Le Prix d’une Seconde Chance

Le prix dune seconde chance

Journal intime de Camille

Ce soir encore, je me suis retrouvée face à Julien. Il s’était penché légèrement vers moi, insistant pour que je lui dise toute la vérité. Sa voix se voulait douce, presque caressante, mais je sentais qu’au moindre mot de travers, tout pouvait basculer.

Raconte-moi, sil te plaît. Promis, je ne me mettrai pas en colère, murmura-t-il. Pourtant, son regard en disait beaucoup plus long que sa voix. Jai senti cette pointe de suspicion familière, celle qui me donne la chair de poule depuis des années. De toute façon, à cette époque-là, on était déjà séparés, ajouta-t-il dans un souffle.

Je me mords la lèvre, énervée. Jen ai par-dessus la tête ! Tous les jours, c’est la même rengaine, les mêmes doutes, la même jalousie maladive Je tente de me maîtriser, mais la colère monte malgré moi.

Rien. Absolument rien ! Arrête de me poser toujours cette question, jéclate, un peu plus fort que je ne laurais souhaité. Pourquoi ai-je accepté de lui donner une deuxième chance ? Tout le monde m’avait prévenue : un homme jaloux ne change jamais. Mais javais tellement envie dy croire, que notre amour pouvait réparer le passé Alors jai balayé tous les avertissements.

La voix de Julien change brusquement. La tendresse sévapore, remplacée par une irritation tranchante.

Je demanderai à Adèle, lance-t-il. Ma fille, elle, ne me mentira pas.

Ces simples mots me coupent le souffle. Je sens le sang me monter au visage, ma voix vacille de colère :

Allez-y ! Mais rappelle-toi quelle na que cinq ans, et quelle a passé lannée à droite à gauche parce que jétais obligée de travailler fallait bien la nourrir, tu sais ! Tu tacharnes alors que tu sais que ce nest plus ton affaire. Julien, je ten supplie, tu me harcèles ! Je suis déjà partie une fois, tu crois vraiment que je pourrais pas recommencer ?

Il sarrête, sans doute surpris par ma réaction. Un bref éclat de désarroi traverse son visage mais, presque aussitôt, il me lance avec une froide ironie :

Tas assez dargent pour te payer un billet de train ?

En voyant mon visage perdre soudainement toute couleur, il se rattrape maladroitement :

Excuse-moi, ce nest pas ce que je voulais dire Cest juste que je te trouve entêtée. Jai dit que je ne serais pas jaloux, réfléchis-y.

Sans même réfléchir, je saisis un coussin du canapé et le lance dans sa direction. Il nen retire quune touche dorgueil froissé. Julien ouvre la bouche, prêt à répliquer, mais cest alors quAdèle jaillit sur le pas de la porte.

Elle porte une robe rose à volants, toute excitée, et court se jeter dans les bras de son père.

Papa ! Tes revenu, jétais trop contente !

Julien se tourne vers moi, lair triomphant, comme pour dire « Tu vois bien en qui elle a confiance ». Il lance un regard narquois, presque moqueur, puis redevient tout sucre tout miel pour sa fille.

Viens, mon petit lapin, on va jouer, chuchote-t-il en la soulevant dans ses bras, déclenchant ses rires denfant. On va laisser maman se reposer un peu, elle en a bien besoin.

Je reste plantée devant lévier, agrippée au torchon jusquà men blanchir les phalanges. Jai un nœud dans la gorge : « Voilà, il va réussir à la monter contre moi » me dis-je. Je ravale mes larmes. Cest décidé, je ne peux plus supporter ça, il est temps de partir.

Tout est déjà en ordre dans ma tête. Dans une semaine, je reçois mon attestation : les cours sont finis, il ne reste quà récupérer le certificat. À peine en poche, jachète deux billets davion. Peu importe la destination, pourvu que ce soit loin dici. Contrairement à ce quil pense, je ne suis pas démunie. Aujourdhui, il suffit de deux clics sur internet pour décrocher un travail à distance : il suffit doser.

Je lâche le torchon, me rapproche de la fenêtre et regarde la ville sactiver en cette fin daprès-midi. Dans la rue, les gens pressent le pas, les vitrines sallument. Malgré tout, ce nouveau départ, dans une grande ville comme Lyon, a du bon : ici, mon diplôme sera reconnu, et un bon travail ne sera pas difficile à dénicher.

Pour la première fois depuis longtemps, je me sens légère. Mon plan est tracé. Il ne me reste plus quà attendre, faire mes bagages, et recommencer enfin à vivre

*****

Pourquoi ai-je voulu donner à Julien cette fameuse seconde chance ? Même moi, je ne le comprends pas vraiment. Il ma pourtant juré quil avait changé, quil ne referait plus les mêmes erreurs, quil serait le meilleur mari et le meilleur père Il avait les yeux pleins despoir, la voix tremblante. Jy ai cru. Jimaginais encore des balades tous les trois, des fêtes partagées, des rêves pour lavenir.

Mais les belles promesses nont duré quun mois. Il aidait, il souriait, il cuisinait Mais très vite, les vieilles habitudes ont ressurgi : soupçons, regards noirs, questions inutiles : « Tétais où ? », « Pourquoi aussi longtemps ? », « Tu parlais à qui ? »

Jamais il na été question dinfidélité, ni de mon côté, ni du sien. Mais la jalousie, elle, était omniprésente, presque étouffante. Julien me soupçonnait pour un rien. Impossible de travailler au bureau toujours au moins un collègue masculin, et ça suffisait à tout enflammer. Même voir mes parents, cétait suspect : « Et ce voisin célibataire, toujours en train de taider, il na rien dautre à faire ? » se moquait-il.

Petit à petit, jai perdu mes amies : elles ne comprenaient pas pourquoi je refusais, systématiquement, de sortir. « Pourquoi il tinterdit de venir ? » Au fil du temps, elles ont cessé dappeler. Je suis restée seule. Mes parents vivent à Grenoble, sans mes amies il ne restait personne à qui parler. Et Adèle demandait toute mon attention.

Un soir au dîner, alors que jessuyais encore une de ses crises de caprices pour finir son repas, Julien me balance :

Il serait peut-être temps davoir un deuxième enfant.

Je reste interdite, la cuillère suspendue en lair, exténuée après avoir tenté de nourrir Adèle qui vient tout juste de renverser son assiette en riant. Lui, impassible, me fait comprendre quil ny voit pas de problème.

Je trouve que tu as du temps libre, reprend-il, appuyé contre le dossier de la chaise, les bras croisés. Je vois que tu as repris contact avec ta sœur à propos de tes nouveaux cours Mais pourquoi ? Tu vas pas aller bosser, de toute façon.

Je sens ma gorge se serrer. Mon envie dapprendre, de progresser, cest tout ce qui me donne un peu despoir.

Jai besoin de mépanouir, en quoi est-ce mal ? dis-je doucement, luttant contre les larmes.

Tu pourras toccuper lesprit quand tu seras enceinte, résume-t-il froidement.

Sa fermeté me glace. Comment penser à un deuxième enfant, alors que je peine avec un seul ? Je prends conscience quil va falloir prendre des précautions, en douce. Il fallait trouver un plan.

Tout sest précipité lorsquil ma interdit daller à lanniversaire de mon frère. Trop dhommes, disait-il, cétait « dangereux ». Jai tenté de discuter, il na rien voulu entendre.

Jai craqué.

Dès quil est parti au travail, jai empaqueté toutes nos affaires, celles dAdèle, les miennes. Javais les mains tremblantes, mais je suis allée au bout. Mon frère na posé aucune question, il est venu avec un utilitaire louer à la hâte.

On est parties discrètement. Avant de fermer la porte, jai déposé un mot sur la table de la cuisine : « Désolée, mais ce nest plus possible. Je veux quAdèle grandisse dans un foyer serein. »

Le jour même, j’ai engagé une procédure de divorce.

Évidemment, tout sest passé au tribunal. Julien hurlait, accusait, me traitait de mauvaise mère, pestait. La juge, une dame âgée au regard las, nous a écoutés longuement. Elle la rappelé à lordre plusieurs fois, lui a demandé de me laisser parler. Et voyant la situation, elle a tranché immédiatement.

Je ne vois pas comment préserver cette union, conclut-elle avec compassion. Madame, après cinq ans dans de telles conditions, je vous souhaite bon courage pour la suite.

Jai quitté la salle daudience soulagée, légère, presque heureuse.

Je me suis installée chez mes parents avec Adèle. Ce nétait pas facile : préparer le départ, organiser le déménagement, répondre aux questions de la famille Mais à peine la porte du foyer franchie, la tension ma quittée.

Jai enfin suivi la formation de graphisme dont je rêvais : avec générosité, mes parents mont permis de persévérer. Les logiciels de design, les dessins, les couleurs cétait un plaisir, une bouffée dair. Petit à petit, je me suis fait de nouvelles connaissances : des femmes rencontrées au cours du soir, une maman de lécole, quelques collègues Jai même osé de nouveau fréquenter quelquun : juste un café, un sourire, une conversation légère. Je me suis sentie libre, vraiment libre.

Le soir, jaimais retrouver la petite terrasse de mes parents, un thé à la menthe fumant dans ma vieille tasse fleurie. Dans le jardin, Adèle riait, jouait avec ses cousins. Je la voyais heureuse, et mon cœur se réchauffait.

« Voilà ce quest la vraie vie », me disais-je en souriant. « Plus de cris, de soupçons, de peur de décevoir Seulement le bonheur simple de la voir grandir. »

Jai repris confiance. Javais des projets : finir ma formation, prendre des petits contrats en freelance, peut-être un jour louer un petit appartement à Lyon tout près de chez mes parents Mais un an plus tard, Julien est réapparu.

Cétait sur le marché couvert, un samedi matin. Je choisissais des pommes pour une tarte. Jappuyais doucement sur la peau des fruits, guettant les défauts, déposant les plus rouges dans mon panier. Autour de moi, les marchands criaient, les gens riaient; tout vibrait de vie.

Soudain, jai senti un regard, insistant, dans mon dos. Je me retourne et le vois. Julien.

Il avait changé. Amaigri, les traits tirés, des cernes violets sous les yeux. Mais son regard dacier était identique. Il me regarde, sapproche, la voix timide :

Camille Je tai cherchée partout.

Je recule, mon panier serré contre moi, comme un rempart invisible.

Pourquoi ? Mon ton tremble, malgré ma volonté de rester froide.

Jai changé. Je tassure. Jai compris que jai tout perdu. Je ne peux pas vivre sans toi, sans Adèle

Ses mots font rejaillir les souvenirs : nos fous rires sous la pluie, les histoires que Julien lisait à Adèle le soir, nos étreintes devant la cheminée. Jai mal. Je voudrais y croire, mais je me protège.

Donne-moi une chance, murmure-t-il, implorant. Tu verras, tout sera différent.

Il est convaincant, et, de toute façon, Adèle me demande chaque soir où est son père. Elle dessine des familles à trois, me montre toujours la même image. Jai senti, à ce moment-là, que je devais essayer, mais avec des conditions très claires : pas de re-mariage tant que je navais pas la preuve quil avait changé. Jai posé mes règles : autonomie, liberté de voir qui je veux, de travailler, de vivre.

Bien sûr, répond aussitôt Julien, rassurant. Pas de problème, je te promets !

Il nous a emmenées à Strasbourg. Sur le moment, jétais presque enthousiaste : nouveau départ, nouvelle ville Mais peu à peu, la supercherie. Loin de tous nos proches et amis, isolée, impossible déchanger librement avec ma famille à chaque coup de téléphone, il rôdait dans la pièce.

Petit à petit, il sest mis à minterroger quotidiennement : il voulait savoir ce que javais fait pendant notre séparation, si javais rencontré quelquun. Il fouillait mon téléphone, épiait mes messages.

Avoue, tu as vu quelquun ? Je ne ten voudrais pas, simplement, sois honnête, répétait-il.

Jexpliquais, encore et encore, quil ne sétait rien passé, que jétais absorbée par le travail et lenfant. Mais il ne me croyait pas. Il scrutait mes faits et gestes, se montrait oppressant.

Un soir, alors quAdèle dormait déjà, il marrache le téléphone des mains pendant que jécris à Claire :

Cest qui ? Encore ton amant ?

Rends-le-moi ! hurle-je, mon visage en feu. Cest Claire, ma meilleure amie ! On organise une sortie avec les enfants, je ten ai parlé cent fois !

Bien sûr. Et pourquoi ces petits cœurs dans les messages ? Tu flirtes avec elle, cest ça ?

Mais tu deviens fou ? La colère me submerge, je dois réprimer mes cris pour ne pas réveiller Adèle. Jai voulu croire en toi, et ça recommence Toujours les mêmes obsessions ! Je tavais prévenu : fini tout ça.

Il sarrête, quelques secondes, lair décontenancé, avant de lancer dune voix froide :

Si tu nas rien à cacher, ouvre tes messages.

Non ! déclarai-je, catégorique, reculant avec mon téléphone contre ma poitrine. On avait un deal et tu recommences Tu nas pas changé !

Tu niras nulle part. Tas pas un sou en poche, pas de travail Tu ferais comment seule ?

Je me dresse, droite, le regard planté dans le sien. Je sens une force neuve éclore en moi.

Je viens de finir mes cours de graphisme, jai déjà un petit carnet de commandes grâce à Claire. Je nai plus peur. Ni dêtre seule, ni de me reconstruire. Je réussirai très bien.

Au même moment, jentends la voix endormie dAdèle :

Maman ? Quest-ce quil y a ?

Je file dans sa chambre, magenouille près delle, la prends dans mes bras. Je respire ses cheveux, la caresse.

Tout va bien, mon trésor. Maman a pensé quil était temps quon parte vers une nouvelle aventure. Là où il fera beau et où tu pourras courir et jouer à volonté, ça te dirait ?

Adèle sourit, contre moi, rassurée.

Julien est resté planté dans le couloir, lair perdu.

Tu vas vraiment partir ? souffle-t-il, hagard.

Oui. Et cette fois, pour de bon. Nous avons besoin de sérénité. Tu ne peux pas nous lapporter, désolée.

*****

Julien a tenté de me retenir. Tour à tour pressant, suppliant, menaçant. Mais jétais résolue et suis restée sourde à toute tentative de réconciliation.

Au début, Adèle était bouleversée : elle posait mille questions, parfois pleurait. Jai fait de mon mieux pour lui offrir une vie paisible. Nous avons trouvé un petit appartement lumineux près du Parc de la Tête dOr à Lyon, avec une grande fenêtre et vue sur les arbres. Jai décoré la chambre dAdèle, acheté de nouveaux coussins colorés, mis ses peluches en évidence.

Très vite, je lai inscrite à un atelier de dessin voisin. Dès la troisième séance, elle avait déjà deux copines, elles riaient, séchangeaient les pastels, rêvaient de la scène quelles peindraient la semaine suivante. Petit à petit, Adèle a cessé de parler de ses parents ensemble. Les blessures se sont apaisées.

Julien téléphonait tous les jours au début, pour se donner bonne conscience, pour garder la main. Mais ses appels se sont espacés : un jour, deux, puis trois entre chaque nouvelle tentative. Il envoyait maintenant de courts messages, des « bonne journée, ma princesse » et des virements dun montant dérisoire, à peine de quoi payer les fournitures darts plastiques.

Il a compris que son pouvoir de chantage par lenfant ne marcherait pas. Je résistais, et Adèle sadaptait à sa nouvelle vie, heureuse.

Pour la première fois, jai enfin pu souffler. Les soirs, on sortait main dans la main au parc. On ramassait les feuilles d’érable, on nourrissait les cygnes au lac, on faisait voler ce cerf-volant quelle avait elle-même choisi. On riait.

À chaque éclat de rire spontané dAdèle, je savais que javais pris la bonne décision, malgré les galères pour retrouver un emploi, aménager un nouveau nid. Ce calme, cette sensation de liberté retrouvée, valaient tout lor du monde. Désormais, nous avions, elle et moi, notre univers à nous : un monde serein, lumineux, empli de possibilités. Un monde où la peur, la suspicion, les reproches navaient plus de place.

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