Ce matin-là, ma femme ma annoncé quelle attendait notre quatrième enfant. Puis elle a ajouté dune voix assurée :
Acheter un appartement, ce nest pas possible, on na pas les moyens ! Alors il va falloir réclamer un logement social. Mais toi, la paperasse et les démarches, tu nes pas doué ! Donc écoute bien : si tu narrives pas à convaincre lÉtat par la qualité du père, on va le prendre à lusure chaque année, jaurai un enfant de plus ! On finira bien par être prioritaires !
En arrivant à mon laboratoire à Paris, jai poussé avec hésitation la porte du bureau sur laquelle était inscrit « Direction ». À lintérieur, il y avait foule. Le directeur, Monsieur Boulanger, et son adjoint, Monsieur Marchand, tenaient une réunion.
Il en va de notre réputation, martelait le directeur. On doit dépasser tous les autres instituts sur tous les classements sportifs. Ah ! Voilà notre espoir ! Il venait de mapercevoir.
Je suis devenu tout rouge.
Je ne suis pas un espoir Je venais parler du logement
Limmeuble sera livré la semaine prochaine, annonça solennellement Marchand. Vous êtes le premier sur la liste ! Un dernier effort et à vous la crémaillère.
Quel genre deffort ? ai-je demandé, le sourire soudain crispé.
Un saut en parachute. Demain cest la compétition !
Je me suis figé sur place.
Où ça, sauter ?
Là, sur la terre ferme.
Mais pourquoi ?
Vous ne regardez pas la télévision ? sétonna le directeur. Maintenant, cest la mode : les acteurs font du patinage artistique, les chanteuses chantent sur la piste aux étoiles. Et nous, les scientifiques, on bat des records Hier, le professeur Lefèvre a boxé sur le ring, assis là sur le canapé avec son œil au beurre noir, et lautre jour le maître de conférences Roux a fait de la lutte gréco-romaine il récupère encore en soins intensifs. À votre tour ! On a tiré au sort les épreuves, vous êtes tombé sur le parachutisme.
À lévocation du mot « tombé », mes jambes ont tremblé.
Quand il faut sauter ? ai-je soufflé.
Demain, pour la Journée des Oiseaux ! a proclamé Marchand.
Désespéré, jai tenté dapitoyer le directeur :
Mais pourquoi les oiseaux voudraient-ils ma mort ?
Le directeur est venu poser une main sur mon épaule :
Que vous soyez père de famille nombreuse, vous aurez votre appartement, cest sûr. Sauf Il y a des appartements avec balcon, et dautres sans ; certains donnent sur les buttes Chaumont, dautres sur lusine Lafarge Pour le meilleur logement, on regarde linvestissement de chacun dans la vie associative de linstitut
Silence. Jai avalé un comprimé de valériane et jai murmuré :
Et si jamais je ne touche pas terre est-ce que ma famille aura quand même la vue sur le parc ?
Marchand sourit, compatissant :
Notre règle est connue : femmes veuves et enfants orphelins, priorité ! Et pas de panique, vous ne sautez pas seul, vous aurez un partenaire expérimenté ! Il a montré le doigt vers Anatole, un doctorant au teint blafard recroquevillé dans un coin.
Anatole devra être licencié, de toute façon, on réduit les effectifs, expliqua Marchand.
Depuis lenfance, jétais terrorisé par le vide. Ma tête tournait dès que je montais sur un escabeau pour accrocher un tableau. Rien que le mot « avion » me donnait la nausée. Alors, le soir venu, à la maison, je me suis entraîné comme jai pu : jai sauté six fois du canapé sur le tapis.
Le lendemain, on nous a escortés, Anatole et moi, dans une longue Renault noire, sinistrement pareille à un corbillard. Boulanger suivait en voiture. Derrière, dans le tram, sentassait notre comité de soutien : une trentaine de chercheurs, maîtres de conférences et professeurs.
À laérodrome du Bourget, Marchand nous attendait, flanqué dun orchestre de fanfare engagé pour loccasion. Lorchestre, hélas, venait de la maison funéraire du quartier, et « La Marche funèbre » résonnait si tragiquement que même le pilote avait la larme à lœil. Trois musiciens furent embarqués dans lavion avec nous, pour jouer une ritournelle énergique au moment fatidique.
Linstructeur, un homme doux et attentionné, nous regardait comme des condamnés. En jetant un coup dœil à mon ventre, il ma fait donner un parachute supplémentaire. Maintenant, javais deux sacs : avec ça, javais lair dun dromadaire, mais à deux bosses, pas une.
En vol, linstructeur rappela toutes les situations possibles où le parachute pourrait ne pas souvrir, puis il nous embrassa trois fois chacun, sans doute pour conjurer le sort. Il a relevé la trappe, ma lancé un regard dexcuse et murmuré : « Cest le moment. »
Jai tendu une enveloppe sans mot :
Donnez-la à ma femme. Si cest un garçon, quelle lappelle Pierre, comme moi.
Linstructeur a tenté de me rassurer :
La peur ne dure que les premières secondes, après on ne sent plus rien.
Allez, courage, kamikaze ! encouragea le pilote.
Les musiciens entamèrent « La Marseillaise » ; jai fermé les yeux et sauté. Enfin, presque Je me suis retrouvé coincé dans la trappe : les jambes déjà dehors, la tête encore dedans. Anatole et linstructeur se sont rués pour me pousser. Rien à faire.
Il faut le savonner ! glapit Anatole.
Linstructeur, pourtant si calme, paniquait :
Débarrassez le passage ! Vous bloquez la compétition !
Mais comment faire ? ai-je hurlé.
Videz vos poumons !
Jai expiré un long « Ooooooh », tout lair de mes poumons, et je suis retombé dans le vide. Javais déjà tiré sur la poignée, mais le parachute na pas eu le temps de se déployer : il sest accroché au train datterrissage et je suis resté suspendu sous le ventre de lavion.
Le pilote a entamé des manœuvres acrobatiques pour me décrocher, mais rien ny faisait : je maccrochais comme une moule à son rocher.
Arrêtez de faire lenfant ! hurla linstructeur. Relâchez tout de suite lavion !
Mais je ne desserrais pas ma prise.
Puis linstructeur a voulu se pencher dehors pour décrocher la sangle, retenu tant bien que mal par Anatole. Soudain, dans une secousse, linstructeur est tombé, entraînant avec lui le doctorant, qui sagrippait à ses jambes. Par miracle, linstructeur a réussi à mattraper par la veste. Anatole planait un peu plus bas, toujours cramponné aux jambes de linstructeur.
Le trio flottait, tels des trapézistes de cirque suspendus dans les nuages.
Lorchestre sest mis à jouer « Envole-toi, petit pigeon ».
Linstructeur hurlait quAnatole lui écrasait lartère, quil allait y perdre la jambe ! Je proposai à Anatole de saccrocher à mes jambes, qui ne servaient à rien, mais il préférait la minceur des guiboles de linstructeur.
Impossible datterrir ainsi, pendu à trois, donc lavion a viré au-dessus de la piste, descendant brutalement pour quon tombe sur lherbe. Mais il fallait lâcher chacun à son tour, en commençant par Anatole. Lavion volait si bas quAnatole raclait déjà la pelouse du bout des pieds, mais rien ny faisait : il gardait laccroche à linstructeur, et, arrivé au bout de la piste, lavion nous redécollait au ciel.
Linstructeur maudissait ses jambes et souhaitait quelles tombent avec Anatole.
Lorchestre, infatigable, sest mis à jouer « Paris, mon Paris, ma maison de ciel ».
Le carburant était presque à sec. Un technicien fit passer un bâton avec un nœud coulant depuis le hublot, attrapa Anatole par les chevilles, le ramena à lintérieur, puis a tiré linstructeur, puis moi. Jétais encore coincé, la tête dedans, les jambes dehors, mais ce nétait plus inquiétant : lavion atterrissait. Jai fini la course à moitié traîné sur le tarmac, courant à la vitesse de lappareil.
Personne nétait mort, tout le monde en riait.
Lorchestre improvisa le plus joyeux des chants funèbres.
Seul linstructeur restait paralysé : Anatole ne relâchait pas ses jambes, il a fallu écarter ses doigts un à un à la pince multiprise.
Linstructeur debout, tout le monde a remarqué que son pantalon sétait transformé en short rallongé. Mais en fait, ce nétait pas le tissu : ce sont ses jambes qui sétaient allongées sous la traction, à tel point quil en paraissait une autruche.
On recommence demain ! jubila Marchand.
À cette annonce, linstructeur vira au blanc, blanc comme ma voile restée pliée, et partit en sautillant sur ses jambes dautruche joindre le téléphone le plus proche. Nul ne sut à qui il parlait, ni ce quil disait. Mais pour moi, la victoire fut validée, tant pour cette épreuve que pour toutes les autres à venir dans la décennie. On a même enregistré mon record de course : jai couru à la vitesse dun avion. Enfin, à moitié, parce que seules mes jambes couraient, le reste planait. Le temps a donc été divisé par deux.
Il nempêche : jai décroché le record !







