**Journal dun Entremetteur**
Aujourdhui, mon cœur sest mis à battre la chamade, et jai appelé le médecin à domicile. Non que jétais au bord de linfarctus, mais javais surtout envie de parler à quelquun.
Le médecin était une nouvelle, que je navais jamais vue auparavantjeune, mince comme un fil, avec des yeux rougis par les larmes. De son sac dépassait un long concombre.
Entrez donc, lai-je invitée.
Elle a posé son sac avec gêne dans lentrée, enlevé ses bottes et ma suivie dans le salon. De ma vie, je navais vu un médecin se déchausser chez un patient. Ça ma tout de suite touché.
Le cœur ? a-t-elle demandé doucement, sasseyant près du lit où je métais allongée.
Oui, cette satanée pompe ! Il tambourine partout : dans les talons, les genoux, les oreilles et parfois même dans des endroits que je nose mentionner.
Elle a pris son stéthoscope, écouté mon dos, ma poitrine, fronçant ses sourcils épilés et plissant son petit nez retroussé.
Les genoux aussi, ça tambourine, si vous voulez vérifier.
Elle a secoué la tête, refusant net.
Arythmie, a-t-elle murmuré avant déclater en sanglots comme si le monde sécroulait.
Cest si grave ? ai-je gémi, sentant mon cœur cogner comme un marteau-piqueur.
Pas vous moi ! Vous prendrez des médicaments et ça ira, mais moi moi
Soudain, jai été ravie. Enfin, une conversation en perspective ! Mon cœur sest calmé aussitôt.
Votre mari vous a fait du chagrin ? ai-je demandé en ajustant ma robe de chambre.
Je nai pas de mari ! Cest bien là le problème !
Ah, un petit ami vous a lâchée.
Je vais vous prescrire des comprimés. Elle a essuyé ses larmes avec sa manche et sorti une ordonnance froissée.
Laissez tomber les comprimés, venez plutôt prendre un thé.
Je suis en service.
Moi aussi, ai-je rétorqué en me dirigeant vers la cuisine.
Elle ma suivie, triste comme un jour de pluie, le stéthoscope toujours coincé dans les oreilles.
Enlevez ça ! ai-je grondé en sortant confiture, biscuits et guimauves enrobées.
Elle a retiré linstrument et sest remise à pleurer.
Je lai vraiment regardée pour la première fois : une gamine, avec des taches de rousseur, des mains rougies par le froid et des yeux désespérés.
Allez, racontez-moi tout, ai-je ordonné en masseyant.
Vos comprimés ils sont très bons !
Je men fiche des comprimés ! Parlez-moi de vos larmes !
Des allergies au froid.
Allergies ? Il fait dix degrés dehors, cest le printemps !
Alors cest nerveux.
Elle a englouti une guimauve dun coup.
Je fais le diagnostic à présent : vous pleurez parce que votre amoureux est parti avec une autre, cest ça ?
Cest ça ! a-t-elle avoué, la bouche pleine, avant de noyer son thé de larmes.
Et cette autre, cest une amie à vous ?
Ma sœur !
Votre vraie sœur ?
Demi-sœur mais cest comme si cétait ma vraie sœur. Elle a écouté son propre cœur avec le stéthoscope. Moi aussi, jai une arythmie. Vous avez de la valériane ?
Bien sûr !
Jai attrapé une bouteille de ma fameuse infusion secrètela recette tenue de ma grand-mère et dun guérisseur corse. Un remède qui délie les langues, met de bonne humeur et donne envie de se marier.
Elle a avalé un verre dun trait, sest illuminée et ma tout raconté.
Julien et moi, cétait trois ans damour. Il préparait une thèse sur la fusion nucléaire, on devait se marier, avoir des enfants, acheter un canapé en crédit Mais ma sœur, qui étudie le chant lyrique, la ensorcelé. Hier, il la demandée en mariage.
Jai bondi vers mon ordinateur.
On va vous trouver un mari !
Non, je ne veux pas !
Peu importe comment on trouve lamour, lessentiel, cest de le trouver. Tenez : quarante-deux ans, banquier, adore les voyages, les tourtes aux poireaux et les chiens.
Les chiens, je les déteste !
Bon, alors celui-ci : trente-trois ans, manager, passionné de euh disons quil aime trop les femmes. Non, pas lui.
Vous êtes une entremetteuse ?
Professionnelle ! Deux semaines sans clientèle, voilà pourquoi mon cœur flanchait. La crise mondiale plus personne ne veut se marier.
Je nai pas besoin
Vous vous appelez comment ?
Sophie. Enfin, Chloé.
Écoutez, Sophie-Chloé, il faut rendre jaloux votre physicien idiot !
Jai déniché un fils de millionnaire à San Francisco.
Beurk ! Il ressemble à un orang-outan !
Mais cest un fils de millionnaire !
Je veux choisir moi-même !
Contre mon habitude, jai cédé.
Voilà ! sest-elle écriée cinq minutes plus tard. Parfait !
Vous êtes folle ! Ce type est un plaisantin !
Trente ans, éleveur de chevaux en Camargue. Et il sappelle Théo.
Un Camarguais ! Il vit dans les marais !
Justement, jadore les marais.
Jai soupiré, enfilé mes chaussons et me suis dirigée vers la porte.
Où allez-vous ?
Chercher votre Camarguais.
Il habite ici ?
À côté.
Elle a paniqué, attrapé son concombre, mais je lai enfermée. Dix minutes plus tard, je revenais avec Théo, des fleurs et du champagne.
Sophie-Chloé sanglotait près de la fenêtre, écoutant son cœur.
Théo, a-t-il dit en lui offrant un saphir de Camargue.
Chloé ou Souris, comme vous voulez.
Souris, alors. Jadore les souris blanches.
Ils ont fini par séchapper par la fenêtre, riant comme des enfants.
Ça y est, ça tourne, a commenté ma voisine Joséphine en croquant des graines de tournesol.
Une semaine plus tard, Chloé ma appelée.
Mon physicien est revenu, mais je lai envoyé balader. Théo et moi, on part en Camargue. Combien je vous dois ?
Deux petits Camarguais. Je les aimerai comme mes petits-enfants !
**Leçon du jour : Lamour frappe où il veut, parfois même avec un saphir et un concombre. Chloé a ri si fort au téléphone que jai cru quelle allait sétouffer. Puis elle a raccroché en disant quelle plantait des tomates avec Théo et que le concombre, finalement, avait trouvé sa place dans la salade du dimanche.







