Tu nes plus rien, Claire. Tu comprends ? Rien. Juste un espace vide.
Il la dit dun ton plat, presque sans émotion, comme sil annonçait la liste des courses. Il était debout, face à la fenêtre, tournant le dos à Claire, observant la cour de limmeuble. En bas, quelquun promenait un petit teckel roux, la bête tirait joyeusement sur sa laisse, prête à plonger dans une flaque.
Claire Martin, assise sur le canapé une tasse de thé froide entre les mains, ne savait même plus où poser ses doigts. Cela devait bien faire vingt minutes que le thé était glacé, mais elle ne lâchait pas la tasse, perdue.
Quest-ce que tu veux dire ? demanda-t-elle dune voix à peine audible.
Je veux dire ce que je dis. Julien se retourna enfin. Son visage était ennuyé, presque las, comme sil expliquait lévidence à quelquun de têtu. Je te regarde, Claire, et je ne vois rien. Du vide, de la grisaille. Tu marches, tu cuisines, tu dors. Tu es comme un meuble, Claire. Un joli meuble solide, mais un meuble quand même.
Elle posa la tasse sur la table basse. La porcelaine tinta doucement sur le bois.
Dix ans, murmura-t-elle.
Quoi, dix ans ?
On a vécu ensemble dix ans.
Et alors ? Il haussa les épaules, traversa le salon, sassit dans le fauteuil en face delle. Dix ans, cest largement suffisant pour comprendre que ça ne sert à rien de continuer. Je ne veux plus vivre comme ça. Je veux Il hésita. Je veux ressentir des choses. Mais avec toi, je ne ressens plus rien. Tu ne minspires plus. Tu nes plus là, même si tu te tiens juste devant moi.
Claire sentit quelque chose en elle plier, une espèce de toute petite tige dacier qui avait résisté jusque-là.
Et je vais où, moi, Julien ?
Ce nest plus mon problème. Lappartement, tu sais bien, il est au nom de ma mère. Juridiquement, tu nas aucun droit ici. Je ne te mets pas dehors à la minute, mais une semaine, ça te suffit ? Tu trouveras bien quelque chose.
Oui, répéta-t-elle dune voix blanche.
Parfait. Il attrapa son téléphone sur la table basse et se mit à scroller. Leur conversation était visiblement terminée pour lui.
Claire se leva, traversa le salon, referma doucement la porte de la chambre. Elle sallongea sur la couverture et fixa le plafond. Le plafond était blanc, avec une petite tache jaunâtre dans un coin, quelle sétait promis de repeindre deux ans auparavant, sans jamais le faire.
Derrière le mur, la télé jouait à voix basse. Julien occupait déjà son esprit ailleurs.
Elle ne pleura pas. Elle se contenta de regarder le point au plafond, le cœur vide comme la maison juste après une vitre brisée.
***
La semaine sétira, étrange, trouble. Julien ne rentrait presque pas. Il partait tôt, rentrait tard. Ils ne se parlaient plus. Claire rassemblait ses affaires, et elle se sentit bêtement humiliée de la simplicité avec laquelle tout tenait dans deux sacs. Quelques robes, son manteau dhiver, une boîte de photos dautrefois, et des magazines de couture quelle navait pas ouverts depuis des lustres.
Elle laissa les magazines. Puis fit demi-tour pour les reprendre.
Elle appela sa grande-tante du côté maternel, Tante Édith, quelle navait pas vue depuis les obsèques de sa mère il y a six ans. Tante Édith écouta, puis resta un moment silencieuse avant de lancer :
Viens donc. Jai une chambre libre, petite, mais libre. Tu resteras jusquà ce que tu sois remise sur pied.
Tante Édith habitait à Cergy, à lextrémité nord de la banlieue parisienne, où le bus passait à peine une fois par heure, et le Carrefour Market était le seul commerce à trois pâtés de maisons. Claire navait jamais aimé ce quartier résidences HLM défraîchies, entrées taguées, grands peupliers qui couvraient tout de leur pollen au printemps.
Elle débarqua un vendredi soir avec deux sacs et une vieille valise.
Ma chérie, tu es si maigre, dit Tante Édith en ouvrant la porte, courte sur pattes, le visage froissé comme des pruneaux mais tout en douceur, sentant la soupe et la lavande. Allez, viens. Tu dois dîner ?
Non merci, Tante Édith.
Il faut. Dit-elle sans appel et elle partit vers la cuisine.
La chambre était minuscule, un canapé-lit, une armoire ancienne, une fenêtre qui donnait sur le mur aveugle dun immeuble. Le papier peint avait perdu sa couleur bleue dorigine. Sur le rebord de la fenêtre, trois pots de géraniums débordant de fleurs rouges.
Claire posa ses affaires, sassit. Les ressorts du canapé couinèrent.
Tu veux du thé ? cria Tante Édith de la cuisine.
Oui, répondit Claire à voix basse.
Et là, seulement dans ce petit refuge bleu passé, elle se mit enfin à pleurer.
***
Commença un temps trouble, où les matins ne donnent aucune raison de se lever. Elle ouvrait les yeux à six heures, écoutait Tante Édith sagiter avec sa cafetière derrière la cloison, attendait dentendre les rares voitures sur la rue. Se levait, se lavait, buvait son thé en regardant le même mur.
Tante Édith était dune bienveillance rare : pas une question, aucun conseil, pas de ça passera, ni de tu retrouveras quelquun. Elle nourrissait, acceptait le silence, sortait parfois un jeu de cartes en soirée : une partie de bataille
Et elles jouaient, en silence.
Claire avait un peu de côté pas grand-chose. Elle avait retiré tout ce quelle avait, à peine mille huit cent euros. Avec cette somme, au train de vie le plus modeste, elle tiendrait un mois ou deux. Elle se serrait la ceinture.
Elle avait gardé son poste de comptable dans une petite entreprise du BTP : trois jours par semaine à traverser Paris jusquà lautre bout, traiter les factures, encaisser ses mille deux cent euros mensuels, et payer un loyer symbolique à Tante Édith. Édith refusait largent, mais Claire le glissait sur la table quand elle avait le dos tourné.
Les soirées étaient les pires. Dans sa minuscule chambre, les souvenirs tournaient en boucle. Dix ans. Ce nest pas rien. Dix ans de petits-déjeuners, de Noël, de vacances en Bretagne, de disputes, de réconciliations. Il lavait trouvée vide. Peut-être létait-elle devenue. Ou peut-être lui.
Parfois, elle prenait son téléphone, relisait les anciens messages, regardait les photos Loire, océan, sourires… Elle ne se souvenait même plus exactement de ce quils trouvaient si drôle.
Les soirs comme celui-là, elle se couchait tôt et se cachait sous la couette.
Un soir, Tante Édith frappa doucement :
Claire, tu dors ?
Non.
Je tentends. … Tas faim ?
Non.
Bon, reste alors. Tu sais, jai aussi mis un homme dehors. Ça date. Je croyais que jallais mourir de chagrin. Ben non.
La porte claqua doucement. Claire pensa cinquante ans dans un mois, bon sang. Et tout à recommencer.
***
La machine, elle la trouvée le deuxième mois.
Tante Édith lui demanda de vider le haut de larmoire de lentrée, pas touchée depuis la préhistoire. Claire accepta, contente davoir enfin une tâche.
Elle descendit de là-haut des Paris Match dun autre âge, un parapluie cassé, des boîtes de boutons, des flacons de parfum vides, une pile de vieilles cartes de vœux du temps des timbres rouges. Et tout au fond, enveloppé dans un torchon usé, quelque chose de lourd.
Elle déballa.
Une vieille machine à coudre. Noire, avec des dessins dorés par endroits, la peinture un peu écaillée mais belle. Sur la façade, en lettres courbes, Océane.
Tante Édith ! appela Claire.
La vieille sortit de la cuisine, torchon sur lépaule.
Oh là là ! Océane Cétait celle de ma tante Marguerite. Javais oublié quon lavait entassée là. Elle marche encore ? Je nen sais rien.
Je peux essayer ?
Tu sais ten servir ?
Je savais avant.
Ben vas-y, ma grande.
Claire transporta la Océane sur le petit bureau sous la fenêtre. Elle la dépoussiéra, démêla les restes de fil dune ancienne couture, découvrit dans la boîte à bricoles quelques bobines, des aiguilles, un mètre, des ciseaux un peu mous.
Le bidon dhuile traînait là. Elle fila acheter de lhuile neuve, graissa, nettoya les dents, tourna lentement la roue à main. Ça coinçait, puis ça tourna plus doux, plus fluide.
Elle resta assise là trois bonnes heures, retrouvant la canette, le fil, tout le bazar. Elle glissa une chute de tissu sous le pied, appuya sur la pédale.
La machine vrombit doucement, la couture filait droite, métallique, et Claire sentit quelque chose de curieux, comme quand une jambe engourdie recommence à vivre : ça picote, mais cest vivant.
Elle sarrêta pour regarder la ligne de points. Presque parfaite.
Quelque chose se réveillait au fond delle.
***
Elle avait dix-huit ans, et elle cousait tout le temps. Des jupes dans les vieilles robes de sa mère, des chemisiers dans les tissus quon liquidait au marché. Dans latelier den face, Madame Rose, couturière de quartier, laissait Claire lobserver, couper, surfiler, assembler une manche. Madame Rose aimait tout expliquer elle voyait bien que Claire comprenait, que tout lintéressait.
La fac, puis Julien, puis le mariage, puis la vie qui déboule. La machine achetée avec son premier salaire, elle la revendit en emménageant avec Julien : pas de place, disait-il. Ça encombre. Claire avait cédé lamour prend toute la place.
Et puis, tout doucement, elle oublia la couture. Juste, parfois, un beau modèle en vitrine, une envie flottante : si seulement je pouvais le faire moi-même.
Aujourdhui, elle était là, en banlieue, devant Océane, à réentendre le bruit net de laiguille dans le tissu.
Le lendemain, elle fila au marché de Cergy, pas au centre commercial, au vrai marché de tissus. Des vendeurs proposaient leur métrage du lin, de la viscose, du crêpe. Elle caressa un coupon gris-bleu, mat, élégant dans sa simplicité.
Il y a combien ? demanda-t-elle.
Quatre mètres, répondit la vendeuse.
Je prends tout.
En rangeant le tissu plié sur son bras, la commerçante demanda :
Cest pour quoi faire ?
Une robe, dit Claire.
Et ça sonnait juste, dans sa voix.
***
Elle découpa par terre, à même le parquet. Par-dessus un vieux journal, elle adapta un patron imaginé, inspirée dun schéma retrouvé dans un magazine vintage. Silhouette droite ceinturée, col mao, manches trois-quarts. Simple, efficace.
Tante Édith regardait, mais gardait sa réserve. Elle apporta juste un thé, silencieuse.
Merci, dit Claire sans relever la tête.
Beau choix de couleur, répondit Édith.
Elle eut un brin dappréhension au moment de couper, mais les ciseaux étaient neufs, et aussitôt le geste lancé, la peur disparut.
Elle cousit trois soirs, non pas parce que cétait long, mais parce quelle prenait son temps. Patiemment : couture des côtés, zip du dos, col, manches tout y passait, rangé, aligné. Si ça coinçait, elle défaisait, recommençait. Plus de place pour Julien dans sa tête. Seul le tissu, et les coutures comptaient.
La dernière piqûre terminée, elle pressa les coutures, suspendit la robe sur un cintre, recula.
La robe était belle.
Simple, gris-bleu, tombant parfaitement. Une ceinture marquait la taille, le col montait juste assez haut. Elle lessaya devant la glace ébréchée du couloir.
Claire sobserva longtemps.
Dans le miroir, ce nétait pas personne, pas du mobilier. Juste une femme de cinquante ans, cheveux noirs noués, dos droit et regard où quelque chose, timidement, semblait rallumer.
La robe lui allait bien. Vraiment bien.
Claire ! appela Tante Édith de la cuisine. Viens voir !
Claire entra en cuisine.
Édith la détailla, en silence.
Ah voilà, là, cest bien toi, déclara-t-elle avant de retourner à son pot-au-feu. Mais Claire vit son sourire.
Dans la petite chambre, Claire lissa le tissu sur ses genoux. La robe était douce. Cet endroit en elle, si courbé le premier soir, se redressait un peu.
***
Le samedi suivant, elle osa sortir avec la robe.
Pour une simple course à la pharmacie Édith avait besoin de médicaments. Claire enfila sa robe, un blazer clair, et sortit.
Il faisait beau, début octobre, un air presque limpide. Les peupliers viraient au jaune.
Claire marchait, différente même dans sa posture. Elle remarquait un chat au rebord dune fenêtre, une mamie tricotant en bas, un petit garçon attirant sa mère vers une flaque.
La pharmacie se trouvait à côté dun nouveau café Le Petit Coin, tout simple, qui vendait des croissants et du café à emporter.
Claire entra, soffrit un cappuccino et un croissant. Juste parce que, ce matin-là, elle en avait envie.
À lintérieur, une femme bien mise, soixantaine, cheveux courts argentés, lisait son téléphone à une table. Une élégance naturelle, une autorité douce.
Claire sinstalla à la table voisine, côté vitrine.
Dix minutes passèrent. Puis la dame se rapprocha.
Excusez-moi, je ne veux pas vous importuner mais votre robe est superbe. Puis-je vous demander où vous lavez trouvée ?
Claire fut surprise.
Je lai cousue moi-même, répondit-elle.
La femme sourit, se penchant davantage.
Vraiment ? Vous êtes couturière ?
Non, jai juste appris il y a longtemps, et jai repris.
Ce patron ça a lair simple, mais cest très bien fait. Je remarque la façon dont ça tombe. Je my connais un peu, jai travaillé jadis à la Maison du Textile.
Merci, murmura Claire.
Je mappelle Marguerite, Marguerite Flament.
Claire.
Alors, Claire, voilà la chose : jaurai soixante-cinq ans dans trois semaines, grande fête. Je nai rien à me mettre tout est trop âgé ou trop jeune fille. Mais ce que vous portez, cest pile ce que je cherche. Est-ce que vous accepteriez de me faire une robe ?
Claire la regarda droit dans les yeux. Dans ce regard, pas dinsistance : juste une vraie question.
Quelque chose bougea en elle.
Oui, répondit-elle.
***
Marguerite revint deux jours plus tard, une superbe étoffe crêpe bordeaux sous le bras.
Claire prit les mesures chez elle, sur la grande table débarrassée. Elles prirent le thé avec Édith, griffonnèrent des croquis jusquà trouver le bon modèle : robe évasée, manches trois-quarts, encolure en V.
Voilà, cest celle-là, dit Marguerite.
Elle sera prête dans deux semaines.
Combien je vous dois ?
Claire hésita. Largent, elle ny avait pas pensé.
Je ne sais pas vraiment
Alors, je vous dis, sourit Marguerite. La somme normale dans un bon atelier, cest ça. Je vous la paye. Cest honnête.
Cétait léquivalent de deux semaines de compta.
Daccord.
Quand Marguerite partit, Édith sortit de la cuisine.
Tas entendu ? Cest pas rien.
Oui.
Continue de coudre, Claire. Tes vraiment douée.
Claire hésita.
Dis, Tante Édith pourquoi tu mas accueillie alors quon se connaissait si peu ?
Édith réfléchit.
Parce que tes la fille de Jeanne, et que Jeanne ma aidée, un jour. Cette aide-là, ça se rend.
Elle retourna vers ses casseroles.
Claire alla à la fenêtre. Sur le mur den face, un immense graffiti apparaissait sous ses yeux : des pivoines bleues, éclatantes.
***
La robe de Marguerite fut une autre aventure. Pour lautre, pas soi-même. Une vraie responsabilité. Crêpe bordeaux luxueux : chaque coup de ciseaux comptait.
Cinq jours sur louvrage. Pas une fausse note. Finitions mains, fermeture invisible, ourlet invisble, tout parfait.
À lessayage, Marguerite, les yeux brillants :
Eh bien, cest un autre moi
Cest juste vous, bien habillée, corrigea Claire.
Non, cest réel. On sent la différence. On se tient mieux dans un vêtement fait pour soi.
Restait à ajuster à la taille. Marguerite ne voulait plus lôter.
Jai une amie, Camille, qui rêve dune telle robe. Je vous donne son numéro, si ça ne vous embête pas.
Au contraire.
Et puis, la fiancée de mon fils se re-remarie lan prochain. Elle ne rentre dans rien. Vous accepteriez ?
Oui, dit Claire sans hésiter.
Marguerite acquiesça, satisfaite.
***
Les deux mois suivants furent fous. Vraiment fous, mais dans le bon sens.
Camille commanda un tailleur, puis une autre dame par le bouche-à-oreille voulut un chemisier et une jupe. Une jeune voisine débarqua pour une robe de soirée. Claire sexécuta. Et sur les réseaux, une photo fit boule de neige : trouvé enfin une vraie couturière. Trois nouvelles clientes suivirent.
La chambre dÉdith nétait plus assez grande. Il y avait du tissu partout, Océane tournait tous les soirs, le week-end aussi.
Jamais Tante Édith ne râla. Juste, un matin, découvrant des métrages au sol, elle souffla doucement :
Clairement, tas besoin de plus grand.
Jy pense.
Ici, cest plus possible.
Claire avait déjà réfléchi. En deux mois elle avait gagné plus que cinq dans la compta. Et dautres commandes arrivaient.
En centre-ville, elle visita plusieurs petits locaux. Les deux premiers étaient sinistres, le troisième lumineux, avec parquet et plafond haut, grande fenêtre. Cher, forcément.
Elle calcula. Le loyer, la machine pro, une surjeteuse, une table de coupe tout engloutirait ses économies et même un emprunt.
Elle appela Marguerite. Sans trop savoir pourquoi, besoin de conseils.
Marguerite, je voudrais votre avis.
Après explications, Marguerite dit calmement :
Louez, lancez-vous. Je vous prête les sous, pas de taux, le temps quil faudra.
Je ne peux pas accepter
Claire Vous mavez fait le plus beau cadeau de mes soixante-cinq ans. Ne menlevez pas la joie de rendre la pareille. Cest naturel, l’entraide.
Un silence.
Et, entre nous jai déjà quatre amies sur liste dattente. Une vraie boutique, ce serait bienvenu !
***
Claire ouvrit son atelier début décembre.
Elle y installa Océane, qui avait plus valeur de totem que doutil, mais la machine industrielle flambant neuve filait comme une sportive. Latelier était lumineux, deux postes de travail, étagères à tissus, un grand miroir, des croquis encadrés.
Édith visita, toucha les tissus, sassit longuement devant la glace.
Bien, résuma-t-elle.
Tante Édith, dit Claire, je veux vous donner ça.
Elle tendit une enveloppe. Édith protesta.
Pas besoin, Claire
Si, cest important. Le loyer, les charges. Jai tout noté.
Après une hésitation, Édith accepta.
Mon frigo va rendre lâme, de toute façon.
Allons en acheter un, promit Claire.
Elles filèrent acheter un grand frigo argenté. La joie dans les yeux dÉdith, devant ce frigo, valait tout lor du monde.
***
Décembre amena une avalanche de commandes : robes pour les fêtes, costumes pour les soirées de fin dannée, blouses chics Claire travaillait tard, son éternel mug à la main et, pour bruit de fond, la machine.
Janvier fut plus calme. Elle prit une aide, Amandine, jeune femme volontaire qui savait finir les coutures mais pas encore créer des patrons. Claire la forma, et ce fut une découverte : le goût de transmettre.
Elle quitta la compta pour de bon, expliquant au patron qui insista pour un préavis.
En mars, une inconnue appela. Elle voulait apprendre la coupe avec Claire recommandée par Marguerite.
Je ne suis pas prof
Mais vous savez. Je veux apprendre. Donnez-moi une chance.
Essayons, alors.
Un premier atelier, puis deux, puis un petit groupe. Une nouvelle aventure, aussi nourrissante que la première.
Au printemps, Claire quitta la chambre de Cergy pour louer un 2-pièces près de latelier : de la lumière, des murs blancs, tout neuf. Elle y installa ses affaires, quelques coussins, des rideaux cousus main.
Le premier soir, elle but son thé dans la cuisine, regarda le petit parc et les bouleaux dehors, son repaire.
Cétait chez elle. Pas immense, pas prestigieux. Mais à elle.
***
Elle recroisa Julien en mai.
Elle rentrait de latelier, les bras chargés déchantillons. Il venait en face, elle le reconnut tout de suite il semblait amaigri, son allure avait perdu de son aplomb.
Leurs regards se croisèrent il sarrêta.
Claire.
Salut, Julien.
Dans les yeux de Julien, il y avait une gêne nouvelle.
Tu as bonne mine.
Merci.
Un silence. Des pas, une poussette qui grince.
Tu habites par ici ?
Oui.
Claire, je On peut discuter un peu ?
Elle lobserva attentivement ; il avait ce regard fatigué des gens qui ne sen sortent plus.
Là-bas, sur ce banc, proposa-t-elle.
Ils sassirent. Julien fixait ses mains.
Je sais pas comment commencer
Dis-le comme ça vient.
Elle est partie, murmura-t-il. Celle pour laquelle… Elle ma laissé. Ça fait six mois. Elle ma trouvé sans ambition, ennuyeux. Tu vois le truc.
Je vois.
Je suis retourné vivre chez ma mère. Ma boîte a fermé. Tout sest effondré. Je réfléchis souvent à ce que jai fait, à mon erreur, Claire. Jai été idiot. Avec toi, javais tout.
Elle resta silencieuse.
Je ne tai pas respectée. Je tai traitée de rien. Cest impardonnable. Je veux que tu le saches : jy pense souvent.
Claire observait les bouleaux frissonner, humait lodeur de barbecue du voisinage.
Julien, on nest pas responsable de cesser daimer. Ça arrive.
Il ne disait rien.
Mais tu es responsable de la manière Les mots, rien, meuble, dégage. Cétait cruel. Pas parce que tu es mauvais, mais cétait dur.
Je sais.
Mais tu sais quoi ? Ça ma été utile, finalement.
Il la fixa, surpris.
Tu mas poussée dehors. Javais peur, deux sacs, mille huit cents euros, en mode naufragée. Jai pleuré tous les soirs, à Cergy. Mais cest là que jai retrouvé une vieille machine à coudre. Jai repensé à moi, à ce que jaimais. Je me suis remise à coudre. Dabord pour moi. Puis pour dautres. Aujourdhui, jai mon atelier en ville, Julien. Les clientes affluent. Jaime ce travail.
Sur son visage, une expression difficile à décrire.
Sans toi, peut-être que je serais restée à faire des soupes et à me mettre en veilleuse. Tu vois ? Je ne dis pas merci, mais cest comme ça.
Tu men veux ?
Non, jai pas de haine. Mais je ne reviendrai pas. Pas par vengeance : cest juste que maintenant, je vis MA vie à moi. Peut-être pour la première fois.
Il détourna le regard.
Édith va bien ? demanda-t-il soudain.
Oui. Elle a un frigo tout neuf. Je viens jouer aux cartes le dimanche.
Julien esquissa un sourire franc.
Tas toujours été une belle personne, Claire.
Toi non plus tu nes pas mauvais. On nétait juste plus faits pour saligner.
Elle se leva, ramassa son sac à tissus.
Tu dois y aller ?
Oui, une cliente à huit heures.
Prends soin de toi, Claire.
Toi aussi, répondit-elle.
Cétait vrai, sans amertume, sans satisfaction. Plus de colère, juste la vérité.
Elle reprit son chemin. Quelques arbres prolongèrent son ombre sur le trottoir. Sur son épaule, le sac de tissus semblait même plus léger. Le lendemain matin, elle recevrait Madame Durand, institutrice à la retraite, pour une jupe pas bouffante, mais digne, pour le théâtre comme pour la ville.
Claire pensait au patron, à léquilibre du volume pour la morphologie de Madame Durand.
Elle songea à cela, tout en notant la senteur du lilas du soir, un gosse en trottinette qui chantait à tue-tête, une odeur de pomme de terre sautée venant dune fenêtre ouverte chaleur simple dun soir.
***
Ce soir-là, pas de couture après dix-neuf heures elle sétait promis une pause. Elle passa juste prendre son carnet de commandes posé près de la vieille Océane à décor doré.
Elle caressa la machine.
Merci, souffla-t-elle.
Un peu absurde, de remercier une machine. Mais comment remercier la vie davoir rebondi, la générosité dÉdith, le soutien de Marguerite, lenthousiasme dAmandine, lenchaînement des hasards ? Peut-être tout ça à la fois.
Elle sortit, descendit lescalier en bois.
Dehors, Paris bruissait, vivante. Rires, voitures, enfants. Un banal soir de mai.
Sur le chemin, elle sarrêta à la boulangerie Le Pain du Jour, prit une baguette aux graines et un pot de miel artisanal vendu par une vieille dame.
Bonsoir, lança Claire.
Bonsoir, ma ptite dame. Ça, cest du miel davril ! Goûtez-en demain, vous men direz des nouvelles.
Merci bien, je ny manquerai pas.
De retour chez elle, elle goûta le miel doré, tartiné sur la baguette encore un peu tiède. Cétait délicieux, simple.
***
Le matin brillant arriva.
Madame Durand était ponctuelle à la minute. Petite femme, blouson lilas, cheveux dun blanc soigné et regard vif.
Claire Martin, je vous apporte ceci : un modèle que jai trouvé. Cest ça que je veux, mais sans excentricité !
Elle lui tendit une photo. Claire étudia : une jupe élégante, sobre, technique.
Asseyez-vous, je vous explique.
Madame Durand sinstalla, posant ses mains sur ses genoux.
Vous savez, dit-elle en regardant tout autour, je rêvais depuis des années dune jupe comme ça. Mais javais jamais trouvé où madresser. On ma dit que chez vous, ça changeait tout. Ça redonne vie.
Cest le plus beau compliment, répondit Claire.
Elle ouvrit le carnet, sorti le mètre-ruban.
Venez, on prend les mesures.
Madame Durand savança, droite comme un I, se mirant dans le grand miroir.
Je suis à la retraite, expliqua-t-elle. Jai pensé que les jupes bien cousues, cétait fini pour moi. Mais pourquoi, après tout ? Il me reste plein de choses à vivre. Pourquoi shabiller sans goût ?
Vous avez bien raison, sourit Claire.
Elle nota les mesures, commença à réfléchir au patron. Latelier baignait dans le soleil, les losanges de lumière sur le parquet. Océane attendait dans langle. À dix heures, Amandine arriverait. À onze heures, une suivante
Plus rien de vide, Claire pensa. La vie sétait remplie.






