Parle-moi, mon petit chou à la crème

Parle-moi, Doudou

Naie pas peur, Doudou ! Tout va bien ! Ils crient encore un peu, puis ils vont se calmer Enfin jespère

Capucine serra encore plus fort dans ses bras son fidèle Doudou, le refermant contre elle comme un petit secret. Il ne fallait pas quelle ait peur, pas à son âge ! Elle avait cinq ans, maintenant, et sa mamie Monique avait déclaré fièrement que ça, cétait déjà être grande. Même pour les vaccins, Capucine ne pleurait plus la honte ! Mais quand elle était rien que toutes les deux, Doudou et elle, elle retrouvait le droit dêtre toute petite. Lui, il lavait vue sous toutes les coutures, Doudou. Il était arrivé en même temps quelle sur la planète Terre, cadeau de maman. Un ours brun, les pattes un peu de travers, mais le plus fidèle des confidents. On pouvait tout lui dire, à Doudou. Pas comme Anaïs, la meilleure amie de Capucine, qui courait tout de suite tout répéter à lATSEM à la moindre bêtise. Doudou, jamais : il écoutait, de ses yeux ronds, et il gardait le silence. Mais il comprenait tout, Capucine en était sûre. Et puis, quand elle avait peur, comme ce soir, il rassurait dautant mieux quil sentait bon ladoucissant et la tarte maison. Maman et papa étaient sa famille aussi, bien sûr, mais quand ils se mettaient à crier, ils devenaient tous piquants, comme transformés en bottes dorties. Impossible de sapprocher, comme dans La Belle au bois dormant, et hurler pour se faire entendre devenait inutile. Pourquoi ils sengueulaient ? Aucun mystère nétait plus profond pour Capucine. Les adultes, cest censé parler, non ? Trouver « la langue commune », comme disait Mamie Monique (même si, va savoir, quelle langue au juste). Sauf que, visiblement, les rancœurs dadultes, cest gros, cest lourd, et ça fait des dégâts façon trous dans le tartine. Capucine connaissait bien les petites bouderies, quand elle chicanait avec Anaïs à en perdre lenvie de glace et à fondre en larmes ! Alors les grosses colères, ça devait être pire.

Capucine ouvrit les yeux et tendit loreille. Silence. Maman était sûrement partie pleurer dans la salle de bain, papa devait ruser en boudant dans la cuisine. Capucine soupira, se leva du tapis, rangea Doudou sur le coussin, et jeta un regard à sa chambre. Elle était jolie, sa chambre ! Maman avait passé des semaines à choisir les couleurs des murs, à demander lavis de Capucine, à lui fabriquer un véritable cocon : lit blanc à édredon rose, une armoire pour toutes ses tenues, des étagères croulant sous les peluches (elle en oubliait même le prénom de certaines). Impossible de quitter ce petit paradis. Mais Doudou avait cette façon de la regarder, qui voulait tout dire.

Oui, oui, jy vais ! Toi, tu restes ici. Je fais ça pour toi.

Elle sortit en douce jusquà la salle de bain, première étape obligatoire (avec maman, cest toujours plus compliqué). Porte fermée, bien sûr. Capucine toqua tout doucement :

Maman ?

Oui ?

Je peux rentrer ?

La porte grinça et Capucine devina, avant de voir, sa maman assise sur le bord de la baignoire, le mascara en route pour lAtlantique.

Tu as besoin des toilettes ?

Non, cest toi que je veux voir. Elle inspira beaucoup dair, beaucoup trop, et posa un pied dans la pièce. Cest toujours difficile, ce moment : maman pleurera, Capucine aussi, maman dira « tout ira bien » alors que, dexpérience, ça ne tiendra pas très longtemps. Comme dirait Anaïs, « le bien, ça dure pas, cest le chocolat qui reste collé au papier ! »

Capucine sessuya les yeux, croisa ceux de sa maman.

Pourquoi ?

Comment, « pourquoi », ma puce ?

Pourquoi vous criez tout le temps ? Si vous ne vous aimez plus, pourquoi ne pas vous tenir loin lun de lautre ? Cest ce que dit Mamie Monique. Quand je me dispute avec Anaïs, elle me dit : te colle pas, vous vous disputerez moins.

Sophie stoppa net, les yeux plantés dans ceux de sa fille devenue soudain grande philosophe. Dhabitude, Capucine ne parlait jamais des disputes parentales Sophie pensait quelle ne comprenait rien (cinq ans !). Mais là

Voyons Capucine ! Pourquoi tu dis ça ? Jaime ton papa

Maman, tu mens.

Capucine !

Si tu laimais, tu ne hurlerais pas comme ça. Tu ne te disputes pas avec moi, hein ?

Sophie se sentit désarmée. Comment expliquer que la vie à deux, ce nest pas des maths, ni une crêpe au sucre ? Que crier, ce nest pas (toujours) détester ou parfois un peu ? Que répondre à ce « pourquoi » denfant ?

Je crois que je vais méditer sur mon comportement, tiens ! Capucine caressa les joues pleurantes de sa maman, balayant les larmes.

Mamie Monique dit ça aussi ? Sophie esquissa un sourire mouillé.

Oui ! Et elle a raison. Après, je me rachète avec Anaïs, et on se dispute moins. Sauf quand elle va tout raconter à Madame Brigitte.

Tu grandis trop vite Sophie serra sa fille contre elle.

Nimporte quoi, maman, je suis encore petite. Si jétais grande Capucine hésita, puis chuchota jaurais moins peur.

Peur de quoi, mon cœur ?

Si jamais vous criez trop fort la prochaine fois, et que vous partiez. Si vous alliez vivre où cest tranquille. On va pas rester là où tout va mal ? Ça va pas, non ? Tu aimes pas ici, maman ?

Des fois, non Attends, tu crois quon va tabandonner, cest ça ?

Oui Capucine craqua et fondit en larmes. Je resterais quavec Doudou. Et sil se perd de nouveau, comme dans le bus 91 ? Mamie Monique ma dit quelle est trop vieille pour refaire la maman.

Capucine, arrête, arrête ! Jamais je te laisserai, tu rêves ou quoi ? Impossible !

Pas si vous criez comme ça. Vous ne pensez plus à moi, là, hein ?

Bien sûr que si Sophie sinterrompit, bouleversée. Sa fille avait raison. Elle oubliait tout, pendant ces tempêtes, même Capucine. Lorage, cest tout. Même pas capable de se rappeler les dix mille raisons pour lesquelles ils sont ensemble. Mais depuis quand, ça ? À quel moment ?

Elle ressassa les souvenirs. Son Igor à elle, cétait François. Elle lavait rencontré à la fac, deuxième année. Elle filait à un partiel, voilà quelle percute un grand dadais tout mince. Les lunettes éclatent au vol, elle sexcuse à peine, file sasseoir pour un 18. Lui, il la retrouve sur le parvis, sourire en coin.

La TGV avec supplément, cest toi ?

Il na jamais cessé de lappeler « Mon petit TGV », surtout quand elle boude.

Tu fais ce bruit de locomotive ! Même fâché, on peut pas ten vouloir.

À laccouchement, les sages-femmes se sont marrées parce quil criait : « Ne souffle pas comme un train, Capucine, pousse ! »

Quand avait-il arrêté de lappeler comme ça ? Quand la tendresse du coup de foudre était-elle devenue routine ? Quand sétaient-ils mis à compter les reproches, plutôt que les sucreries offertes par surprise ?

Maman ?

Oui, mon ange ?

Vous êtes si mal ensemble, vous vous êtes fâchés ?

Sophie passa la main dans les boucles de sa fille. Capucine ressemblait tellement à François ces anglaises dorées ! Elle, pendant la grossesse, avait prié :

Pourvu quelle nait pas mes trois pauvres cheveux Ça suffira, mes cheveux de sorcière.

Mais non, tu as les cheveux parfaits !

Parfaitement dégarnis, tu veux dire, va.

Ça y est. Couleur blé fauve et grands yeux clairs comme lîle de Ré Capucine sera superbe, un jour. Même plus tard. Ça la fait sourire, Sophie. Critiquer le père, cest mesquin. François est un merveilleux papa, et Capucine en est la preuve vivante. Voilà le vrai problème : tout a tourné autour de Capucine et Sophie ? À force, la négligence est venue habiter la maison, entre un en-cas et un bisou. Mais quelle idée de jalouser sa fille ? Et pourtant

François la repoussait à peine rentré, dun baiser pressé : « Où est ma princesse ? Tiens, regarde, du chocolat rien que pour toi ! » Après avoir joué mille histoires, il senfermait casque sur la tête devant un film, laissant Sophie ranger, border, soupirer. En voiture, il chantait avec Capucine, oubliant même découter ce que disait sa femme. Il fallait tout répéter sans arrêt.

Et puis, la première fois où il a crié sur elle Capucine était malade, de la fièvre au plafond ! Sophie veillait, nuit blanche, le médecin disait « ça va passer », mais Sophie saccrochait. Quand elle a pleuré de fatigue, François a hurlé :

Ça va laider, tes pleurs, à la gamine ? Reprends-toi ! Cest pas ça, une mère.

Ce soir-là, Sophie a cessé de pleurer. Pas parce que ça allait mieux, mais parce que quelque chose sest cassé dedans. Elle, une mauvaise mère ? Dun coup, la vie sest grisée, comme du linge passé à trop chaud. Capucine guérit, heureusement, mais cette nuit avait tissé une rancœur, venue squatter larmoire de Sophie. Et cette rancœur, elle sy connaissait !

Capucine la regardait dans le blanc des yeux. Silence. Il fallait voir papa, maintenant.

Je reviens.

Capucine se dégagea et sortit. Avant de claquer la porte :

Ne pleure plus, daccord ?

Sophie ne répondit pas. Elle repassait en boucle tout leur début. Il ny avait pas que du sombre ! Le coup dœil de François, la toute première fois. Derrière ses lunettes cassées. Leur mariage sans bouquet, la naissance de Capucine, son premier « maman », leur premier été à Royan, la première vente de François il en avait fait un gâteau trop sucré, et Sophie avait failli fondre en larmes en le jetant. Mais lui, tout fier :

Je ten referai un ! Sinon, on le garde dans une boîte pendant cent ans, comme à Buckingham !

Lachat de leur petit appart, à rêver de la maison et dun second enfant qui nest jamais venu. Les soucis ont déboulé, comme une boule de pétanque dans un jeu de quilles, et le dialogue sest rétréci façon ticket de caisse. Des petites remarques inutiles, des mots en plomb, jusquà tout couvrir dans leur deux-pièces. Capucine, elle, aurait peut-être dit : « cest pas des mots, cest des piques ! »

Sophie ouvrit le robinet deau froide, rassembla son courage. Assez gambergé. Il y a bel et bien des bons souvenirs, et des déboires, mais la question cest : on avance, ou on saborde ? Elle imagina leur vie sans François. Plus de disputes ? Peut-être, mais plus dépaule sur qui pleurer pour Capucine. Plus de partage. Elle frissonna.

Capucine, elle, fila vers la cuisine. François, dos à la fenêtre, ne bougeait pas.

Papa ?

Capu ! Tes pas au lit, toi ?

Pas dodo encore ! Elle escalada les genoux de son père. Vous avez crié

Je suis désolé.

Mais pourquoi ?

On a crié ?

Oui.

Je sais pas, ma puce Cest venu tout seul.

Tu en veux à maman, toi ? Capucine planta ses yeux dans ceux de son père. Elle sen voulait, elle aurait dû tout leur dire plus tôt. Cacher les disputes, avec Doudou, cest facile. Mais en parler, cest mieux cest Madame Brigitte qui la dit, une fois avec Anaïs.

Cest maman qui te la dit ?

Non, jai vu.

Comment tu vois ça ?

Quand tu laimes, tu la prends dans tes bras. Elle sourit. Mais, quand tu lui fais mal, vous criez fort. Jai raison ?

François la regarda longuement, ému au possible.

Tu es devenue grande

Maman aussi la dit.

Et quoi dautre ?

Quelle taimait. Et quelle maimait aussi.

François sentit son cœur se réchauffer, le front se lisser, lenvie de tout effacer. Capucine descendit :

Je file voir Doudou. Il doit flipper tout seul, le pauvre.

Vas-y. François la regarda penser, puis il resta seul. Où ça a coincé avec Sophie ? Pas un événement, peut-être juste « la vie ». Larrivée de Capucine avait tout boulversé, Sophie était devenue distante, il se portait absent, pensant bien faire et en fait, non. Il avait tenté les petites attentions classiques, le dialogue était devenu auto-radio. Il se blâmait, oubliait la tendresse, croyait être lhomme invisible. Avant, Sophie ouvrait la porte avec le sourire, maintenant elle soupirait à chaque retour.

Il se souvenait avec une précision cruelle de la nuit de la fièvre. Son impuissance, sa colère contre lui-même davoir crié sur Sophie. Il avait voulu sexcuser, mais elle lavait regardé, figée, glaciale, et il avait compris : cétait mort, ou presque. Puis les mots de sa mère lui revinrent. Il devait avoir quinze ans :

Assume tes responsabilités, François. Les femmes, ça aime sentir quon soccupe delles.

Même quand elles exagèrent ?

Surtout ! Réfléchis à ce que tu aurais dû faire, pas à ce quelle aurait dû faire. La famille, cest du boulot, et le boulot, nous, cest de tout porter à deux. Si tu naides pas, ne tétonne de rien. Et traite ta femme comme avant le mariage, ou plus encore.

Cest-à-dire ?

Avant le mariage, elle est précieuse, la plus belle, la plus fragile. Après, tu oublies. Souviens-ten, elle, non.

Et les garçons ?

Pareil. Mais chaque fille sera femme un jour. Tu me remercieras, un jour.

François se frotta le visage, esquissa un sourire :

Merci, Maman

Un peu plus tard, la maison sétait apaisée. Capucine, collée à Doudou, une main autour du cou de maman, qui dormait déjà. Capucine passa doucement la main sur la ride naissante entre les yeux de sa mère. Avant, elle nétait pas là. Elle soupira, et se dit : Pourvu que demain soit une bonne journée. On dit toujours ça, mais on y croit à moitié. Elle ferma les yeux très fort : demain il faudra que ça marche, cest tout.

Le réveil de Sophie, évidemment, pas entendu normal, il était dans la chambre, où Capucine dormait à poings fermés. Un œil sur la pendule-chat (merci la brocante du dimanche !), Sophie se leva en catastrophe. En retard pour lécole, en retard pour le bureau, mais tant pis, aujourdhui ce nest pas grave.

En cuisine, une cuillère heurta une tasse. François était déjà là, ce qui était rarissime ! Curieuse, Sophie entra sur la pointe des pieds. François était devant la plaque, le dos droit, surveillant une cafetière italienne.

Salut Un regard, et Sophie sut tout de suite quil navait pas dormi. Les yeux rouges, cernes dignes dun panda. Mais ce qui la scotcha, cétait le gâteau sur la table. Un gâteau maison, affreusement décoré, grosses roses en beurre, bref, leffort dun homme amoureux et nul en pâtisserie. Il avait sans doute cherché les douilles à pâtisserie toute la nuit !

Sophie ouvrit la bouche, mais François la devança et sapprocha.

Pardonne-moi, Sophie. Pour tout. Je suis un piètre mari, je tai négligée, jai été dur, tout ce que tu veux. Mais tu sais quoi ? Tu es la meilleure chose qui me soit arrivée. Toi, puis Capucine. Sans toi, Capucine nexisterait même pas. On ne pourra pas tout réparer, je le sais, mais tu pourrais au moins essayer dy penser ?

Sophie le regarda longuement, cherchant à comprendre. Puis elle posa la main sur sa bouche.

On est deux. Excuse-moi, aussi. Tu las dit, il faut réfléchir. Sérieusement, et à beaucoup de choses.

Longtemps ?

À vue de nez, sept mois.

François eut un blanc monumental, jusquà ce que Sophie éclate de rire.

Tu me fais une blague ?

Pas du tout Et tu las compris.

Et avant quil ne réalise totalement, la porte de la cuisine souvrit sur Capucine, ébouriffée, Doudou plaqué sur son pyjama, se frottant les yeux.

Vous avez arrêté de vous disputer ?

Ils échangèrent un regard.

Ouaaaah, ya du gâteau ! Cest pas interdit, le matin ?

Aujourdhui, on a tous les droits ! François attrapa Sophie par la taille et lui chuchota à loreille : Je taime, donne-moi une chance.

Toi aussi, toi. murmura Sophie avant de se tourner vers leur fille. Mais les filles pas lavées, elles nont pas de gâteau.

Jy vais vite ! Capucine installa solennellement Doudou sur la chaise et sécria : Deux parts, sil te plaît ! Pour moi et Doudou.

Les ours, ça ne mange pas de gâteau.

Cest pour ça que je suis là ! Je partagerai.

***
Des années plus tard, Sophie longerait lallée du parc, la poussette dune main (pressée daller chercher Capucine à lécole), Vadim chouinant à point nommé. Sophie pencherait la tête, et, déjà, des bras familiers la soulèveraient.

File, je gère ! François porterait le petit dernier, et hocherait gentiment. On vous attend ici.

Sophie glisserait un sourire, repartant vers lécole. Les vacances de Capucine démarraient demain, billets pour La Rochelle dans le sac, valises prêtes, Vadim verrait la mer pour la première fois. Tant de choses ces trois dernières années ! Relations à reconstruire, une séparation temporaire chez les parents, la réconciliation grâce à Mamie Nadège, la perte de la grand-mère La naissance de Vadim, et puis, ses premiers pas. Son premier mot, oh surprise : « Papa ! ». François a paradé comme un paon devant Sophie, qui levait les yeux au ciel pour la forme.

À la rentrée, Capucine solennelle, intimidée blanchit comme ses rubans, mais releva le défi, sans un regard en arrière. Elle entrait dans la nouvelle aventure.

Maman !

Capu ! Sophie la serra Ça sest bien passé ?

Jsuis la meilleure ! Madame Morel a dit quil ny en avait que deux comme moi dans la classe, avec Anaïs.

Vous êtes formidables ! Sophie trappera Capucine dans ses bras.

Papa et Vadim sont où ?

Ils vous attendent au parc.

Tant mieux ! Et Doudou ?

Tu penses ! éclata Sophie de rire. Il trône dans la poussette du petit frère.

Capucine souffla elle avait offert son Doudou préféré à Vadim, on partage, cest la famille, mais il lui manquait quand même un peu. Maman, à elle, elle pouvait tout dire.

Derrière elle, en voyant ses parents séchanger Vadim au rythme de leur conversation pleine de vie, Capucine se pencha vers la poussette, chuchota à Doudou :

Tu crois que, cette fois, ça ira ?

Doudou la fixa de ses yeux ronds, en silence, mais Capucine sentit bien que, oui, cette fois, tout irait bien.

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ten + ten =

Parle-moi, mon petit chou à la crème
Sans invitation Victor Perrin tenait un sac de médicaments à la main lorsque sa voisine de palier, Madame Nina, l’arrêta devant les boîtes aux lettres. — Victor Perrin, toutes mes félicitations. Votre fille… — elle hésita, cherchant à savoir si elle pouvait continuer. — Elle s’est mariée. Hier. Je l’ai vu sur internet, dans le fil de ma nièce. Il ne comprit pas tout de suite ce qui clochait. « Félicitations » sonnait comme un mot étranger, qui ne lui était pas destiné. Il acquiesça, comme si l’on parlait d’une vague connaissance. — Quel mariage ? — demanda-t-il, sa voix égale, presque professionnelle. Madame Nina regretta déjà d’avoir lancé la conversation. — Eh bien… ils se sont mariés, à ce qu’il paraît. Il y avait des photos… robe blanche. Je pensais que vous étiez au courant. Victor Perrin remonta chez lui, posa le sac sur la table de la cuisine et le fixa longtemps sans se dévêtir. Dans sa tête, comme dans une feuille de calcul, il manquait la case : « invitation ». Il n’attendait pas nécessairement une réception à deux cents personnes. Il aurait voulu au moins un appel. Ou même un message. Il attrapa son téléphone, trouva la page de sa fille. Les clichés étaient nets, dépouillés, comme si l’on immortalisait non une fête, mais un rapport. Elle en clair, à côté d’un homme en costume sombre, une simple légende : « Nous ». Les commentaires : « Bonheur », « Félicitations ». Son nom à lui, nulle part. Victor Perrin s’assit, retira sa veste, la suspendit au dossier de la chaise. Une rage aiguë, mêlée de honte, lui montait à la poitrine : on l’avait rayé de l’histoire. On ne lui avait pas demandé son avis. On n’avait pas jugé utile de l’informer. Il composa le numéro de sa fille. Les tonalités s’éternisèrent. Puis un bref « allo ». — Qu’est-ce que c’est que ça ? — demanda-t-il. — Tu t’es mariée ? Silence. Il entendit qu’elle expirait longuement, comme pour encaisser un coup. — Oui, papa. Hier. — Et tu ne m’as rien dit. — Je savais que tu réagirais comme ça. — Comme ça ? — Il se leva, fit les cent pas dans la cuisine. — Ce n’est pas « comme ça ». Tu te rends compte de ce que ça donne ? — Je préfère ne pas en discuter au téléphone. — Et tu veux faire comment ? — Il faillit crier, mais se retint. — Tu es où, là ? Elle donna l’adresse. Il ne la connaissait pas. Deuxième humiliation en une minute. — Je viens, — dit-il. — Papa, ce n’est pas la peine… — Si. Il raccrocha sans dire au revoir. Puis resta debout, téléphone en main, comme une preuve. En lui, tout réclamait le rétablissement de l’ordre. Pour lui, l’ordre était simple : dans une famille, on ne cache pas l’essentiel. On fait bien les choses. Il s’est accroché à cela toute sa vie. Il se prépara vite, presque machinalement. Glissa des pommes dans un sac — achetées au marché le matin, avant la pharmacie — et une enveloppe avec de l’argent. L’argent venait du placard, dans une boîte « au cas où ». Il ne savait pas pourquoi il prenait l’enveloppe. Sans doute pour ne pas arriver les mains vides. Pour retrouver, en gestes, un peu de son rôle. Dans le train de banlieue, il s’assit près de la fenêtre. Les paysages défilaient : garages, grillages d’entrepôts, quelques arbres épars. Il regardait sans vraiment voir. Il se souvenait du jour où elle était rentrée avec un garçon en première. Elle souriait trop largement, comme sur la défensive. Victor Perrin n’avait alors pas haussé le ton. Il s’était contenté de dire : « Les études d’abord, les bêtises après ». Le garçon était parti, elle s’était enfermée. Une heure plus tard, il avait frappé, voulant parler, elle avait répondu : « Ce n’est pas la peine ». Il pensait bien agir. Être parent, c’est tenir. Il revit aussi la remise de diplômes. Il venait la chercher au lycée, l’avait vue avec des amies et un garçon. Il s’était approché et, sans saluer, avait demandé : « C’est qui ? » Elle avait rougi. Il avait insisté, plus fort : « Tu m’entends ? » Le garçon avait reculé. Les copines avaient plongé le nez dans leur portable. Elle s’était tue toute la soirée. Victor estimait alors mettre les limites. Et il se rappela aussi la mère. Ce jour de fête familiale, devant tout le monde, il avait lancé : « Encore une bourde ! Tu ne sais jamais rien faire correctement. » Il ne l’avait pas dit par méchanceté. Il était épuisé. Voulait que tout soit « comme il faut ». La mère avait esquissé un sourire crispé, puis pleuré seule dans la nuit. Il l’avait vue, mais n’était pas allé la rejoindre. À ses yeux, elle était fautive. Ces épisodes lui revenaient, comme des tickets de caisse fourrés dans une poche, qu’on tarde à jeter. Il tentait de rassembler tout ça en tableau cohérent et s’accrochait encore à l’idée : il n’a jamais frappé, n’a pas bu, a bossé, payé, tiré tout le monde. Il n’a voulu que le bien. Devant l’immeuble neuf, il s’arrêta, composa le code sur l’interphone. La porte ouvrit. L’ascenseur fut long, ses paumes devinrent moites. Sa fille ouvrit. Cheveux rassemblés en vitesse, cernes sous les yeux. Un pull d’intérieur, rien de festif. Il s’attendait à de l’éclat, il trouva fatigue et tension. — Salut, — dit-elle. — Salut, — répondit-il, tendant le sac. — Des pommes. Et… — l’enveloppe. — Pour vous. Elle prit, sans regarder, comme on prend ce qu’on ne peut pas poser à terre. Deux paires de chaussures dans l’entrée, des bottines d’homme, ses baskets à elle. Un manteau inconnu accroché. Il nota tout, réflexe d’habitué à repérer l’espace d’autrui. — Il est là ? — demanda-t-il. — Dans la cuisine, — dit-elle. — Papa, s’il te plaît, pas de scène. « Pas de scène » sonna comme une supplique et un ordre à la fois. Un homme d’une trentaine d’années, visage marqué mais attentif, se leva en le voyant entrer. — Bonjour, — dit-il. — Je suis… — Je sais qui vous êtes, — coupa Victor, puis comprit aussitôt que non, il ne savait même pas son prénom. Sa fille lui lança un regard — bref, préventif. — Je m’appelle Sébastien, — répondit l’homme calmement. — Ravi de vous rencontrer. Victor acquiesça, sans serrer la main tout de suite. Puis s’y força. Poignée brève, sèche. — Bon… félicitations, — dit Victor, et « félicitations » sonnait encore faux dans sa bouche. — Merci, — répondit sa fille. Sur la table, deux mugs, l’un avec un fond de café. Quelques papiers — actes du maire sans doute — et une boîte à gâteaux à moitié sèche. L’après-mariage avait plus l’air d’un rangement que d’une fête. — Assieds-toi, — dit sa fille. Il s’assit, posa les mains sur les genoux. Il voulait aller droit au but, sans trouver les mots qui paraîtraient dignes. — Pourquoi ? — demanda-t-il enfin. — Pourquoi j’apprends tout ça par la voisine ? Sa fille regarda Sébastien, puis son père. — Parce que je ne voulais pas que tu sois là. — Ça, je l’ai compris, — répondit Victor. — Mais j’aimerais savoir pourquoi. Sébastien écarta son mug, comme pour faire place au dialogue. — Je peux sortir, — proposa-t-il. — Ce n’est pas la peine, — répondit-elle. — Tu vis ici, c’est chez toi. Victor ressentit une piqûre. « Chez toi ». Pas chez lui. Il comprit soudain qu’il n’était pas en visite, mais en territoire étranger. — Je ne suis pas venu faire d’esclandre, — dit-il. — Je suis juste… ton père. C’est… — Papa, — coupa-t-elle. — Tu commences toujours par « je suis ton père ». Et ensuite, c’est la liste de ce que je dois. — Tu crois que t’inviter à mon mariage, c’est un devoir que je t’impose ? — Il haussa un sourcil. — Je crois que tu aurais transformé ça en examen. Et je ne voulais pas. — Un examen de quoi ? — Il se pencha. — Je t’aurais simplement félicitée. Elle eut un sourire sans joie. — Tu serais venu, tu aurais scruté les tenues, les paroles, la moindre grimace des cousins à ton égard. Tu n’aurais rien raté. Et tu l’aurais ressassé toute l’année. — Ce n’est pas vrai, — répliqua-t-il machinalement. Sébastien toussa, mais ne reprit pas. — Papa, — reprit-elle, plus douce. — Tu te souviens de ma remise de diplôme ? — Bien sûr, — répondit Victor. — Je t’ai attendue devant le lycée. — Et tu te souviens de ce que tu as dit devant tout le monde ? Il se tendit. Il se souvenait, préférait oublier. — J’ai demandé qui était ce garçon. Et alors ? — Tu l’as demandé comme si j’avais volé quelque chose. Je portais la robe qu’on avait choisie, j’étais heureuse, tu es venu et tu as tout gâché. — Je voulais savoir qui tu fréquentais, c’est normal. — Normal, oui, mais à la maison. Pas en public. Il allait répondre, mais vit dans le visage de sa fille quelque chose de neuf : pas une rancune adolescente, mais la peur d’une adulte qui sait combien il est facile de perdre appui. — C’est juste pour la remise de diplôme que tu ne voulais pas m’inviter ? — tenta-t-il, tentant de sauvegarder une forme de logique. — Ce n’est pas à cause d’un seul événement, — répondit-elle. — Mais parce que c’est toujours comme ça avec toi. Elle se leva, allait vers l’évier, ouvrit le robinet, comme si elle devait s’occuper les mains. L’eau coula, la pause devint pesante. — Tu te souviens de ce que tu as dit à maman lors de l’anniversaire de Tante Valérie ? — demanda-t-elle, sans se retourner. Il se souvenait : la table, les salades, les proches, et ses mots à lui. Il était persuadé d’avoir eu raison. — J’ai dit qu’elle s’était trompée, — prononça-t-il prudemment. — Tu lui as dit qu’elle n’était bonne à rien. Tout le monde l’a entendu. J’avais vingt-deux ans. J’ai compris ce jour-là que si j’amenais quelqu’un vers toi, si j’osais quelque chose d’important devant toi, tu pouvais tout casser en un instant. Sans t’en rendre compte. Victor sentit un feu monter dans sa gorge. Il voulait dire : « Je me suis excusé après », mais ce n’était pas vrai. Il disait : « Arrête de dramatiser ». Ou : « J’ai dit la vérité ». — Je ne voulais pas humilier, — dit-il. Sa fille se retourna. L’eau coulait toujours. — Mais tu l’as fait. Et pas qu’une fois. Sébastien s’approcha, ferma le robinet. Puis reprit sa place. Ce geste, anodin, fit sentir à Victor qu’ici, on savait faire taire le bruit en trop. — Tu penses que je suis un monstre, — souffla Victor. — Je pense que tu ne sais pas t’arrêter, — répondit sa fille. — Tu sais travailler, décider, appuyer. Mais face à un être vivant, tu ne vois pas qu’il souffre. Tu ne repères que l’erreur. Il voulait dire que sans ce « comme il faut », ils n’auraient jamais survécu. Qu’il a tenu quand le salaire ne venait pas, quand il fallait payer le loyer ou soigner sa mère. En dresser la liste, il le comprit soudain, donnerait l’impression de présenter une facture d’amour. — Je suis venu parce que j’ai mal, — avoua-t-il après un silence. — Je ne suis pas en pierre. J’ai appris la nouvelle par une inconnue. Tu comprends ce que ça fait… — Je comprends, — souffla-t-elle. — J’ai eu mal aussi. Je savais que tu serais blessé. J’en ai mal dormi toute la semaine. Mais c’était le moindre mal. — Le moindre mal. Donc, c’est moi le mal. Elle ne répondit pas tout de suite. — Papa, — finit-elle par dire. — Je ne veux pas me battre contre toi. Je veux vivre sans attendre que tu gâches mes jours importants. Je ne parle pas de méchanceté. Mais c’est ce que tu sais faire. Il détourna les yeux vers Sébastien. — Et vous, vous ne dites rien ? — lança-t-il. Sébastien soupira. — Je ne veux pas m’interposer. Mais je l’ai vue, elle avait peur. Qu’à votre arrivée, vous l’interrogiez devant tout le monde : sur mon travail, mes parents, notre logement. Et que ça devienne un sujet pour dix ans. — On ne peut même plus poser des questions ? — Victor sentit son ton se durcir. — On doit se réjouir sans rien savoir ? — On peut demander, — répondit Sébastien. — Mais pas en rendant les gens suspects. Sa fille reprit place, mains à plat sur la table. — Tu sais ce que tu as fait aussi ? — demanda-t-elle. Victor se crispa. — Quand je t’ai dit, il y a deux ans, que j’étais avec Sébastien, tu lui as dit de « passer discuter ». Il est venu. Tu l’as installé en cuisine et commencé à interroger : il gagne combien, pourquoi pas de voiture, pourquoi il loue. Tu parlais calme, mais comme s’il devait prouver qu’il avait le droit d’être là. — Je voulais savoir à qui j’avais affaire, — dit Victor. — Tu voulais le rabaisser. Et moi aussi. Parce que s’il n’est pas « à la hauteur », forcément, j’avais encore « mal choisi ». Et tu avais raison. Il revit la scène. Oui, il avait interrogé Sébastien. Il pensait protéger sa fille, la préserver. — Je ne voulais pas… — commença-t-il. — Papa, — coupa-t-elle. — Tu dis toujours « je ne voulais pas »… Mais tu le fais. Et c’est moi qui vis après avec les suites. Victor sentit son genou trembler. Il serra les doigts pour le cacher. — Et maintenant ? — demanda-t-il. — Tu as décidé que je ne comptais plus pour toi ? — J’ai décidé que tu comptes, mais à distance. Je veux que tu sois là, mais que tu ne règles pas ma vie. — Je ne règle rien, — dit-il, moins sûr. — Tu contrôles, — répondit-elle. — Même là. Tu es venu ici pour me remettre en place. Il voulut protester, mais sentit la justesse. Il était venu avec ses arguments, comme à une réunion : prouver qu’il avait raison. Il n’était pas venu féliciter, mais reprendre sa place. — Je ne sais pas faire autrement, — lâcha-t-il, surpris de l’avouer à voix haute. Il avait toujours parlé comme un chef. Elle le regarda plus intensément. — Voilà. Là, c’est honnête. La pause fut longue, moins acide, teintée de fatigue. — Je ne veux pas que tu disparaisses, — reprit-elle. — Je te demande juste de ne pas venir sans invitation. Pas d’affaires étalées. Pas de remarques publiques qu’on n’oublie jamais. — Et si je veux vous voir ? — demanda-t-il. — Tu appelles. On fixe. Et si je dis non, c’est non, — répondit-elle. — Ce n’est pas par manque d’amour. C’est pour me protéger. Protéger. Le morceau le heurta plus que l’affront. Elle bâtissait sa vie non autour de ses attentes, mais contre elles. Sébastien se leva. — Je vais faire du thé, — dit-il. Victor scrutait ses gestes : la façon d’attraper la tasse, d’ouvrir le placard. Son envie de tout contrôler était réflexe. — Papa, — fit doucement sa fille, — je veux pas que tu partes en te sentant rejeté. Mais je ne ferai pas non plus comme si rien ne s’était passé. — Alors, tu veux quoi ? Elle réfléchit. — Je veux que tu me dises ce que tu as compris. Pas juste « j’ai voulu bien faire ». Mais ce que tu as compris, toi. Il la regarda, sentant sa résistance lutter contre quelque chose de neuf. Admettre, c’était perdre du terrain. Mais il avait déjà tout perdu. — J’ai compris que… — il s’arrêta. — Que j’ai pu te mettre mal à l’aise. Et que tu as peur de ça. Elle ne sourit pas, mais ses épaules se décrispèrent. — Oui, — dit-elle. Sébastien posa la théière, sortit les tasses. Victor nota qu’elle était neuve, aucune trace de calcaire. Il pensa subitement que tout ici serait différent, et qu’il faudrait apprendre à être invité. — Je ne sais pas comment faire, à partir de maintenant, — avoua-t-il. — Voilà ce qu’on fait : dans une semaine, on se voit en ville. Dans un café. Une heure, on discute. Sans Sébastien si tu préfères. Et sans interrogation. — À la maison ? — Pas encore, — répondit-elle. — J’ai besoin de temps. Il voulut protester, mais s’abstint. Il sentit la tristesse, mais aussi un soulagement étrange : les règles étaient nommées. — D’accord. Au café. Sébastien lui tendit une tasse. — Du sucre ? — Non, — répondit Victor. Il but. Le thé brûlant lui mordit la langue. Il regarda sa fille, conscient qu’on ne revient pas à la veille. Qu’on ne l’exige pas, comme un dû. — Je pense quand même qu’on ne fait pas ça, — murmura-t-il. — Ne pas inviter son père. — Je pense aussi qu’on ne rabaisse pas, — répondit-elle tout aussi bas. — On pense tous les deux. Il acquiesça. Ce n’était pas une réconciliation. Mais la reconnaissance d’une vérité : chacun la sienne, la sienne à lui n’étant plus la première. En partant, sa fille le raccompagna jusqu’à la porte. Il remit sa veste, redressa le col. Hésita à la serrer, n’osa pas. — J’appellerai, — dit-il. — Appelle, — répondit-elle. — Et, papa… si tu viens sans prévenir, je n’ouvrirai pas. Il la regarda. Sa voix n’était ni menace ni froideur. Simplement lasse et décidée. — D’accord, — dit-il. Dans l’ascenseur, il demeura seul, écoutant le vrombissement du moteur. Dehors, il marcha vers l’arrêt de bus, mains dans les poches. L’enveloppe resta sur leur table, les pommes aussi. Les traces de sa venue étaient là, dans une cuisine étrangère. Le retour fut long : bus vers la gare, puis le train. Les mêmes garages et palissades au crépuscule. Il se regardait dans la vitre et pensait que la famille qu’il avait voulue comme une forteresse était en vérité faite de chambres séparées, chacune sa porte, chacun sa serrure. Il ignorait s’il irait plus loin que le hall. Mais il comprenait que, pour frapper, il faudrait apprendre une autre manière.