Cest lenfant de Guillaume
Tout cela se passa récemment, dans le quartier Bellevue à Lyon, au quatrième étage dun immeuble rénové. Résidait là une jeune retraitée active, femme seule nommée Francine.
Sa vie, à Francine, ne promettait rien dextraordinaire, rien de fulgurant. Tout était stable : pension, petits boulots, son cercle damies, ses visites aux petits-enfants partis sinstaller à Marseille, et laide à sa vieille mère, recluse dans son appartement du Vieux Lyon.
Et en ce jour, rien de particulier. Un jour comme un autre.
Le matin, Francine a appelé maman. Un petit coup de fil, Comment vas-tu, Mamie ?. Ce genre de rituel qui rassure autant quil fatigue.
Cétait son jour de repos, elle qui cumulait service sur service à la réception dune clinique privée, histoire de compléter les fins de mois et doccuper sa solitude. Demain, on recommence. Mais aujourdhui : préparer le déjeuner, porter le repas à maman Encore, soupir en coin, les yeux vers le ciel. Deux petits immeubles à traverser, cest tout. Rien de sorcier. Et puis le cinquième étage sans ascenseur Ah ça, cest leffort qui fait mal !
Les plaintes de sa mère lui donnaient parfois le tournis. Les histoires de genoux, dépaules, de cotes froissées, de nouveaux symptômes inspirés autant du vécu des voisines que des sagesses de Michel Cymes à la télé. Ce nétaient pas de vrais appels au secours, simplement une litanie dexpertises maternelles, indépassables, inattaquables Même après quarante ans comme infirmière de bloc, Francine n’avait jamais eu gain de cause.
Tu n’y connais rien ! Passe-moi donc un scalpel, tiens
Tant pis ! Un jour parmi dautres.
Il fallait aussi passer à la boulangerie. Tant quà faire, sur la route. Francine a déposé le sac poubelle dans lentrée, approché son reflet au miroir pour rehausser un peu les lèvres. Pour son âge la soixantaine bien sonnée, on lui en donnait dix de moins. Petites rides rieuses aux coins des yeux, jolie coupe argent, grandes boucles doreilles. Les joues avaient perdu un peu de rebond, mais tant pis.
Du pain de seigle pour maman, un peu de beurre Elle se parlait, crayon levé, quand la sonnette a retenti.
Limmeuble avait un digicode. Qui donc ? Peut-être Madame Sonia, la voisine du dessous, quelle conviait parfois au thé.
Francine, le bâton de rouge à lèvres en main, ouvrit la porte.
Sur le palier, une jeune femme blonde, queue-de-cheval et T-shirt rayé, veste trop longue, jeans, sac à dos. Mais surtout, entortillé dans ses bras, un bébé emmailloté dans une couverture brune. Francine nenregistra dabord presque rien : juste ces yeux tirés, cette machoire crispée, ce pas décidé. Elle sentit simplement le paquet dans ses bras, et la fille lâcha :
Cest pour vous.
Francine reçut le bébé par réflexe, bâton toujours au poignet. Le poids la fit baisser les yeux Mon Dieu, mais cest un vrai nourrisson !
Quand elle releva la tête, la fille descendait déjà lescalier.
Cest lenfant de Guillaume, moi je dois poursuivre mes études fit la jeune femme, fuyant à pas rapides, les marches martelées.
La porte dentrée claque, tout se dissout.
Francine resta plantée sur le palier, sattendant étrangement à ce que la jeune femme surgisse, reprenne lenfant, présente des excuses, et que la vie reprenne sac poubelle, boulangerie, maman
Dans lentrée, il y avait un sac oublié. Elle ne se souvenait pas du moment où la jeune fille lavait posé.
Et puis, leffroi sest installé.
Oh là là, bon sang ! Cest un bébé Et elle a dit Guillaume ? Tu es sûre, Francine ?
Guillaume ? Mais Son fils, à elle, sappelait Luc. Deux petits-enfants merveilleux, installés dans le Sud avec leurs parents, alors quelle, Francine, demeurait ici, à Lyon. Son mari Paul était décédé depuis cinq ans.
Tout cela navait aucun sens. Sur ses genoux, le bébé gigota. Elle le déplia. Dessous, un pyjama beige, un minuscule bouchon tout frais, une tétine en forme de grenouille. Tout juste un mois !
Allons, petit cœur murmura-t-elle, berçant la petite. Car cétait bien une petite fille.
Que faire ? Dans le sac, deux biberons, du lait en poudre, couches neuves, quelques habits roses.
Par habitude, Francine attendit encore. Un coup de sonnette, la jeune femme revenant, reprenant la petite Mais rien.
Elle compléta son maquillage, se posta à la fenêtre, langoisse gonflant peu à peu là où il ny avait quune routine. Que faire de cet enfant ? Et puis, de toute manière, changer sa couche devait être fait. Et le petit pyjama rose dévoila une mignonne petite fille.
La peur commença à lenvahir cétait une responsabilité massive. On venait de lui déposer une petite fille ! Guillaume Guillaume Ce prénom flottait.
Et si ? Luc, son Luc, navait-il jamais butiné, autrefois ? Oh oui, dans sa jeunesse, elle avait pesté de le voir défiler les petites amies, même les présenter à la maison ! Mais ça, cétait avant le mariage, du passé. Dans sa vie de famille, il semblait heureux, un rien harassé par son entreprise, mais aujourdhui tout roulait : fin du crédit, nouvel utilitaire, enfants épanouis.
Voilà, ma jolie, on va changer tout ça Francine menait lopération sans y penser, ses mains reconvoquaient les gestes anciens, elle avait bien trimballé neuf kilos jadis, elle saurait gérer ce bout de chou. Mais faut-il prévenir les secours ? Ou bien
Et si cétait la fille de Luc, vraiment ? Il y avait un petit air de famille. Et là, quelle tempête ! Sa belle-fille, Sophie, ne le lui pardonnerait jamais. Et les petits-enfants ?
Elle nourrissait la petite, inconsciente de sourire béatement, heureuse du contact.
Luc restait injoignable. Elle appela alors son aîné, Victor, son petit-fils : le père était parti réparer des canalisations dans le Jura, sans réseau.
Francine râla un peu on pourrait me prévenir, non ? Mais elle savait, au fond, que ce nétait quun énième déplacement. Elle appela sa belle-fille, Sophie, demandant quand même de faire passer le mot : Que Luc me rappelle dès ce soir !
Puis, à maman, elle mentira : Jamais, maman, jai une cheville en vrac ! Maman soupira, appela cinq fois, insista, proposa descalader le cinquième étage pour vérifier elle-même.
Francine, soulagée, passa un peignoir, sassit près de la petite fille, se laissa aller à réfléchir doucement, sans urgence. Rien ne lobligeait à garder cet enfant. Mais proposer la solution (la police) langoissait à cause de Luc. Et on ne sait jamais : un prénom mal entendu, une coïncidence, une erreur détage ?
Ce sera la copine fidèle, Marianne, qui saura la conseiller.
Tu ne vas pas y croire, jai reçu un bébé en dépôt sur le palier
Marianne ne paniqua pas. On va enquêter ! Mais ne fait rien de hâtif. Tu crois devoir prévenir la police ? Attends une minute. Il y a des Guillaume dans ton immeuble ?
Comment veux-tu que je sache, il y a plus de cinquante appartements. Peut-être sest-elle trompée de porte
Toute laprès-midi se passa à gérer le nourrisson. Internet fut consulté (trop de conseils !), massages faits, couches changées, berceuses improvisées. Maman rappela, mais Francine déclina, persuadée que demain tout serait réglé.
Marianne débarqua après le travail, mena son enquête chez les voisins, en restant floue : Un courrier pour Guillaume, vous savez ? Et puis
Jai trouvé ! elle jaillit discrètement.
Au sixième, sur le même palier, vivait en effet un certain Guillaume, informaticien bien dans ses baskets. La théorie la plus probable : étage confondu, bébé livré par erreur.
Allons le voir tout de suite ! préconisa Marianne.
Et si ce nétait pas son enfant ? On passe pour des folles
Au moins, on saura.
Elles sonnèrent. Une petite dame ouvrit, bafouilla, puis appela :
Guillaumeee ! Encore pour toi
Un jeune homme à barbe courte apparut, la mine surprise :
Vous cherchez la tablette ?
Pas du tout, on veut parler dun autre souci. Ce matin, une jeune femme a laissé un bébé, une petite fille, à Francine ici présente. Elle a dit que cétait celui de Guillaume.
Pause. Le jeune homme les regarda, ébahi.
Un bébé ? Pas le mien, je nai pas denfant !
Marianne insista. Francine expliqua plus calmement.
Il y a une erreur, je crois, dit le garçon, lair sincère. Vous deviez voir une autre Guillaume Ou alors quelquun sest trompé détage. Je ne connais pas la jeune femme, ni lenfant.
Il proposa de poster un message sur les réseaux pour retrouver la maman. Mais Francine nosait sexposer ainsi, ses soupçons envers Luc persistaient, et puis la légalité voulait que tout ça finisse à la police.
En redescendant, Marianne et Francine échangèrent leurs impressions. Non, il ne ment pas, cest un geek casanier, pas un Don Juan !
Lappel tant attendu de Luc ne vint pas. Sophie expliqua quelle courait à droite à gauche, courses, piscine, terrain de foot, galères du quotidien
Francine se promit : Demain, je préviens la police ! Mais, ce soir-là, la silhouette fugace de la jeune mère revenait en boucle dès quelle fermait les yeux. Cet air de peur, despoir, de détresse La police, et puis quoi ? Quadviendrait-il de la petite fille ?
La nuit fut hachée, peuplée de sons inventés par le sommeil de lenfant, jusquà ce que le matin fracasse tout, réveillé par un appel de maman, toujours prête à réclamer ses poires favorites.
Il fallait sortir, et Francine, reconfigurant un vieux foulard en écharpe porte-bébé, descendit chez la mère, fit les courses, découvrit un certain plaisir à traverser le marché en compagnie de la petite.
Quest-ce que cest ? demanda la mère, mi-incrédule, mi-amusée.
Rien, juste la petite de Nadège de létage du dessus. Elle ma demandé de la garder une heure
Et tu nas pas demandé le prénom ? Mais Francine, on ne prend pas un bébé sans savoir son nom !
Dans lascenseur, Francine, amusée et songeuse, choisissait mentalement un prénom pour la petite inconnue.
Puis, dun coup, un SMS téléphone accessible ! Luc !
Plaçant la petite sur ses genoux, Francine raconta tout :
Maman Jai rien à voir là-dedans ! Je tassure, appelle la police !
Mais la jeune femme a donné ton prénom
Je suis Luc, pas Guillaume ! Ne traîne pas, appelle tout de suite.
Mais, pragmatique, Francine resta occupée repas, couches, lessives. Le cœur serré : où irait la petite alors ? À la DDASS ? À lhôpital ? Elle en voyait déjà les murs froids, imaginait une maternité inconfortable Non, mieux valait rester avec elle, au moins un jour de plus.
Mais demain, il fallait retourner à la clinique. Et laisser un enfant chez soi sans déclaration, cela devenait du pénal
Elle soupira, endormit la petite dans son bras ; fatigue douce, bonheur discret, comme dans un rêve.
Et puis, la sonnette. Insistante.
Francine sapprocha, jeta un œil au judas. Figée. Ouvrit.
Sur le seuil, haletante, en short malgré le froid, cheveux ébouriffés, la jeune mère. Les yeux rouges, le souffle court, tenant le chambranle.
Où est ma fille ? Où lavez-vous emmenée ? Pourquoi navez-vous rien dit ?
Encore dans les limbes matinales, Francine répondit, interloquée.
Mais, elle est là. Allez, entrez.
La jeune femme, dabord hésitante, pénétra, cherchant du regard un indice, un espoir. Francine lamena jusquà la chambre, pointa le petit nid sur le lit.
La jeune femme seffondra sur le tapis, pleurant, violemment secouée. Il fallut la relever, lui donner de leau, du thé, deux carrés de chocolat. Instinct dinfirmière.
Reprenez des forces, allez
Elle sappelle Pauline, la jeune mère, et la petite, Maëlle. Elles viennent dun village de lArdèche. Étudiante dans lécole où Francine avait elle-même appris jadis, Pauline sest retrouvée enceinte, seule, de Guillaume, un étudiant de Sciences-Po croisé lété dernier. Un amour, quelques rendez-vous, maman promettait daider puis, silence radio après Noël, plus de nouvelles du tout.
Le père en Ardèche lavait traitée durement, la belle-mère indifférente. Pauline a tenu, aidée ponctuellement par une tante en Isère, très peu. Quelques semaines chez une amie après la maternité, examens à passer, bébé sur les bras, puis brusquement, tout sécroule : plus de toit, plus un sou, obligée de laisser sa fille pour quelques heures, craquer, revenir sur les promesses envolées.
Dans sa tête, Pauline croyait retrouver la mère de Guillaume, confondant bâtiment, étage, quartier peut-être. Mais cest Francine quelle a trouvée, et cest sur ses épaules quest tombée la responsabilité immense dune vie nouvelle.
Jai cru devenir folle cette nuit, avoue-t-elle entre deux gorgées de thé, Jai cherché Maëlle partout, dans mon sommeil, dans mes rêves. Impossible de dormir Mais je ne referai pas lerreur, je la reprends, coûte que coûte.
Francine, apaisée, explique quelle na mis personne au courant, quelle a protégé la petite. Et puis, comme si la décision provenait dailleurs, propose à Pauline et Maëlle de rester là un moment. La colocataire idéale, un mois, deux, le temps de voir venir. Elles acceptent, presque sans discuter, vaincues par la fatigue.
Après tout, demain, cest un autre rêve.
Les jours passent : la session dexamen, Pauline la réussit brillamment, le lait ne manqua pas. Entre deux gardes à lhôpital trouvées par Francine, la jeune femme reconstruit peu à peu son nid, sinscrit chez le pédiatre du quartier, aide la mère de Francine qui dailleurs nécoute plus que ses conseils.
Le garçon du sixième, ce fameux Guillaume jamais concerné, hérite soudain dune nounou pour sa propre grand-mère.
Et, avec septembre, Pauline et Maëlle sinstallent deux étages plus haut pour veiller la vieille dame, réécrire en douceur leur histoire, corriger le scénario dune destinée chahutée.
Quel rêve étrange Peut-être, celui dune petite fille qui ne se détourne jamais de sa mère, non plus que des hasards bienveillants de la vie.






