Le fils a trahi sa mère
Denise Moreau, 68 ans, se tient près de la porte entrouverte de sa chambre, tenant deux tasses de thé qui ont déjà refroidi.
De lautre côté de la porte, elle entend son fils, Laurent, 42 ans. Il parle doucement, presque à voix basse, comme lorsquon ne veut pas être entendu.
Maman, comprends-moi. Ce nest pas définitif. Jai vérifié, tu sais Les conditions sont très bonnes. Une chambre rien quà toi, trois repas par jour, une infirmière disponible tout le temps.
Denise ne comprend pas tout de suite de quoi il sagit. Elle entre, pose les tasses sur la petite table basse. Laurent est assis sur le canapé, il évite son regard.
Tu parles de quoi, là ?
De la maison de retraite, Maman. Je ten ai déjà parlé, tu nécoutais pas.
Je nai jamais entendu parler de ça.
Il finit par la regarder. Il y a dans son regard un mélange de gêne et dobstination que Denise reconnaît. Il avait la même expression enfant, lorsquil cassait une vitre en jouant au ballon et cherchait une explication.
Si, jen ai déjà parlé. La dernière fois que je suis venu.
Laurent, la dernière fois tu es passé vingt minutes, tu avais apporté des oranges et tu étais pressé. Quand mas-tu parlé de tout ça ?
Il sapproche de la fenêtre. Dehors, Denise connaît chaque recoin de la cour : les trois peupliers près du bac à sable, le banc à la peinture écaillée, le chat Mistigri qui traîne près de lentrée. Soudain, Denise ressent le besoin de vérifier si Mistigri est à sa place habituelle. Elle regarde. Le chat nest pas là.
Maman, je ten prie. Ne dramatise pas. Le Domaine Les Chênes nest pas ce que tu crois, ce nest pas un mouroir. Les gens y vivent normalement, cest actif. Claire a visité, elle a aimé.
Claire. Donc, tout ça a déjà été discuté avec Claire.
Je vois dit Denise.
Quest-ce que tu vois ?
Ça ne vient pas de toi, cette idée.
Laurent se retourne vivement.
Maman, cest injuste. Cest une décision commune. On pense tous les deux que ce sera mieux pour toi. Tu es seule ici, ce nest plus possible. Ton hypertension recommence, la voisine ma dit Là-bas, il y a des médecins, des gens, tu pourrais marcher dehors.
Laurent, cest mon appartement, articule-t-elle calmement.
Il y a un long silence.
Maman
Non, cétait mon appartement, corrige-t-elle, se souvenant soudain du papier quelle avait signé il y a deux ans. Laurent avait parlé dimpôts, de facilité administrative, que ce nétait quune formalité, que rien ne changerait. Elle avait signé. Parce quelle lui faisait confiance. Parce quil était son fils.
Maman, ne ténerve pas comme ça
Comme ça ?
Avec cet air-là
Denise baisse les yeux vers les tasses de thé refroidies. Elle avait préparé de la menthe, sa préférée. Elle sen souvenait encore.
Quand voulez-vous que je parte ?
Maman, ce nest pas la question
Jai posé une question, Laurent.
Il se détourne encore vers la fenêtre.
Claire pense que pour le premier septembre, ça serait lidéal. On a besoin despace. Tu comprends ? Elle travaille à la maison, il lui faudrait un bureau. Et puis, on voulait refaire la déco
Premier septembre. Il reste trois mois.
Denise prend sa tasse et quitte le salon lentement pour rejoindre la cuisine. Elle la pose dans lévier et sattarde devant la fenêtre, fixant le mur de brique de limmeuble voisin. Ce paysage, elle le connaît par cœur. Trente-huit ans à regarder cet horizon. Dabord avec son mari, Serge, disparu il y a sept ans. Puis seule. Ici, elle a préparé des confitures, donné son biberon au petit Laurent, ici elle a pleuré certaines nuits en silence, pour que personne ne voie.
Son fils sort du salon, reste immobile dans lembrasure de la porte.
Maman, dis quelque chose.
Quoi ? Que je comprends ? Que je ne ten veux pas ?
Elle se retourne. Il est grand, beau, il ressemble à son père. Cela lavait toujours rassurée. Aujourdhui, elle nen est plus si sûre.
Je taime, Laurent, dit-elle simplement. Ça, ça ne changera pas.
Il prend ça pour une acceptation, elle le voit à la détente de ses épaules, au soulagement sur son visage. Il sapproche, lembrasse, dit quelque chose sur le fait quil viendra souvent. Elle nécoute plus. Elle songe seulement quen trois mois on a le temps de faire beaucoup de choses.
***
La vérité, elle lapprend de Camille.
Camille a treize ans, fille de Laurent et de sa première femme ; cest elle qui appelle sa grand-mère une semaine après. Assez tard, avec une voix quon sent fatiguée davoir pleuré.
Mamie, jai entendu papa et Claire parler. Claire disait que tu ne partirais pas de ton gré, quil faudrait insister.
Camille, tu es où ?
Chez maman. Jétais le week-end chez papa. Elle disait que lappartement était déjà à leur nom, que tu ne pouvais rien empêcher maintenant. Papa na rien dit, mamie. Il est resté silencieux.
Camille
Je ne veux pas quon tenvoie là-bas. Tu nen as pas envie, hein ?
Non, je nen ai pas envie.
Quest-ce que tu vas faire alors ?
Denise lève les yeux vers le buffet chargé de photos. Serge jeune, Laurent écolier, Camille à trois ans, avec son seau chez Denise à la campagne.
Je vais réfléchir, Camille. Ne tinquiète pas.
Mamie, tu promets que je pourrai venir te voir, où que tu sois ?
Je promets. Toujours.
Denise reste longtemps à écouter le silence du logement. Puis elle traverse lappartement lentement, touchant les montants des portes où sont gravés au crayon les tailles de Laurent au fil des années, caresse le rebord de la fenêtre que Serge avait repeint en blanc lui-même, ouvre larmoire de la chambre et contemple longtemps ses affaires.
Le lendemain matin, elle appelle la Maison France Services du quartier pour se renseigner sur la donation. Léchange est froid et bref. Une voix administrative lui explique que la donation est irrévocable, quon ne peut la contester quen justice, sil y eu tromperie ou pression, ce qui serait presque impossible à prouver.
Denise remercie, raccroche et va préparer une soupe.
***
Le pavillon de campagne est à une quarantaine de kilomètres de Lyon. Six ares de terrain, une petite maison en bois, que Serge avait bâtie à la main et dont il était fier. Le toit fuit par endroits, le poêle sent le retour de flamme, la clôture penche, les herbes ont envahi lallée. Plus grand monde ny venait depuis trois ans, sauf Denise, quelques semaines lété pour le potager et ramasser les pommes.
Un matin daoût, elle sinstalle là-bas avec trois sacs et deux cartons. Lessentiel : vêtements, vaisselle, papiers, photos, livres, quelques couvertures épaisses, le petit poste télé de la chambre, la vieille machine à coudre.
Laurent téléphone le lendemain.
Maman, tu es où ? Pourquoi tu nas rien dit ?
Pourquoi dire quoi que ce soit ? Ce nest pas le premier septembre.
Maman, ce nest pas comme ça quon avait convenu !
On na rien convenu, Laurent. Tu mannonces des décisions, jagis en conséquence. Tout va bien.
Mais tu ne peux pas rester là-bas pour lhiver, il ny a pas de chauffage, leau vient du puits…
Il y a le poêle, je sais men servir.
Cest insensé.
Cest bien réfléchi, répond-elle, sentant soudain une solidité nouvelle au fond delle-même. Tout va bien pour toi, Laurent ?
Cest de toi que je minquiète, maman.
Tu nas pas à tinquiéter. Prends soin de toi.
Elle met fin à la conversation et part vérifier létat du toit.
Il est bien attaqué, surtout dans un coin de la véranda où la planche a cédé, laissant passer lair humide. Denise trouve dans la remise du feutre bitumé et des clous, rafistole comme elle peut, cest pas du grand art mais ça tiendra lautomne. Elle fait le tour du terrain, regarde leau du puits, fraîche, métallique.
Le voisin, Monsieur Pierre Béranger, septuagénaire, vit là toute lannée depuis sa retraite. Denise le connaissait de loin, quelques échanges de plants ou de salades.
Il apparaît le soir même, de lautre côté de la clôture, moustache taillée, chemise à carreaux.
Bonsoir. Je vois que la voisine est revenue, avec tous ses bagages ?
Je compte passer lhiver.
Il observe la réparation de fortune du toit.
Vous avez pensé à vérifier le poêle ? La cheminée doit être bouchée, ça pourrait être dangereux.
Vous vous y connaissez ?
Jai entendu remuer sur le toit. De toute façon, je veille un peu aux maisons.
Denise lobserve mieux.
Merci. Jignorais.
Cest normal. Je peux jeter un œil à la cheminée si vous voulez ; cest facile quand on sait.
Une heure plus tard, le poêle ronfle sans fumée. Monsieur Béranger boit un thé sur la véranda, en silence. Ce silence-là est paisible, comme entre gens qui nont rien à se prouver.
Ça fait longtemps que vous vivez là toute lannée ? demande Denise.
Cinq ans. Après le décès de ma femme, jai passé lappartement aux enfants. La ville, ce nest plus pour moi.
Le silence ne vous pèse pas ?
Je my suis fait. Et vous ?
Elle raconte, en résumé. Il écoute sans commenter, sans excès dempathie fausse.
Hélas Les enfants ne comprennent pas toujours ce quils font. Ils croient, puis réalisent trop tard.
Laurent est quelquun de bien.
Je nen doute pas.
Elle est plus forte, avoue Denise, surprenant ses propres mots.
Ce sera à vous de devenir plus forte, dit simplement Pierre Béranger.
Elle rit doucement.
À soixante-huit ans, faire le guet sous un toit qui fuit, moi, plus forte ?
Pourquoi pas. Le toit, on va voir ça. Je donnerai un coup de main.
Il termine sa tasse, se lève.
Demain matin, jirai voir la cheminée. Et repasser les lattes de la véranda, il me reste du bois.
Je ne veux pas abuser.
Cest à vous den décider, dit-il en partant.
***
Septembre passe dans le travail. Cest un vrai refuge, le travail. Denise se lève à laube, allume le poêle, fait de la bouillie, saffaire dehors. Il faut se dépêcher avant le froid : tout ranger, retourner les plates-bandes, couper du bois. Pierre Béranger livre des bûches de bouleau, laide à les entasser. Peu de paroles, cest confortable.
Laurent appelle mi-septembre.
Maman, ça va ?
Oui.
Ce doit être froid déjà.
Jai du chauffage.
Viens plus près de la ville, jai des contacts ; tu ne serais pas aussi isolée.
Je suis bien ici.
Et Camille ?
Il hésite.
Elle est surtout avec sa mère.
Lisa était la première femme de Laurent, la mère de Camille. Ils ont divorcé il y a neuf ans, sans trop de rancœur. Lisa avait toujours été humaine avec Denise.
Tu la vois souvent ?
Jessaie. Mais Claire naime pas quon sattarde là-bas.
Denise ne répond pas. Dehors, les feuilles sarrachent sous le vent.
Appelle-moi si tu as besoin de quelque chose, Maman.
Je le ferai.
Mais elle sait quelle ne le fera pas. Et lui, il le sait aussi.
Lautomne arrive avec la pluie. Le chemin devient boueux, presque personne ne reste au village, le silence sinstalle. Le matin, en ouvrant la porte, Denise nentend que les oiseaux et la pluie. Cest calme, et ce nest pas désagréable.
Parfois le soir, elle pleure. Pas bruyamment ; simplement, devant la fatigue et lacceptation, les souvenirs de lappartement, le chantier sans doute entamé. Les traits au crayon, effacés dun coup de pinceau. La peinture de Serge sur le rebord de fenêtre. Trente-huit ans entassés en quelques cartons.
Mais au matin, elle se lève, nourrit le poêle et continue, parce quil le faut.
Pierre Béranger passe presque chaque jour, accompagné parfois doutils ou dun légume, dun bocal de compote. Ils prennent le thé, parlent du quotidien. Il évoque ses enfants, partis loin, qui passent rarement, sa Zélie, disparue, dont il parle doucement, sans plainte, comment on sadapte à tout, seul, si on dose son effort.
Vous navez pas peur de lhiver, tout seul ?
Jai appris à ne plus avoir peur. Vous apprendrez aussi.
Je nen suis pas sûre.
Essayez, commencez déjà.
Cest sa façon daider : ne jamais convaincre, juste suggérer la prochaine étape.
***
Novembre arrive, la neige aussi, tôt, épaisse. Le chemin se ferme, le bus ne passe presque plus ; Denise se sent coupée du monde, cest une solitude quelle navait pas prévue, tangible.
La première semaine, elle appelle Camille chaque soir.
Mamie, tu as chaud ? Tu manges bien ?
Oui, ma puce. Et toi ?
Tout va bien. Papa est venu dimanche. Claire lattendait dans la voiture.
Tant pis.
Il avait lair triste, tu sais.
Ce sont ses affaires, ma chérie.
Tu lui en veux ?
Denise réfléchit.
Non. Je suis triste, cest différent. Être triste, ce nest pas en vouloir.
Ça veut dire quoi ?
En vouloir, cest espérer quil souffre ou comprenne. Être triste, cest juste accepter.
Camille se tait.
Mamie, tes sage.
Je suis vieille, cest tout.
Ce nest pas pareil.
Denise rit. Ça la surprend, ce rire venu tout seul, cette chaleur inattendue.
Tu as raison, ce nest pas pareil.
Janvier est le plus rude. Les nuits sont glaciales, Denise se lève pour remettre du bois. Une nuit le tuyau pète, il faut couper leau et faire fondre la neige pour avoir un peu deau. Pierre Béranger laide, ils passent la journée à réparer, transis mais soulagés davoir réussi.
Merci, souffle Denise, installée près du poêle. Je ne sais pas ce que jaurais fait sans vous.
Vous auriez trouvé. Ou pas. Lessentiel, cest dessayer.
Ça ne vous pèse pas, toute cette entraide ?
Il sourit, étonné.
Vous nêtes pas une étrangère. Nous sommes voisins.
Il y a toutes sortes de voisins.
Pas tous, confirme-t-il.
En février, Camille vient passer le week-end, sans prévenir, avec un sac rempli doranges et un gâteau au chocolat.
Ta maman ta laissée venir ?
Elle ma emmenée jusquau car. Elle dit quelle pense à toi.
Dis-lui merci. Allez, entre, il fait froid.
La jeune fille sinstalle, touche la cuisinière.
Cest douillet.
Vraiment ?
Oui. Ici, cest un vrai foyer. Pas comme un hôtel, comme une maison.
Denise la regarde grandir ; sérieuse, grande, avec des yeux sombres comme son père.
Mamie, raconte-moi comment cétait, ici, avec Papy.
Elles sinstallent vers la fenêtre, tasses à la main, et Denise raconte. La construction de la maison, la première nuit à greloter en manteau, les premiers plants de pommes de terre, comme des enfants, Laurent petit et craintif au potager.
Papa avait peur ?
Non. Il avait juste beaucoup dimagination.
Et après ?
Il a grandi, son imagination est restée mais ses peurs ont changé.
Camille réfléchit.
Tu penses quil comprend ce quil a fait ?
Je ne sais pas, ma chérie. Cest sa question, pas la mienne.
Mais cest injuste tout ça.
Oui. Mais la justice ne vient pas toujours.
Parfois elle vient ?
Parfois il vient autre chose. Plus important.
Quoi donc ?
Denise regarde la campagne blanche derrière la vitre, les sapins dans la lumière pâle.
La paix, dit-elle. Ce moment, ce thé, toi ici. Cest lessentiel.
Camille se tait, puis acquiesce. Pas complètement sûre davoir compris, mais sentant la vérité.
***
En mars, la neige dégèle, lodeur de la terre mouillée et de pin prend le dessus. Un matin, Denise sort sur le perron et se sent bien. Juste bien, sans réserve. Elle se demande si cest cela, tenir. Pas vaincre, pas tout retrouver davant, mais parvenir à être à nouveau soi, un peu différente.
Monsieur Béranger linterpelle depuis chez lui.
Denise, jai des plants de tomates et concombres, ça vous intéresse ?
Avec joie, merci.
Je vous les apporte ce soir. Dailleurs, une bordure de la clôture a bougé, jetez-y un œil.
Jirai voir.
J’ai des planches au cas où.
Je pourrai peut-être men sortir seule, maintenant.
Il sourit sous la moustache.
Sans doute. Ce nest quune proposition.
Avril est intense ; il faut retourner la terre, réparer le puits, préparer la serre. Denise travaille, mange de bon appétit, dort bien. Elle saperçoit quelle pense moins à lappartement. Pas de pardon, pas doubli, juste la douleur qui sest transformée en cicatrice.
Laurent rappelle en avril. Sa voix a changé, plus posée.
Maman, tu vas bien ?
Oui. Il y a du travail avec le printemps.
Je voulais te dire Je pense à toi.
Elle ne répond pas tout de suite.
Merci, Laurent.
Tu ne reprends pas la ville, ne serait-ce quune journée ?
Non.
Pourquoi ?
Parce quici je suis bien. Ici, cest chez moi maintenant.
Je comprends, Maman. Je suis content pour toi.
Il hésite.
Et Camille, tu la vois ?
Elle est venue en février, revient bientôt, Lisa accepte.
Cest très bien, dit-il doucement.
***
Lété à la campagne nest plus le même. Avant, Denise venait pour changer dair, maintenant elle vit sur sa terre, chaque récolte porte sa sueur. Chaque pot de confiture a de limportance.
Camille vient pour toutes les vacances. Lisa appelle et demande si Denise laccepte de juin à août.
Ce serait un cadeau, dit Denise. Elle maide.
Elle men parle souvent. Je suis ravie quelle ait sa grand-mère.
Elle mest précieuse aussi.
Camille débarque avec ses livres, tablette, carnet dhistoires. Pas fainéante, elle apprend vite à entretenir le poêle, tirer leau du puits. Parmi les soirées, elles boivent des tisanes des herbes cueillies en lisière, parlent ou restent silencieuses.
Pierre Béranger sattache tout de suite à Camille, lui explique reconnaître les oiseaux, réparer la pompe, prévoir la pluie. Elle lécoute avec cette attention particulière des curieux.
Il est gentil, dit Camille un jour. Papy Pierre.
Cest notre voisin, un ami, corrige Denise.
Oui, mais il fait papy. Mais autrement.
Autrement, oui.
Camille la regarde de côté.
Mamie, tu laimes bien ?
Oui. On est amis.
Juste amis ?
Camille, dit Denise mi-sévère, mi-amusée. Ce nest pas des histoires
Je veux juste savoir.
Oui, on est amis. Cest beaucoup.
Camille ninsiste pas.
En juillet, Laurent demande à venir. Il a la voix soucieuse.
Viens, si tu veux, dit Denise. Tu seras le bienvenu. Camille est là.
Je sais Jai besoin de te parler.
Daccord. On parlera.
Elle nanticipe pas, ne se fait plus dillusions. Elle a cessé dattendre des miracles ou des gestes héroïques. Pas par indifférence, mais par une sagesse tranquille : on nexige pas ce que lautre na pas.
***
Il arrive un samedi, seul, sans Claire. Il gare la voiture à la barrière, jette un regard autour ; le potager arrangé, la véranda réparée, les rideaux neufs.
Camille accourt, ils sétreignent. Denise les observe, père et fille, un peu raides, comme on lest après une longue absence.
Salut, Maman.
Bonjour, jai préparé à dîner.
À table, cest Camille qui parle le plus. De lété, du jardin, de Pierre. Laurent écoute, mange, hoche la tête. Il a maigri, des cernes sont apparus.
Après le repas, Camille va lire. Laurent reste. Il tourne sa cuillère longtemps.
Maman, il faut que je te dise Claire veut que Camille aille en pension. Elle dit que ce nest pas sa fille, quelle ny arrive pas. Jai essayé dargumenter, mais Maman, elle sait simposer.
Denise ne dit rien.
Camille a entendu. Il y a une semaine. Claire a parlé au téléphone, pensant Camille ailleurs. Elle sest enfermée dans sa chambre, il a fallu lemmener chez Lisa.
Je sais, répond Denise. Camille ma appelée.
Laurent la fixe.
Elle ta tout dit ?
Elle a appelé en pleurant, la nuit. Je lai rassurée.
Maman, pardon.
Il le dit calmement, sans emphase. Justement pour ça, Denise sent sa sincérité.
Pourquoi me demandes-tu pardon ?
Pour tout. Lappartement, tavoir écoutée si peu, la maison de retraite. Pour la trahison.
Laurent
Laisse-moi finir. Jai cru bien faire, pensé au bien de tous. Je me suis répété que ce serait mieux pour toi là-bas avec les soins. Mais cétait un mensonge. Je voulais juste obéir à Claire, qui voulait la place chez toi. Je nai pas su dire non.
Pourquoi ?
Je ne sais pas. Elle est persuasive. Je redeviens petit garçon, comme si mes opinions navaient aucune valeur. Comme si mes enfants, ma mère, tout ça devenait un fardeau. Ce quelle désire elle, seul ça compte.
Elle lobserve. Son fils, quarante-deux ans, et cest toujours son petit garçon apeuré du potager.
Tu laimes toujours ?
Il réfléchit longtemps.
Je ne crois plus. Ou je lai aimé, cest fini, je ne sais pas quand.
Que vas-tu faire ?
Je la quitte. Je lui ai dit hier. Elle na pas été surprise. Sans doute ça larrange aussi.
Tu vas habiter où ?
Jai trouvé un appartement. Petit, mais ça ira. Maman, je suis pas là pour te demander de revenir en ville ou dobtenir ton pardon. Je suis venu pour
Il hésite.
Juste pour me le dire, complète-t-elle.
Oui. Et te demander : tu me pardonnes ?
Denise se lève, va à la fenêtre. Camille lit sur le banc près du puits, les genoux pliés. Le soleil du soir dore les arbres.
Je tai déjà pardonné, dit-elle sans se retourner. Il nest pas question de revenir ou doublier. Mais tu restes mon fils. Ça, ça reste.
Elle sent quil écoute, quil respire autrement.
Maman
Oui ?
Je pourrai venir ici ?
Bien sûr. Cette maison, cest aussi la tienne. Serge la bâtie aussi pour toi.
Elle le regarde. Il a lair dun enfant fiévreux, rassuré par la main de sa mère.
***
Camille nest pas rentrée en ville avec son père. Ça sest imposé simplement. Laurent vient lui dire au revoir, Camille veut rester, ici cest mieux, il y a trop à faire. Il consulte Denise du regard, elle acquiesce.
Si elle veut rester, et si Lisa est daccord
Lisa est daccord. Camille reste.
Lété sachève, septembre commence. Camille entre à lécole du village à deux kilomètres. Le premier matin, Denise la suit du regard sur le chemin, sac à dos sur les épaules, songeuse sur les détours de la vie.
Avec Laurent, ils sappellent à intervalles réguliers. Les conversations ont changé, plus sincères, apaisées. Il parle de son travail, parfois de ses essais culinaires dans son nouvel appartement. Il demande conseil, elle suggère.
Maman, la ville ne te manque pas trop ?
Pas du tout.
Vraiment ?
Vraiment. Tu vois, ça métonne, mais non.
Je suis content pour toi, alors.
Je sais.
Un jour, Pierre Béranger lui demande si elle va demander la tutelle de Camille.
Sans doute, répond Denise. Il faut en parler à Laurent, à Lisa. Camille le souhaite.
Vous faites bien, elle est bien ici.
Vous laimez bien, hein ?
Cest une gamine futée. Pour des enfants pareils, rien ne vaut la simplicité, sinon ils se font trop de films.
Denise le regarde.
Vous la voyez très clairement.
Jai le sens des gens, vous savez.
Et moi ?
Il hésite.
Je vous vois très bien, répond-il. Vous êtes différente dautomne dernier.
Différente comment ?
Libre, sans doute. Pas libérée du monde, libérée à lintérieur. Ce nest pas la même chose.
Elle réfléchit.
Cest exactement le mot.
Ils restent silencieux, observant au loin les semis de blé dhiver, petit lopin de Pierre, pour le plaisir.
Pierre, vous ne pensez pas être parti, loin de la vie active ?
Je lai cru au début. Plus maintenant.
Pourquoi ?
Parce quici, cest la vraie vie. Celle-là, pas lautre. Lautre, cest juste autre chose.
Denise approuve.
***
Lautomne revient, le poêle reprend du service et Denise saperçoit quallumer le feu est devenu naturel. Camille rentre de lécole, fait ses devoirs à la cuisine pendant quelle prépare la soupe.
Mamie, on doit écrire une rédaction sur quelquun quon respecte.
Tu vas parler de qui ?
De toi. Ça ne te gêne pas ?
Si tu ne racontes pas dhistoires, non.
Je compte raconter la vérité : tu es venue ici sans rien, ou presque. Tu nas pas flanché. Tu nes pas devenue amère, ni plaintive.
Denise mélange sa soupe.
Je me suis plainte, en silence.
Cest honnête. Pleurer sur soi en silence, cest de la politesse, pas de la faiblesse.
Denise se retourne.
Où as-tu lu ça ?
Nulle part. Je lai pensé.
Tu peux lutiliser dans ta rédaction, cest bien trouvé.
Camille sourit, se remet à écrire.
La nuit tombe. Au loin, les oiseaux sappellent entre les champs. La soupe frissonne doucement sur la cuisinière. Sur une étagère, les photos : Serge jeune, Laurent petit, Camille à la campagne.
La barrière grince. Pierre Béranger entre, frappe à la porte.
Denise, ma choucroute est prête ! Ça vous tente ?
Parfait, Pierre, jen mets dans la soupe.
Jarrive.
Camille relève la tête.
Papy Pierre ?
Oui, répond Denise.
Camille bondit, court ouvrir la porte.
Papy, viens manger la soupe avec nous !
Denise entend son rire dans lentrée, la fille qui raconte sa rédaction, Pierre qui répond calmement.
Elle goûte la soupe, ajoute un peu de sel. Cest sa cuisine, son poêle, sa maison. Sa petite maison de bois quils ont réparée, où parfois le plancher craque. Mais cest chez elle.
Dans quelques semaines, Laurent doit venir. Ils se sont promis un jour de sasseoir, lui, Lisa et Denise, pour parler de la tutelle. Camille est au courant, elle attend sans stress, comme quelquun qui sait quelle na plus rien à craindre.
Denise ignore ce que lavenir réserve. Elle vit désormais sans prévoir plus loin que la semaine. Jour après jour, cest déjà bien.
Pierre apporte son bocal. Camille met la table, pose les assiettes, le pain.
Ils sassoient.
Dehors il fait nuit noire, leurs reflets se dessinent dans la vitretrois personnes, la lumière chaude, la vapeur sur la soupe. Les reflets sont flous, mouvants, vivants.
Mamie, dit Camille en servant la soupe, Papa vient la semaine prochaine, nest-ce pas ?
Il la promis.
Super. Je veux lui montrer comme cest ici. Il na jamais vu lété, seulement lhiver.
Lété, tout est différent, répond Denise.
Différent, mais mieux ?
Elle regarde sa petite-fille, Pierre, la table, le bocal de choucroute.
Oui, beaucoup mieux, Camille.
Alors on va lui montrer, conclut Camille.






