L’envie à la limite

Envie à la limite

Oui, cest exactement ce quil faut ! Il ne devinera jamais quil ne sagit pas de sa fiancée

Élisabeth se tient devant le miroir, scrutant son reflet avec attention. Lentement, elle remonte une mèche rebelle derrière son oreille. Elle sent son cœur battre un peu plus vite ce quelle voit dépasse toutes ses espérances ! Le maquillage, la coiffure, lexpression du visage chaque détail est reproduit à la perfection. Élisabeth retient son souffle malgré elle ; avec la robe préférée de sa sœur, même leur propre mère aurait du mal à savoir qui est qui.

La pensée la fait sourire, mais elle se ravise en jetant un rapide coup dœil à lhorloge posée sur létagère. Les aiguilles approchent du rendez-vous convenu dans vingt minutes, Thomas doit arriver. Élisabeth sent monter lagitation, légère, mais impossible à ignorer. Tout doit être irréprochable aucun geste superflu, aucune inflexion hésitante dans la voix ! Si Thomas détecte la moindre étrangeté, tout son plan, mûrement réfléchi, sécroulera. Et alors, ce serait encore une fois sa sœur qui sortirait gagnante, comme toujours.

Elle inspire profondément, essayant datténuer le tremblement de ses doigts, puis elle se dirige vers la porte. Au moment exact où la sonnette retentit, Élisabeth est déjà sur le seuil, prête à jouer son rôle. Elle ouvre la porte et, apercevant Thomas, se transforme instantanément. Son visage sillumine dun sourire doux et léger, ses yeux pétillent dun éclat bienveillant.

Thomas, salut ! dit-elle dune voix douce, posée, chaque mot semblant soigneusement pesé.

Sans attendre de réponse, elle se hisse sur la pointe des pieds pour effleurer sa joue dun baiser. Tout doit être conforme à ce quelle a observé : ni trop, ni trop peu. Pas de gestes inutiles, tout selon le scénario.

Entre, tu veux un café ? propose-t-elle, reculant dun pas, linvitant à rentrer dun signe. Dans sa voix, une attention familière, comme si cétait une simple soirée ordinaire, et non une opération calculée dans le moindre détail.

Le jeune homme fronce les sourcils une seconde, cherchant la faille derrière ses mots ou ses gestes. Mais rapidement, un sourire amusé traverse son visage : il réalise ce qui se passe, ce qui aiguise encore sa curiosité. Que prépare donc la sœur de sa fiancée ? Pourquoi sapplique-t-elle ainsi à jouer le rôle de Camille ? Décidant de ne rien dévoiler, il hoche la tête et suit Élisabeth dans lappartement.

Tandis quelle sactive dans la cuisine, Élisabeth sent ses joues contractées à force de maintenir ce sourire angélique qui lui ressemble si peu. Elle dispose tasses et cuillères avec un empressement discret et jette de temps à autre un regard furtif à la bouteille de bon vin, élégamment posée sur létagère. Elle attend le bon moment pour la proposer pour offrir à Thomas loccasion de se détendre avec un petit verre.

Élisabeth le sait : Thomas boit rarement, lalcool ne lui réussit pas. Mais dans une ambiance chaleureuse, entouré dune compagnie agréable, il peut accepter une seule coupe. Cest ce quelle recherche. Il lui faut à tout prix quil baisse ses défenses, ne serait-ce quun peu ; ainsi elle pourra mener à terme son projet.

Au fil de ses préparatifs, Thomas sinstalle à table, bras croisés sur la poitrine, la scrutant dun œil mêlé de curiosité et dironie. Las, il brise le silence :

Élisabeth, pourquoi tout ça ? demande-t-il calmement. Et Camille, elle est où ? Si cest une blague, ce nest pas la meilleure.

La jeune femme marque un temps, le regard fuyant. Un instant, elle semble troublée, puis retrouve contenance et répond, sourire forcé, en essayant de paraître naturelle :

Comment as-tu deviné, si ce nest pas indiscret ? Et non, ce nest pas une blague. Plutôt une expérience. Camille nen sait rien.

Thomas hausse légèrement les sourcils, faisant tourner la tasse dans ses mains dun air distrait. Il est intrigué par la démarche dÉlisabeth mais dissimule sa curiosité afin de la laisser dévoiler elle-même ses cartes.

Pourtant, vous êtes si différentes, même en étant jumelles, remarque-t-il, penchant un peu la tête. Comment pourrait-on vous confondre ?

Avant quelle ne réponde, il sort son téléphone et envoie rapidement un message à sa fiancée, lui demandant où elle se trouve. Lécran éclaire un instant ses traits, puis sassombrit.

Alors, cest quoi, le but de cette expérience ? insiste-t-il, glissant le téléphone dans sa poche.

Élisabeth se dandine sur sa chaise, baisse les yeux sur sa tasse de thé, puis en boit une gorgée pour se donner du courage avant de se lancer avec un élan nouveau :

Tu sais, on nous confond tout le temps. Tu dis quon ne se ressemble pas, mais même maman ne sait plus qui est qui quand on porte les mêmes vêtements. Imagine : mêmes robes, mêmes coiffures et voilà, on est indiscernables.

Elle sarrête un moment, puis reprend dune voix où point une vieille frustration :

Ce nest pas agréable. Surtout quand il sagit de lhomme quon aime. Des situations pénibles, on en a connues Comme ce rendez-vous où mon petit ami sest adressé à Camille, juste parce quelle se trouvait plus près du lieu de rendez-vous. Ou linverse : Camille voulait parler à lun de tes amis, et il la prise pour moi, se confiant sur des choses qui nétaient pas pour elle.

Pourquoi tu ne changes pas de coupe ? demande Thomas, penchant la tête à la façon dun Parisien désabusé. Il se souvient bien des discussions avec Camille : elle a souvent raconté quÉlisabeth refuse tout changement dapparence. On dirait même que la confusion larrange et que Camille na fait que sadapter.

Élisabeth réagit sur le champ une petite grimace, comme si elle goûtait un citron.

Où serait lintérêt ? réplique-t-elle. On sest promis de ne rien changer tant que nous ne sommes pas diplômées. Cest notre règle non écrite. Et puis elle marque une pause, esquisse un sourire complice, parfois, cette ressemblance nous arrange. Même les profs sy trompent.

Elle rit dun rire enjoué, visiblement fière de leurs exploits pour contourner les règles strictes.

Je vois, fait Thomas, la regardant dun air songeur. Son téléphone vibre, il lit vite un message et acquiesce intérieurement. Camille mécrit quelle mattend dans notre café habituel. Elle na même pas idée doù je suis.

Il relève les yeux sur Élisabeth, une forme dempathie filtre dans son regard.

Ne tinquiète pas, je ne dirai rien à Camille. Je comprends ton inquiétude. Je nai pas envie dêtre à lorigine de tensions entre vous.

Élisabeth se détend visiblement, laisse échapper un souffle soulagé. Elle lui adresse un sourire reconnaissant.

Merci, Thomas. Tu es vraiment quelquun de bien.

Bon, à bientôt alors, lâche-t-il en se levant. Je vais filer, avant que Camille ne se fasse du souci.

La porte claque doucement. Élisabeth se retrouve seule : le silence de lappartement devient assourdissant, comme si le monde sétait figé, la laissant faire face à une amère déception. Elle saffaisse sur une chaise, agrippant le bord de la table pour retenir les larmes. Pourquoi ça a échoué ? Pourquoi na-t-il pas réagi à ses charmes ? Pourquoi tout ce temps passé à organiser ce plan na-t-il mené à rien ?

Son esprit la ramène sans cesse au moment où Thomas est entré dans leur vie. Elle se souvient de leur première rencontre : son sourire, son aisance, sa confiance tranquille elle a succombé demblée. À chaque fois quil approchait, le cœur dÉlisabeth semballait, ses mains devenaient moites. Elle répétait mentalement les phrases à lui dire, simaginait des conversations, des éclats de rires, des projets à partager Mais une peur la freinait toujours : celle dêtre rejetée, de perdre léquilibre déjà si précaire avec sa sœur.

Camille, elle, na pas hésité. Un jour, tout simplement, elle a ramené Thomas à la maison comme si cétait la chose la plus banale. Je vous présente Thomas ! a-t-elle lancé, souriante. Les parents étaient ravis de voir un homme si poli et agréable entrer dans la vie de leur fille.

Élisabeth garde en mémoire ce soir-là dans ses moindres détails. Postée dans lencadrement du salon, elle observait Thomas, à laise, plaisantant avec son père, répondant gentiment aux questions de sa mère. Au-dedans, cétait la tempête, mais elle affichait un calme de façade presque parfait. Douloureux exercice, que de paraître impassible au cœur de la tourmente !

Il aurait dû être à elle ! Elle qui lavait remarqué la première, qui avait flairé cette attirance unique ! Des jours et des nuits à rêver de lui, à limaginer à ses côtés Et Camille, dun geste sûr, la conquis, sans se soucier des sentiments de sa sœur.

Élisabeth inspire profondément pour maîtriser la tremblote. Elle sait quil ne faut pas se laisser submerger. Il faut se reprendre. Mais comment, quand la tristesse et la jalousie dévorent toujours le cœur ?

Camille a toujours attiré les regards. Elle rayonne, énergique, sourit sans effort, se montre sociable. Elle adore les soirées, rit aux éclats, entoure ses amis Tout en réussissant brillamment ses études sans veiller la nuit sur ses cours.

Élisabeth, pourtant, nest pas comme elle. Réservée, réfléchie elle préfère lire au calme, avoir une conversation intime. Refusant les mondanités, elle consacre ses soirées à travailler ou à lire des essais. Aujourdhui, elle se demande parfois si, au lieu de refuser toutes les invitations de Camille, elle naurait pas dû essayer, juste une fois, de se mêler à son univers. Peut-être alors Thomas aurait-il vu celle quelle est sérieuse, ambitieuse, fiable. À la place, il est tombé amoureux de Camille fantasque, imprévisible, irrésistible

Au fond, Élisabeth sait que ce nest pas seulement une question de style de vie. Camille brille sans forcer, attire naturellement lattention. Élisabeth, elle, se relit, hésite, craint la faute. Et reste dans lombre.

Cette idée la hante. Elle voudrait croire quon finira par reconnaître la valeur de sa constance et de son sérieux. Mais les soirs, seule, quand Paris sendort, Élisabeth se surprend à rêver dun autre destin si seulement elle ressemblait un peu plus à Camille.

Quand Camille annonce au dîner de famille quelle va se marier, Élisabeth sent son monde vaciller. Elle sourit mécaniquement, félicite sa sœur, la serre dans ses bras ; mais na en tête quun seul cri : « Ce nest pas possible ! » Le reste de la soirée, elle fait semblant dêtre heureuse, plaisante, alors quintérieurement, elle est vide.

Les jours suivants, Élisabeth ne trouve plus le sommeil. Elle refait la scène en boucle, cherche une issue, énumère les scénarios. Enfin, elle conçoit un plan quelle croit infaillible.

Si Thomas me confond avec Camille, succombe à mon charme pense-t-elle, et que Camille nous découvre ensemble, tout sera terminé. Ma sœur ne pardonnera jamais une telle trahison. Et alors, il ne sera à personne. Ce sera juste.

Chaque détail est étudié : le vin choisi celui que Thomas accepte parfois, histoire de justifier toute maladresse. Les mots, les gestes, les lumières sont répétées devant le miroir. Elle imite le sourire de Camille, sa démarche, son fameux geste de la main rejetant ses cheveux.

Le grand soir arrive. Élisabeth est nerveuse, les mains moites, la gorge sèche. Mais elle est décidée à aller jusquau bout. Tout se passe comme prévu jusquà ce que Thomas, à peine entré, comprenne aussitôt que ce nest pas Camille.

Léchec est total. Il ne se laisse pas prendre au piège et, sans agressivité mais fermement, met fin à la rencontre et repart retrouver la vraie Camille.

Élisabeth reste seule dans sa chambre, fixant un point du mur. Son plan, quelle croyait parfait, sest écroulé en quelques minutes. Langoisse monte : le temps passe, le mariage approche, et elle na aucune idée de comment inverser la situation.

Il me faut une nouvelle idée vite, avant quil ne soit trop tard, se répète-t-elle en triturant le napperon. Les pensées fusent, rien ne lui paraît assez solide. Elle sait : la prochaine tentative devra être irréprochable, elle naura pas de seconde chance

*******************

Quelques semaines plus tard, Camille réunit tout le monde autour de la grande table et annonce, rayonnante, quelle attend un enfant. Ses yeux pétillent de bonheur, sa voix tremble démotion en partageant ce rêve quelle a tant espéré. Les parents sourient jusquaux oreilles, la félicitent, posent mille questions et commencent déjà à imaginer lavenir.

Élisabeth reste silencieuse, serrant sa tasse de thé froide. Elle sefforce de garder un visage neutre, sourit mécaniquement, hoche la tête à chaque nouvelle exclamation. Mais, intérieurement, elle ressent une douleur vive et lancinante. Chaque mot, chaque regard joyeux de ses proches la transpercent comme autant daiguilles.

Elle imagine déjà la suite : les dîners familiaux réguliers où Thomas, désormais mari, tiendrait la main de Camille et sextasierait devant la future mère de son enfant. Les fêtes partagées, les regards fiers de Thomas pour le ventre arrondi de Camille, les étapes vécues ensemble Élisabeth, dans son esprit, voit se former ces scènes insupportables. Elle se sent incapable daffronter pareille épreuve. Savoir quil nest pas à elle Cest au-dessus de ses forces.

Ses réflexions la ramènent inlassablement à la même conclusion : il faut agir. Vite. Avant quil ne soit trop tard. Tant quun espoir subsiste de tout changer.

Alors, une nouvelle idée, plus sombre, germanique dans son esprit. Quelle douleur plus radicale pour un couple que la perte dun enfant à naître ? Cest cruel, impitoyable mais dans son état, Élisabeth ne se croit capable que dune telle extrémité.

Elle croise le regard de Camille plein damour et de confiance en lavenir. Un instant, le cœur dÉlisabeth vacille, mais elle réprime ce sentiment. Elle construit déjà son plan : contacter un vieil ami médecin, prêt à lui procurer, pour une somme rondelette en euros, un médicament provoquant de simples complications Rien dillégal, mais assez pour

Un rire bref, amer, lui échappe. Camille le perçoit et sourit, pensant partager son bonheur avec sa sœur.

Votre bonheur ne durera pas longtemps, répète Élisabeth mentalement, fixant le couple radieux. Son regard, glacé, reflète la détermination froide de celle qui a déjà choisi son chemin

********************

Tu veux du jus ? demande Élisabeth dun ton nonchalant, tout en sefforçant de paraître naturelle. Elle sourit ce sourire quelle a tant répété devant la glace. Jai pris ton préféré.

Merci, tu es incroyable, répond Camille aussitôt, son visage silluminant dun bonheur authentique. Elle attrape la main dÉlisabeth et la serre, pleine de reconnaissance. Jai la meilleure sœur du monde !

Élisabeth sarrête un instant, sentant un pincement au cœur. Puis elle se commande de repartir.

Japporte ça, dit-elle, sassurant que sa voix ne trahit rien.

Dans la cuisine, elle sort la brique du réfrigérateur et verse le jus dans un verre. Sa main se pose machinalement sur la poche où se trouve une petite pilule. En la serrant, Élisabeth sarrête.

Que fait-elle ? Elle contemple le verre, puis la pilule. Des images défilent Camille heureuse, parlant du futur bébé ; les parents comblés ; Thomas soutenant Camille, tendre et attentif

Vraiment prête à commettre lirréparable ? À franchir une frontière inavouable ? Un profond malaise lenvahit : cest plus quinjuste cest affreux.

Non, ce nest pas qui elle est. Cest comme un mauvais rêve. Ce nest pas possible, elle ne veut pas de cela !

Sa main souvre, la pilule tombe sur le plan de travail. Élisabeth respire profondément pour calmer le tremblement de ses doigts.

Élisabeth ? Tout va bien ? La voix de Camille résonne, proche. Déjà sur le seuil, elle scrute le visage de sa sœur avec inquiétude. Tu es toute pâle, je devrais appeler un médecin ?

Élisabeth lui répond dun regard franc. Elle voit alors, pour la première fois depuis longtemps, tout lamour et la confiance que Camille lui porte. Cette joie simple de partager un moment ensemble, de discuter librement… Cest inestimable.

Cest rien, jai eu un petit vertige, sourit Élisabeth, sefforçant de rester naturelle. Ça va mieux. Voilà ton jus. Je vais me préparer un thé, et on papotera tranquillement.

Elle se tourne vers lévier, verse de leau dans une tasse. Les mains tremblent à peine, mais elle sen moque. Chaque geste est pesant, elle traverse comme une brume épaisse, cherchant à retrouver son équilibre.

Au fond delle, cest la tempête. Elle repense au moment où elle tenait la pilule fatale. Comme la frontière était proche et comme il est facile de céder à lobscurité lorsquon la laisse croître en soi !

Élisabeth met du thé dans sa tasse, verse leau frémissante et remue lentement la cuillère. Le parfum rassurant lapaise un peu. Elle observe Camille, buvant son jus, parlant déjà des projets du week-end. Camille a lair si heureuse, si paisible et cela rend la situation plus difficile encore.

Comment ai-je pu ? se demande Élisabeth, serrant la tasse chaude. Comment ai-je pu même imaginer ça ? Cest ma sœur. Mon sang, ma famille.

À cet instant, elle comprend quil ne sagit pas dun élan passager. Cela sest accumulé depuis longtemps mois après mois, année après année. Lenvie, le ressentiment, lamertume enfouis ont fini par devenir un poison dans son cœur. Et ce poison faillit lui faire commettre lirréparable.

Élisabeth inspire profondément, réalisant quelle est allée trop loin. Ses émotions et ses pensées exigent de laide une vraie, de lextérieur. Peut-être faut-il en parler, demander à quelquun de faire la lumière sur ce conflit intérieur.

À quoi tu penses ? Camille incline la tête, souriante. Tu es bien silencieuse, aujourdhui.

Oh, tu sais, Élisabeth force un sourire un peu plus large. Cest le boulot, ça saccumule Il faut que je vois comment mieux gérer tout ça, demander conseil peut-être.

Une demi-vérité, mais Camille sen contente. Elle poursuit, pleine denthousiasme. Et Élisabeth écoute, répond, partagée entre soulagement et détermination nouvelle.

Cette fois, elle ne laissera plus lobscurité diriger sa vie. Lenvie, lamertume, cest terminé ! Elle sait ce quelle doit faire : savouer quelle a besoin daide. Ne pas en avoir honte, ne pas fuir. Oser prononcer simplement : Je ne vais pas bien. Jai besoin de changer.

************************

Quelques mois plus tard, Camille donne naissance à une adorable petite fille qui devient immédiatement la coqueluche de la famille. Le bébé vient au monde lors dune nuit de juin douce et calme, et dès le matin, les grands-parents découvrent la merveille derrière la vitre de la maternité. Toute menue, des joues rondes, de longs cils bruns, elle somnole dans ses langes, déclenchant des sourires radieux chez chacun.

Les premiers jours à la maison se succèdent en petits moments touchants. Camille et Thomas se relaient auprès du berceau, apprennent les gestes des jeunes parents. Les parents de Camille viennent les bras chargés de cadeaux, la grand-mère tricote des chaussons minuscules, le grand-père raconte à qui veut lentendre quil a une petite-fille exceptionnelle.

Mais cest surtout la tante, Élisabeth, qui sattache profondément à la petite. Elle qui a traversé sa crise intérieure se met à consacrer le plus clair de son temps à la nièce. Dabord pour aider la nouvelle maman : porter le bébé pendant que Camille se repose, préparer un repas, faire les courses. Très vite, elle allonge ses visites sémerveille des petits doigts, sétonne devant les moues boudeuses du bébé ou sourit aux petits éclats sans dent.

Bientôt, Élisabeth maîtrise tous les gestes : prendre la fillette dans les bras, la consoler, lui chanter des berceuses inventées. Elle rapporte des habits adorables une grenouillère rose, un ensemble bleu brodé et admire chaque progrès.

Peu à peu, Élisabeth devient pour la petite bien plus quune tante. Elle partage avec elle ses jeux, prépare dimprobables goûters avec la dînette, feuillette des livres colorés, enseigne les premiers mots. Lors des premiers pas de la fillette, elle lencourage, la soutient, applaudit chaque victoire.

Camille remarque ce lien et en est sincèrement touchée. Un soir, alors que la petite dort, Élisabeth range les jouets, Camille sapproche et murmure :

Merci. Je vois combien tu laimes. Cest précieux pour elle davoir une tante comme toi.

Élisabeth sourit, un peu gênée. Elle-même ne sattendait pas à tant de bonheur dans cette relation. Dans les rires de lenfant, ses tout premiers mots, ses étreintes, elle retrouve ce qui lui manquait tant : le sentiment dappartenir, de chaleur, damour absolu.

En contemplant la petite fille, Élisabeth le comprend : parfois, la vie nous offre des trésors inespérés. Et cest bien dans la générosité, le soin apporté aux autres, que lon finit par trouver, pour soi-même, la paix et le bonheurCe soir-là, alors que le calme retombe sur lappartement, Élisabeth sattarde auprès du berceau, observant la petite fille paisiblement endormie. Dans la pénombre, le souffle régulier du bébé réchauffe son cœur. Elle repense à la route parcourue, aux gouffres frôlés et à la certitude, maintenant, davoir fait le bon choix.

Le silence est brisé par un léger bruit derrière elle. Cest Thomas, venu chercher une tétine oubliée. Lorsquil croise Élisabeth, il sarrête, lobserve un instant, puis, dun geste sincère, lui effleure le bras.

Elle a de la chance de tavoir, souffle-t-il dans un sourire calme.

Surprise, touchée, Élisabeth plonge son regard dans le sien. Pour la première fois depuis longtemps, elle ne ressent ni jalousie, ni amertume. Simplement de la gratitude. Elle hoche la tête, émue, puis sen retourne chez elle, portée par une paix nouvelle.

En rentrant, elle sarrête devant la glace de lentrée. Elle se regarde : ses traits sont les mêmes quautrefois, mais dans ses yeux brille autre chose un éclat neuf, fragile et lumineux. Dun mouvement décidé, elle laisse tomber la mèche qui masquait toujours son front, puis sourit doucement à son reflet.

Autour delle, Paris vibre discrètement, la ville sendort. Mais, pour la première fois, Élisabeth sent quelle ne vit plus dans lombre de sa sœur. Elle existe pleinement, là où elle a choisi daimer là où elle compte, et où on lattend. Ce soir, elle ferme la porte sur la tristesse, et sautorise à croire quil nest jamais trop tard pour se réinventer.

Dans un coin de la chambre, le téléphone vibre : un message de Camille, quelques mots et une photo de la petite, bras ouverts, sourire immense. Élisabeth éclate de rire, un rire pur, qui chasse les souvenirs amers.

Elle sendort enfin, le cœur apaisé persuadée que le bonheur parfois, nest quune question douverture, de courage et de tendresse inattendue.

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L’envie à la limite
C’est Elle à Ma Place — Je ne veux pas aller chez papa… Tata Lili m’a dit que papa ne m’aime plus, — Mihai serra ses genoux contre lui et enfouit sa tête, assis sur son lit. Ioana resta figée. Tout semblait comme d’habitude. Pyjama froissé aux petites voitures, sac à dos débordant de jouets dans un coin, veste sur la chaise. Un décor familier, chaleureux. Mais son garçon ne courait pas dans l’appartement comme une tornade : il s’était recroquevillé, voûté. Aujourd’hui, il devait aller chez son père, mais soudain il suppliait de rester. Depuis quelque temps déjà, ces visites semblaient perdre leur éclat. Ioana avait tenté de le convaincre, mais Mihai lui avait révélé que Lili, la nouvelle compagne de Paul, le blessait. — Mihai… — la mère s’assit précautionneusement à côté de lui. — Dis-moi ce qui s’est passé, s’il te plaît. Il resta muet. Puis leva la tête, la regardant par en dessous. Ce n’était plus un enfant de cinq ans. Dans ses yeux se cachait une lassitude, une tristesse qu’on aurait cru celle d’un adulte que personne ne croit. — Je jouais seulement… Elle s’est énervée parce que le jouet faisait du bruit. Le robot. Tu te souviens ? Elle me l’a pris et m’a dit qu’ils allaient avoir un autre enfant, que papa m’oublierait. Et que… je suis en trop. Et si je le raconte à quelqu’un, — il soupira bruyamment, — on croira que je mens. Parce que tata Lili dira que ce n’est pas vrai. Elle est grande. On la croira, elle. Il parlait doucement, par à-coups, prêt à pleurer. Dans le cœur d’Ioana surgit un mélange de colère, de peur et de culpabilité d’en être arrivée là. Une angoisse pesante lui serrait la gorge. Mihai se détourna pour gratter nerveusement le drap. Ioana lui tendit la main. — Je te crois. Tu sais pourquoi ? Parce que tu ne mens jamais. Sauf quand tu trouves les cachettes à bonbons. Il rit, mais sans sourire. — Papa l’a choisie, elle, à ma place… — Papa ne connaît pas toute la vérité, — répondit Ioana, essayant de se montrer ferme. — Mais il comprendra. J’en suis sûre. Quand Ioana mit Mihai au lit, elle résolut de boire un thé. Dans le silence nocturne, elle repensa à la rencontre avec Lili. Si on pouvait encore appeler cela une rencontre. Un an plus tôt, elle avait reçu un message anonyme : *« Bonjour ! Je préfère ne pas me présenter ; sachez juste que je vous veux du bien. Si cela vous intéresse de savoir où votre mari passe ses soirées, venez lundi 19h au café du boulevard Victor Hugo, table près de la fenêtre. »* À cette époque, Ioana se demandait qui se cachait sous le masque du « bienveillant ». Aujourd’hui, elle savait : c’était Lili. Une bienveillante au parfum de pourriture. Ce soir-là, Ioana avait tout vu. Paul, assis en face de Lili. Leurs mains sur la table. Doigts entremêlés. Un baiser sur la joue. Il avait marmonné ensuite quelque chose sur un rendez-vous professionnel, puis une amie, et finalement — « rien de sérieux ». Mais Ioana n’était pas prête à lui pardonner la trahison. Ils s’étaient séparés. Mais Mihai était resté. Comme Lili, devenue bientôt la compagne officielle de Paul. Son image était impeccable : polie, douce jusqu’à l’excès, douée avec les enfants. Le tout réuni. Elle offrait même des cadeaux à Mihai lors des fêtes. Puzzles, coffrets de dinosaures, une fois — une grosse grenouille en peluche. Mais ces cadeaux n’étaient pas destinés à l’enfant, mais à Paul. Lili ne cherchait pas l’affection du garçon mais l’attention de l’homme. Sa gentillesse était un outil, son sourire, un appât. Maintenant que sa patience s’épuisait, à l’orée d’un bébé à elle, Lili changea de ton. Elle avait manqué une chose : Ioana pouvait renoncer à un homme, jamais aux sentiments de son fils. Sur le frigo, une liste de tâches, mais Ioana s’en fichait. Elle avait une mission pour ce soir. Très importante : parler à Paul. Elle fixa l’écran du téléphone longuement avant de composer le numéro. Les tonalités lui parurent interminables. Quand son ex-mari décrocha, sa voix trahissait une pointe d’agacement : il était tard. — C’est urgent ? — Oui. Il faut parler de Mihai. Il se raidit aussitôt. Même à travers le téléphone, Ioana le sentit. — Qu’est-ce qu’il a ? Il est malade ? — Non. Mais il ne veut plus venir chez toi. Il dit que Lili lui dit des choses moches. Que tu ne l’aimes plus. Que tu vas avoir un autre enfant et l’oublier. Silence de l’autre côté. Puis Paul s’exprima, mordant, comme s’il était accusé de ce comportement indigne. — Ioana, n’exagère pas ! Tu crois vraiment que je vais croire à de telles mensonges ? Tu recommences. Tu t’immisces dans ma vie et ma relation avec Lili via notre enfant ! — Je ne commence rien. Je suis sa mère. Je l’écoute. Mais tu ne le fais pas, toi. — la voix d’Ioana se fit ferme. — Il avait peur de te le dire. Et il avait raison. — Tu t’en sers ! — explosa-t-il. — Tu veux qu’il ne vienne plus. Pour que je me sente coupable et que je cours après toi. Tu es impossible, Ioana. Complètement impossible. Elle attendit avant de répondre, redoutant que la discussion ne dégénère en dispute. Il lui était difficile de contenir sa colère. Ses tempes bouillonnaient. Voilà Paul. Pas le pire des pères, mais toujours adolescent dans sa tête : tout le monde contre lui. Il savait être délicat avec son fils, oui. Mais quand Lili entrait en jeu, la raison s’éclipsait. Mihai attrapa une peluche sur l’étagère, et Ioana et Paul, pour la première fois depuis longtemps, échangèrent un regard complice, sachant que, malgré tout, leur amour pour lui les réunirait toujours.