison ! Mais ça, cétait avant le mariage, du passé. Dans sa vie de famille, il semblait heureux, un rien harassé par son entreprise, mais aujourdhui tout roulait : fin du crédit, nouvel utilitaire, enfants épanouis.

Voilà, ma jolie, on va changer tout ça Francine menait lopération sans y penser, ses mains reconvoquaient les gestes anciens, elle avait bien trimballé neuf kilos jadis, elle saurait gérer ce bout de chou. Mais faut-il prévenir les secours ? Ou bien

Et si cétait la fille de Luc, vraiment ? Il y avait un petit air de famille. Et là, quelle tempête ! Sa belle-fille, Sophie, ne le lui pardonnerait jamais. Et les petits-enfants ?

Elle nourrissait la petite, inconsciente de sourire béatement, heureuse du contact.

Luc restait injoignable. Elle appela alors son aîné, Victor, son petit-fils : le père était parti réparer des canalisations dans le Jura, sans réseau.

Francine râla un peu on pourrait me prévenir, non ? Mais elle savait, au fond, que ce nétait quun énième déplacement. Elle appela sa belle-fille, Sophie, demandant quand même de faire passer le mot : Que Luc me rappelle dès ce soir !

Puis, à maman, elle mentira : Jamais, maman, jai une cheville en vrac ! Maman soupira, appela cinq fois, insista, proposa descalader le cinquième étage pour vérifier elle-même.

Francine, soulagée, passa un peignoir, sassit près de la petite fille, se laissa aller à réfléchir doucement, sans urgence. Rien ne lobligeait à garder cet enfant. Mais proposer la solution (la police) langoissait à cause de Luc. Et on ne sait jamais : un prénom mal entendu, une coïncidence, une erreur détage ?

Ce sera la copine fidèle, Marianne, qui saura la conseiller.

Tu ne vas pas y croire, jai reçu un bébé en dépôt sur le palier

Marianne ne paniqua pas. On va enquêter ! Mais ne fait rien de hâtif. Tu crois devoir prévenir la police ? Attends une minute. Il y a des Guillaume dans ton immeuble ?

Comment veux-tu que je sache, il y a plus de cinquante appartements. Peut-être sest-elle trompée de porte

Toute laprès-midi se passa à gérer le nourrisson. Internet fut consulté (trop de conseils !), massages faits, couches changées, berceuses improvisées. Maman rappela, mais Francine déclina, persuadée que demain tout serait réglé.

Marianne débarqua après le travail, mena son enquête chez les voisins, en restant floue : Un courrier pour Guillaume, vous savez ? Et puis

Jai trouvé ! elle jaillit discrètement.

Au sixième, sur le même palier, vivait en effet un certain Guillaume, informaticien bien dans ses baskets. La théorie la plus probable : étage confondu, bébé livré par erreur.

Allons le voir tout de suite ! préconisa Marianne.

Et si ce nétait pas son enfant ? On passe pour des folles

Au moins, on saura.

Elles sonnèrent. Une petite dame ouvrit, bafouilla, puis appela :

Guillaumeee ! Encore pour toi

Un jeune homme à barbe courte apparut, la mine surprise :

Vous cherchez la tablette ?

Pas du tout, on veut parler dun autre souci. Ce matin, une jeune femme a laissé un bébé, une petite fille, à Francine ici présente. Elle a dit que cétait celui de Guillaume.

Pause. Le jeune homme les regarda, ébahi.

Un bébé ? Pas le mien, je nai pas denfant !

Marianne insista. Francine expliqua plus calmement.

Il y a une erreur, je crois, dit le garçon, lair sincère. Vous deviez voir une autre Guillaume Ou alors quelquun sest trompé détage. Je ne connais pas la jeune femme, ni lenfant.

Il proposa de poster un message sur les réseaux pour retrouver la maman. Mais Francine nosait sexposer ainsi, ses soupçons envers Luc persistaient, et puis la légalité voulait que tout ça finisse à la police.

En redescendant, Marianne et Francine échangèrent leurs impressions. Non, il ne ment pas, cest un geek casanier, pas un Don Juan !

Lappel tant attendu de Luc ne vint pas. Sophie expliqua quelle courait à droite à gauche, courses, piscine, terrain de foot, galères du quotidien

Francine se promit : Demain, je préviens la police ! Mais, ce soir-là, la silhouette fugace de la jeune mère revenait en boucle dès quelle fermait les yeux. Cet air de peur, despoir, de détresse La police, et puis quoi ? Quadviendrait-il de la petite fille ?

La nuit fut hachée, peuplée de sons inventés par le sommeil de lenfant, jusquà ce que le matin fracasse tout, réveillé par un appel de maman, toujours prête à réclamer ses poires favorites.

Il fallait sortir, et Francine, reconfigurant un vieux foulard en écharpe porte-bébé, descendit chez la mère, fit les courses, découvrit un certain plaisir à traverser le marché en compagnie de la petite.

Quest-ce que cest ? demanda la mère, mi-incrédule, mi-amusée.

Rien, juste la petite de Nadège de létage du dessus. Elle ma demandé de la garder une heure

Et tu nas pas demandé le prénom ? Mais Francine, on ne prend pas un bébé sans savoir son nom !

Dans lascenseur, Francine, amusée et songeuse, choisissait mentalement un prénom pour la petite inconnue.

Puis, dun coup, un SMS téléphone accessible ! Luc !

Plaçant la petite sur ses genoux, Francine raconta tout :

Maman Jai rien à voir là-dedans ! Je tassure, appelle la police !

Mais la jeune femme a donné ton prénom

Je suis Luc, pas Guillaume ! Ne traîne pas, appelle tout de suite.

Mais, pragmatique, Francine resta occupée repas, couches, lessives. Le cœur serré : où irait la petite alors ? À la DDASS ? À lhôpital ? Elle en voyait déjà les murs froids, imaginait une maternité inconfortable Non, mieux valait rester avec elle, au moins un jour de plus.

Mais demain, il fallait retourner à la clinique. Et laisser un enfant chez soi sans déclaration, cela devenait du pénal

Elle soupira, endormit la petite dans son bras ; fatigue douce, bonheur discret, comme dans un rêve.

Et puis, la sonnette. Insistante.

Francine sapprocha, jeta un œil au judas. Figée. Ouvrit.

Sur le seuil, haletante, en short malgré le froid, cheveux ébouriffés, la jeune mère. Les yeux rouges, le souffle court, tenant le chambranle.

Où est ma fille ? Où lavez-vous emmenée ? Pourquoi navez-vous rien dit ?

Encore dans les limbes matinales, Francine répondit, interloquée.

Mais, elle est là. Allez, entrez.

La jeune femme, dabord hésitante, pénétra, cherchant du regard un indice, un espoir. Francine lamena jusquà la chambre, pointa le petit nid sur le lit.

La jeune femme seffondra sur le tapis, pleurant, violemment secouée. Il fallut la relever, lui donner de leau, du thé, deux carrés de chocolat. Instinct dinfirmière.

Reprenez des forces, allez

Elle sappelle Pauline, la jeune mère, et la petite, Maëlle. Elles viennent dun village de lArdèche. Étudiante dans lécole où Francine avait elle-même appris jadis, Pauline sest retrouvée enceinte, seule, de Guillaume, un étudiant de Sciences-Po croisé lété dernier. Un amour, quelques rendez-vous, maman promettait daider puis, silence radio après Noël, plus de nouvelles du tout.

Le père en Ardèche lavait traitée durement, la belle-mère indifférente. Pauline a tenu, aidée ponctuellement par une tante en Isère, très peu. Quelques semaines chez une amie après la maternité, examens à passer, bébé sur les bras, puis brusquement, tout sécroule : plus de toit, plus un sou, obligée de laisser sa fille pour quelques heures, craquer, revenir sur les promesses envolées.

Dans sa tête, Pauline croyait retrouver la mère de Guillaume, confondant bâtiment, étage, quartier peut-être. Mais cest Francine quelle a trouvée, et cest sur ses épaules quest tombée la responsabilité immense dune vie nouvelle.

Jai cru devenir folle cette nuit, avoue-t-elle entre deux gorgées de thé, Jai cherché Maëlle partout, dans mon sommeil, dans mes rêves. Impossible de dormir Mais je ne referai pas lerreur, je la reprends, coûte que coûte.

Francine, apaisée, explique quelle na mis personne au courant, quelle a protégé la petite. Et puis, comme si la décision provenait dailleurs, propose à Pauline et Maëlle de rester là un moment. La colocataire idéale, un mois, deux, le temps de voir venir. Elles acceptent, presque sans discuter, vaincues par la fatigue.

Après tout, demain, cest un autre rêve.

Les jours passent : la session dexamen, Pauline la réussit brillamment, le lait ne manqua pas. Entre deux gardes à lhôpital trouvées par Francine, la jeune femme reconstruit peu à peu son nid, sinscrit chez le pédiatre du quartier, aide la mère de Francine qui dailleurs nécoute plus que ses conseils.

Le garçon du sixième, ce fameux Guillaume jamais concerné, hérite soudain dune nounou pour sa propre grand-mère.

Et, avec septembre, Pauline et Maëlle sinstallent deux étages plus haut pour veiller la vieille dame, réécrire en douceur leur histoire, corriger le scénario dune destinée chahutée.

Quel rêve étrange Peut-être, celui dune petite fille qui ne se détourne jamais de sa mère, non plus que des hasards bienveillants de la vie.

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C’est l’enfant d’Igor…
Facteur de risque Un matin tranquille dans un appartement parisien. C’est un dimanche de fin novembre, le ciel est gris, les branches des arbres dénudées. Dans la cuisine, le réfrigérateur ronronne, la bouilloire refroidit, des assiettes du dîner d’hier attendent dans l’évier. Serge, installé à table, pèle une orange avec soin, rangeant méthodiquement les épluchures dans un cendrier. Sa femme, Tatiana, fouille dans le placard du haut à la recherche de filtres pour la cafetière. Sur la chaise près de la fenêtre, la veste de leur fils, Daniel, traîne, avec son sac à dos posé à côté. Leur fille, Anne, a promis de passer partager le déjeuner avec son compagnon que les parents ne connaissent qu’au téléphone. — Tu as deviné son âge, toi ? demande Tatiana sans se retourner. — Va savoir, répond Serge en haussant les épaules. Il a l’air adulte, au téléphone on dirait un homme… Tatiana soupire. Ces derniers mois, elle soupire plus souvent. Serge s’y est habitué, n’y prête plus attention à chaque fois. Il a quarante-six ans, travaille comme ingénieur dans une PME spécialisée en ventilation. La vie suit son cours : boulot, maison, quelques sorties avec les amis. Ses parents sont partis depuis longtemps, il ne reste que la mère de Tatiana, Valérie, qui vit dans l’immeuble d’en face. — Je passerai chez maman après le déjeuner, dit Tatiana. Elle se plaint encore de ses jambes. Les plaintes au sujet de ses jambes durent déjà depuis des années : arthrose, varices, comprimés à prendre. Serge la conduit parfois à la clinique, sans s’agacer, avec plutôt une tendresse résignée. La vieillesse, on n’y échappe pas. Un coup de porte dans le couloir. Daniel entre, grand, mince, casque sur les oreilles. Il enlève ses baskets, fait un signe à son père, retire un écouteur. — M’man, je mangerai plus tard, OK ? Je file à la salle. — Il file à la salle… marmonne Tatiana. Et ses examens, ils vont se passer tous seuls ? — Maman, ça va, répond Daniel, se décalant instinctivement hors de portée. Il ne me reste que deux validations. Serge le regarde et pense à la rapidité avec laquelle son fils a grandi. Hier encore, il l’emmenait faire de la trottinette dans la cour ; aujourd’hui, son fils a des biceps, un tatouage sur le poignet, et mené sa petite vie. Ils vivent comme beaucoup d’autres familles françaises : crédit pour un T3, les vacances une fois l’an, souvent en France — parfois en Espagne ou en Grèce. Des disputes pour des histoires de sous, pour savoir qui sort les poubelles ou téléphone à la belle-mère. Rien d’original. Ces derniers temps, Tatiana est plus souvent fatiguée. Elle s’assoit le soir sur le canapé, jambes repliées sous elle, geignant qu’elles tirent. Serge met ça sur le compte du travail et de la météo. Elle est comptable dans une école, assise devant l’ordinateur toute la journée. Ce jour-là, tout commence non pas à cause de ses jambes, mais de sa mère. Valérie l’appelle au moment où Anne et son compagnon sont arrivés. Sur la table, salade, harengs à la russe et poulet au four. — Tania, la voix tremble, ma main a encore fait des mouvements involontaires… et ma jambe ne répond plus bien… J’ai eu peur. Tatiana blêmit, pousse son assiette. — J’arrive tout de suite, maman. Serge se lève. — J’y vais avec toi. — Reste, tranche-t-elle. Toi, tu restes ici… Anne, reste avec ton invité. Je ne serai pas longue. Serge enfile son manteau quand même. Ils descendent l’escalier, traversent la cour. Chez la belle-mère, ça sent le chou et la lessive. Valérie ouvre elle-même mais se retient au chambranle. — Montre-moi, demande Tatiana en lui prenant la main. C’est quoi qui a fait un mouvement ? — Là… tente de sourire sa mère… C’est peut-être la tension. Serge la regarde, une inquiétude diffuse lui serre le ventre. A soixante-douze ans, Valérie était toujours active, allait à l’église, rendait service à sa voisine. Depuis quelques mois, elle est devenue étourdie, oublie la cuisinière allumée. — On appelle les urgences, tranche-t-il. — Non, ce n’est rien, répond Valérie. Ça va passer. Mais ça ne passe pas. Une heure plus tard, ils sont aux urgences de l’hôpital du quartier. L’air est étouffant, ça sent l’antiseptique. D’autres familles attendent sur les bancs. Valérie part sur un brancard pour des examens. Tatiana fait les cent pas dans le couloir. Serge tente d’appeler Anne pour prévenir qu’ils seront en retard, sans succès. — C’est peut-être juste les nerfs, tente-t-il sans trop savoir à qui il parle. Tatiana acquiesce, le regard dilaté. Le diagnostic tombe le soir. Un médecin à la mine usée les reçoit dans un petit bureau. — Votre mère a des signes d’atteinte neurologique, explique-t-il, les yeux rivés sur son écran. Le scanner n’a pas montré d’AVC aigu, mais il y a suspicion de processus dégénératif. — Un quoi ? bredouille Tatiana. — Nous observons des changements dans le cerveau. Il faut faire des examens complémentaires, consulter au centre spécialisé, voir un neurologue et un généticien. Serge sent son cœur se serrer. Génétique ? Il n’avait jamais pensé que ce mot concernerait sa propre famille. — Vous pensez que c’est héréditaire ? demande-t-il. — Difficile à dire à ce stade. Certaines maladies sont d’origine génétique, mais on doit éliminer d’autres causes. Je vous fais une ordonnance. Ils ressortent dans le couloir, l’odeur de médicaments et d’eau de javel persiste. On ramène Valérie en chambre, épuisée, mais elle fait bonne figure. — Alors, je suis encore en vie ? plaisante-t-elle. Tatiana s’assied à côté, lui prend la main. — Ne plaisante pas avec ça, maman. Serge regarde par la fenêtre la cour plongée dans le soir. Un seul mot tourne en boucle : « héréditaire ». Une semaine plus tard, ils vont au centre hospitalier régional, en neurologie. Tout est plus moderne : portes vitrées, file d’attente électronique, grands écrans. On fait passer un IRM à Valérie, des analyses, elle passe entre les mains du neurologue. Puis, ils rencontrent une femme en blouse blanche : « médecin généticien ». — À la lecture des examens, dit-elle en feuilletant les dossiers, il y a suspicion d’une affection neurodégénérative d’origine génétique : la maladie de Huntington. Vous connaissez ? Serge secoue la tête. Tatiana non plus. — C’est une maladie issue d’une mutation d’un gène : des cellules cérébrales dégénèrent, entraînant mouvements inadaptés, troubles de l’humeur, comportement… La maladie s’aggrave avec le temps. Le ton est posé, presque ordinaire. Serge écoute, glacé. — Mais pourquoi maintenant ? demande Tatiana. Ma mère a plus de soixante-dix ans. — L’âge d’apparition varie. Chez votre mère, c’est relativement tardif. On pourra valider le diagnostic par test génétique. — C’est vraiment héréditaire ? demande Serge. — Oui. Si la mutation est présente, chaque enfant a une chance sur deux d’en hériter. Tatiana pâlit. Serge la soutient. — Donc… commence-t-elle… — Il est possible que vous portiez aussi ce gène, répond calmement la généticienne. On ne peut pas deviner sans test. C’est le but du dépistage prédictif. Un mot neuf pour eux : prédictif. — Et nos enfants ? demande Serge. Le risque est là pour eux aussi ? — Si vous portez la mutation, le risque se transmet. Si non, vos enfants sont épargnés. Silence lourd. La médecin ajoute : — Vous n’êtes aucunement obligés de faire le test. C’est votre choix. On propose toujours un accompagnement psychologique avant. Serge hoche la tête dans le vide. Il pense à Anne et Daniel. Chez eux, le soir, ils rassemblent les enfants dans le salon. — On était avec mamie à l’hôpital, commence Tatiana d’une voix tremblante. Il pourrait s’agir d’une maladie génétique, la maladie de Huntington. Si c’est le cas, on peut la transmettre à ses enfants. — 50 %, complète Serge. Blanc. On n’entend que l’horloge. — Et donc nous aussi ? s’étonne Anne. — Peut-être, répond Tatiana. Il faudra d’abord voir si je porte le gène. — Et comment le savoir ? demande Daniel. — Prise de sang et entretien avec les médecins. Mais c’est un choix très réfléchi. — Et si on refuse ? s’enquiert Anne. — On peut vivre ainsi, dit Serge. Personne ne vous force. — Mais si on fait le test… on apprend juste qu’on est condamné ou pas ? grince Daniel. — Oui, murmure Tatiana. Mais rien ne guérit cette maladie. On apaise juste les symptômes. Silence. Une réalité nouvelle s’est abattue sur la famille. — Je veux savoir, lâche Daniel soudain. S’il y a un test, je veux le faire. Tatiana se retourne. — Tu n’as pas compris… D’abord moi. Ensuite, on voit. — Et si tu refuses ? soupire-t-il. — Ce n’est pas le moment, intervient Serge. — Ça sera quand, alors ? Quand j’aurai un symptôme ? — Assez ! Tatiana sort précipitamment. Je n’en peux plus. Serge regarde les jeunes. — Il nous faut du temps. Ce n’est pas un contrôle à rendre lundi. Les semaines suivantes, le quotidien reprend mais différemment : tout est subordonné à la question du test. Tatiana consulte généticien et psychologue. Serge l’accompagne. On leur explique : — Le test montrera si vous avez la séquence anormale dans ce gène. Si oui, vous développerez la maladie, tôt ou tard. Sinon, vous et vos enfants êtes à l’abri. — Et si je ne veux pas savoir ? demande Tatiana. — C’est un choix aussi. Beaucoup préfèrent ignorer, vivre avec l’incertitude, chacun réagit différemment. — Et pour nos enfants ? insiste Serge. — Adultes, ils décideront. Mais si votre test est négatif, ils seront rassurés. Tatiana serre un mouchoir, pense à Anne bébé à la maternité, à Daniel petit. Elle repense à ses peurs d’alors : maladies bénignes, genoux écorchés. Maintenant, tout est plus grave. — Si je porte la mutation, demande-t-elle, pourra-t-on me licencier ? Refuser une assurance ? — Pour l’instant, la France n’a pas de loi spécifique, mais le résultat est confidentiel. Attention cependant à ce que vous révélez, la réaction des autres est imprévisible. Les soirs, Serge et Tatiana discutent à la cuisine. — Si j’ai ce truc, je ne veux pas qu’on me regarde comme une bombe à retardement, dit-elle. — Je ne te verrai pas autrement, répond-il. — Tu me regardes déjà différemment, corrige-t-elle avec un sourire las. Anne vient leur parler un soir. — J’ai lu sur cette maladie. Il y a des gens qui choisissent de ne pas avoir d’enfants quand ils risquent de la transmettre. — Tu ne sais même pas si tu es concernée, note Serge. — Mais si je le suis ? Si on veut un enfant avec Julien, est-ce que j’en ai le droit moralement ? — Ne parle pas ainsi, s’exclame Tatiana. Tu n’es coupable de rien. — Mais si je transmets ça, ce sera de ma faute. Serge sent la tension. D’un côté, l’envie de vivre normalement ; de l’autre, la peur pour un futur enfant. Daniel s’échappe dans le sport, sort tous les soirs, mais Serge remarque qu’il cherche sur Internet la maladie, le test, l’espérance de vie. — Tu surveilles mon ordi ? reproche Daniel. — Je m’inquiète. — Moi aussi. Je ne veux pas qu’on me prenne en pitié à l’avance. Un jour, Tatiana reçoit un courrier de l’hôpital, elle peut désormais prendre rendez-vous pour le test. — Je ne sais pas si je tiendrai, murmure-t-elle. — Tiendras-tu à vivre sans savoir ? demande Serge. Elle se tourne vers lui, larmes aux yeux. — Et toi, tu ferais quoi ? Il hésite, écartelé entre « pour savoir, pour prévoir » et « ne touche pas si ça ne fait pas mal ». — Je ne sais pas. Elle va voir sa mère à l’hôpital. Valérie, alitée, regarde par la fenêtre. — On m’a parlé d’un test, questionne Tatiana. — Laisse tomber, j’ai fait assez d’examens. Je sais que mes jours sont comptés. Pense à toi, à tes enfants, mais ne te torture pas. Ce qui doit arriver arrivera. Ses paroles restent dans l’esprit de Tatiana. Ce fatalisme la console et l’agace à la fois. La clinique leur propose un conseil familial. Tous viennent : Tatiana, Serge, Anne, Daniel. Le médecin-généticien et la psy sont en face. — Notre rôle, précise la psychologue, c’est de vous aider à clarifier vos envies, vos craintes. — J’ai peur d’être un fardeau, avoue Tatiana. Qu’on doive me soigner, puis que je devienne méconnaissable. J’ai peur de ne pas connaître mes petits-enfants. Anne regarde le sol, Daniel, la fenêtre. — Et vous ? demande la psy à Anne. — J’ai peur de faire naître un enfant malade. Mais j’ai aussi peur de regretter de ne pas oser. — Moi, dit Daniel, j’ai peur de vivre en pensant que j’ai, ou non, ce truc. Dans les deux cas, ce sera dur. — Et vous, Monsieur ? à Serge. Il soupire. — J’ai peur de ne pas être à la hauteur. De compter les années si Tatiana est malade. Silence. La psychologue acquiesce. — Quelle que soit votre décision, la peur ne disparaîtra pas ; elle changera juste de forme. En sortant, Anne annonce : — J’ai choisi. Je ne passerai pas le test. Mais je ferai attention à ne pas tomber enceinte sans y réfléchir. Si un jour je veux un enfant, il y a la FIV avec sélection embryonnaire. J’ai lu, ça se fait. — C’est cher, dit Serge. — Mais honnête. Je ne tiendrai pas avec une sentence dans la tête. Je préfère vivre avec le risque qu’avec une certitude. Tatiana vacille entre fierté et douleur, sans trouver la force d’aller dans ses bras. — Moi je veux savoir, tranche Daniel. Je veux vivre avec la vérité. — D’abord moi, lui rappelle Tatiana. Ensuite, on verra. — Et si tu ne le fais pas ? Moi, je ne veux pas attendre des années. — On ne va pas s’engueuler dans la rue, calme Serge. Rentrons à la maison. Mais chacun mûrit sa position. En voiture, la radio passe de la variété française sans que personne n’écoute. La semaine suivante, Tatiana s’inscrit au test. Serge l’accompagne. On lui explique que le délai du résultat sera d’un mois à un mois et demi. — C’est long, commente-t-elle. — Moins qu’une vie dans le doute, plaisante Serge (maladroitement). L’attente semble interminable. Le quotidien continue — mais tout le monde est à l’affût du moindre symptôme chez Tatiana. Un soir, Daniel rentre furieux. — Aujourd’hui, le prof de bio a parlé des maladies génétiques. J’avais l’impression qu’il parlait de moi. — Tu pouvais sortir, suggère Tatiana. — Oui, et dire quoi ? « Excusez, je suis peut-être concerné ? » Non merci. Serge pose la main sur son épaule. — Tu ne dois d’explication à personne. — Sauf à vous ! s’énerve Daniel avant de filer. — Je veux que tu vives, lâche Serge. — Et moi, je veux savoir combien de temps… Le jour des résultats, il neige finement. Serge a pris un congé, ils partent ensemble à l’hôpital. Dans la salle d’attente, d’autres familles. Tatiana blêmit, refuse soudain d’entrer. — Nous sommes venus, rappelle Serge doucement. — J’ai changé d’avis. Je ne supporterai pas une mauvaise nouvelle. Il est lui-même terrifié mais ne la force pas. — Tu as le droit de ne pas entrer. Mais la réponse existe de toute façon. — Mais si je ne l’entends pas, nous, on change. L’infirmière les appelle, Serge propose de l’accompagner. Tatiana accepte. Le médecin feuillette les papiers. — Nous avons reçu vos résultats. Je comprends votre inquiétude. Votre séquence génétique est dans la norme. Vous ne portez pas la mutation. Serge met du temps à comprendre. — Ma mère… commence Tatiana. — Votre mère a la maladie, mais vous non. Vos enfants sont hors de danger génétique pour cette affection. Ils se serrent l’un contre l’autre, Tatiana pleure enfin. En ressortant, Serge dit : — Les enfants ne vont pas y croire. — Moi non plus. J’ai l’impression qu’on nous a sortis d’une file d’attente. Le soir, toute la famille se retrouve. Anne a amené un gâteau, Daniel des clémentines. — On est tranquilles pour ça, commente Daniel. — Oui, pour ça, sourit Anne. Mais la vie reste un risque. Tatiana leur souhaite du bonheur, mais pense à sa mère. Après le repas, Anne aide à la vaisselle. — Je me pose encore des questions sur les enfants, confie-t-elle. — Tu as tout ton temps, assure Serge. Tu n’as plus ce risque précis, mais la vie reste risquée. Anne sourit. — Tu philosophes, papa. Daniel zappe machinalement devant la télévision éteinte. Tatiana s’assoit près de lui. — Tu parlais de faire le test ? — Plus besoin, répond-il. J’ai bien assez stressé ce mois-ci. — Moi aussi, confie-t-elle. Il la serre soudain dans ses bras. Le lendemain, Tatiana va voir Valérie. — Maman, je n’ai pas la mutation. Les médecins ont dit. — Dieu merci, j’ai prié pour cela, murmure Valérie. Mais vis ta vie : ne fais pas de ta maison une annexe de l’hôpital. Sur le chemin du retour, Tatiana sent que tout a changé : la vie reprend, mais différemment. Il y aura d’autres épreuves, aucun garantie n’existe. Mais, ce soir-là, ils sont ensemble à table ; et, pour l’instant, c’est suffisant. Serge regarde Tatiana, qui suit des yeux la neige et esquisse un sourire. Sans éclat, sans emphase — le sourire de ceux qui ont traversé la tempête et réapprennent à respirer. — Du thé ? propose-t-il. — Sers-moi, répond-elle. Dans ce simple geste, Serge devine quelque chose d’essentiel. Un cœur à l’écoute, impossible à mesurer scientifiquement.