Lettre écrite par soi-même

Lettre à moi-même

Lenveloppe était orange. Dun orange vif, absurde, comme une mandarine tombée dans la neige en janvier. Elle reposait tout au fond de la boîte aux lettres, entre des factures délectricité et une pub pour du sushi à emporter. Cest moi, Rémi, qui lai récupérée en dernier ce soir-là.

Sur le recto : mon écriture, mon adresse, mon nom complet : « Rémi Édouard Leblanc ».

Jai retourné lenveloppe. Même adresse au dos. Même nom dexpéditeur. Moi, encore.

Je suis resté planté dans le hall dentrée de limmeuble, sac du Franprix dans la main gauche, abasourdi. Qui pouvait bien plaisanter ainsi ? Jai examiné les lettres. Ce t toujours barré dun long trait, ce r un peu noueux jécris comme ça depuis le collège. Depuis que madame Berthelot, ma prof de français, mavait mis un seize pour la calligraphie, en lançant : « Leblanc, tu écris comme un adulte. Prends-le comme un compliment ».

Je nai jamais changé mon écriture depuis. Vingt-cinq ans plus tard, le même t, le même r.

Je suis monté jusquau neuvième, ai ouvert la porte, posé mon sac sur la table ronde de la cuisine. Lenveloppe à côté.

Mon appartement est petit, mais je my fais. Un F1 à Montreuil, fenêtres à louest. Une patère pour le manteau, une étagère de chaussures, un miroir où chaque matin je me répète : « Ça va. Prêt à lemploi ». Pas « beau », pas « reposé » « prêt à lemploi », ça suffisait.

Le soir, la lumière du soleil inonde la pièce dun orange épais, comme du miel chauffé à feu doux. Cest le seul atout du logement, si lon excepte les dix minutes jusquau métro Croix-de-Chavaux. À six heures, la lueur sétale sur le mur, grimpe jusquà la bibliothèque, la tasse de thé froid du matin, la photo de ma mère dans son cadre en bois.

Je me suis assis. Jai frotté mes épaules. Toujours trop hautes, comme si jattendais un coup qui ne viendrait pas. Une vieille protection, acquise dans les open spaces et les coups de fil anxieux du patron. Mon corps était toujours plus rapide à anticiper le pire que moi-même.

Lenveloppe orange. Un carton dense, bien net, sans un pli, comme si on lavait transportée avec une extrême précaution. Jai effleuré mon nom du doigt.

Ce nétait pas une blague. Jaurais reconnu mon écriture entre mille.

Jai décollé soigneusement la languette. Dedans, une feuille A4, blanche, soigneusement pliée, et quelque chose dautre mince, lisse, glacé.

Jai sorti la feuille.

« Salut. Cest toi. Enfin, toi de mars deux mille vingt-cinq. Tu as trente-sept ans, tu es assis dans ta cuisine à deux heures du matin, et tu nes pas bien. Tu veilles pour la quatrième nuit de suite. Tu te dis que tu ne tiendras pas. Le boulot. Toi-même. Paris qui te pèse de partout.

Je técris parce quil le faut. Un ami appellera demain, ta mère le surlendemain, mais là, à deux heures, il ny a personne. Juste toi.

Voilà ce que je veux te dire.

Tu as demandé quon te le rappelle : tu as tenu avant tu tiendras encore.

Aime-toi. Tu le mérites.

Si tu lis ceci, cest que lannée est passée. Que tu as tenu. Je nécris pas pour rien. »

Jai posé la feuille sur la table.

Ma gorge sest nouée. Pas de larmes. De la reconnaissance. Cétait moi. Chaque mot, chaque virgule égarée après « là », la façon de commencer un paragraphe par « voilà ».

Mais je nen avais plus souvenir.

Je ne me souvenais pas davoir écrit ça. Du choix de lenveloppe orange, ni du papier. Toute une année sans même y penser.

La photo glissa alors sur la table. Elle était tombée quand javais sorti la lettre. Je la retournais.

Une femme, visage gris, cerné jusquau milieu des joues, bouche gercée, serrée en trait mince. Les cheveux tirés vite fait en chignon, bancal, une mèche qui pend près de la joue. Un pull gris, aux coudes distendus celui que javais fini par jeter lété dernier.

Ce pull, je le connaissais. Ce visage aussi.

Cétait moi. Du mois de mars précédent.

En bas, à la main, dune écriture fine : « Tu es devenu plus fort. Regarde-moi tu verras doù tu viens ».

Jai posé la photo à côté de la lettre. Le soleil couchant touchait la table, illuminant limage. Le visage sur la photo semblait à peine plus chaud, pas plus gai.

Et jai recommencé à me souvenir.

***

Mars 2025. Deux heures du matin. Même cuisine, même table, mais avec lordinateur ouvert devant les yeux fatigués.

Moi, en vieux tee-shirt et pantalon de pyjama, pieds nus, les orteils glacés. Je tournais les pages sur lécran. Ni réseaux sociaux, ni actualités. Simplement à la recherche de quelque chose dindéfinissable. Un signe, peut-être, une raison de se lever demain.

En ce mars-là, je navais pas réussi à sortir du lit trois jours daffilée. Pas de la paresse. Une pesanteur sans nom, comme un bloc de béton sur le torse.

Le divorce avait eu lieu trois ans plus tôt. Arthur était parti en 2023 vers une collègue, une Sophie du service compta, une femme qui riait davantage, posait moins de questions. Moi, je navais pas pleuré. Javais fait sa valise, ficelé tout au pied de la porte. Dis : « Prends tout. » Il avait tout pris.

Je nai fait que bosser ensuite. À mépuiser. Acheteur dans une PME de BTP, Deschamps Construction : appels dès 8h, tableaux Excel jusquau soir, réunions monotones où le patron répétait : « Le marché plonge. On taille dans le vif. Qui ne tient pas, sen va. »

Jai tenu. Jai encaissé, sans me plaindre.

Mais lautomne 2024 ma brisé. Dabord linsomnie, puis lappétit, puis lenvie de sortir. En janvier, je ne dormais plus quavec la télé allumée, je mangeais une fois par jour, je ne parlais quà ma mère, et encore, à contrecœur.

Ma mère sen doutait. Hélène Leblanc appelait chaque soir, demandait : « Tu as mangé, Rémi ? » Je mentais : « Oui, maman. Une soupe. » Une soupe, jen cuisinais plus depuis novembre.

Cette nuit de mars, javais tapé « lettre à soi-même dans le futur » sur Google. Je ne sais pas pourquoi. Une pub avait attiré mon œil, javais cherché. Premier résultat : capsuledufutur.fr. On écrit, on choisit : un mois, dix ans, livreur, timbre, enveloppe.

Jai choisi orange. Du gris, jen avais assez. Jai écrit à la main, pris une photo, scanné la feuille sur le site. Un selfie à la va-vite, là, sous la lumière sale du néon. Payé. Délai : douze mois.

Jai éteint lordi. Me suis couché. Et jamais repensé.

Après ce mars, la vie sest remise à trembler. Pas dun trait net, non. Par à-coups, comme lascenseur de limmeuble.

En avril 2025, je suis allé voir un psy pour la première fois. Une femme, Mireille, cheveux courts, cabinet à Nation, cinquante minutes chaque jeudi. Jai éclaté en larmes à la troisième séance, ri de mes excuses ridicules à la sixième.

Juin : promotion. Acheteur principal. Et mon chef, Deschamps, ma dit à la sortie dune réunion : « Leblanc, vous êtes le seul à ne pas râler et à faire le boulot. Je lai noté. » Jai acquiescé, regagné mon poste, les épaules vers les oreilles comme dhabitude. La peur et la joie sont montées ensemble.

À lautomne, ça allait mieux. Je recuisinais de la soupe. Le dimanche, je sortais lire dans le parc près de la mairie, avec ma thermos. Cest moi qui appelais Maman, et plus linverse.

Javais tout oublié de la lettre. Comme on oublie des papiers dassurance au fond dun tiroir.

Jusquà aujourdhui.

Assis à la table, la lettre dans une main, la photo dans lautre, jai fixé ce visage de lan passé. Gris. Cerné dombre. Pull lâche.

Et la petite voix dans ma tête, toujours la même, a soufflé : « À quoi bon ? Ça ne va pas mieux. Rien na changé. »

***

Cette voix-là, ma vieille compagne, je ne sais plus quand elle est née. Après le divorce, sans doute. Elle ne crie jamais. Elle murmure, posée, presque bienveillante ce qui blesse plus encore.

« Ta promotion ? Un hasard. Deschamps na trouvé personne dautre. »

« Tu crois tenir debout ? Regarde-toi, épaules contractées, nuits de quatre heures, café-piqure au réveil. »

« Toi aussi tes sur la sellette. Bientôt le licenciement. Dans deux mois. Garantie. »

Je lécoute sans y croire, faute de savoir comment ne pas lécouter. Elle se fond en moi, dans mon écriture, dans la posture crispée de mes épaules. Elle fait partie de mon quotidien.

Le lendemain matin dix-neuf mars réveil à six heures. Douche, café, mascara, la routine.

Au bureau, ambiance lourde. Chez Deschamps Construction, avenue de Vincennes sixième étage, open space, trente-deux postes la tension flottait depuis trois semaines. Départs déjà annoncés, première vague de licenciements côté logistique. Tous attendaient la prochaine.

En arrivant, lhôtesse daccueil, Violette, ma salué dun sourire forcé. Elle aussi attendait.

Je me pose à mon poste. Lordi sallume. Mot de passe : date de naissance de Maman, tapée les yeux fermés. Cent quatorze mails non lus. Je my mets. Un fournisseur de Lyon réclame un délai. Lentrepôt signale un manque dacier. La compta veut les bons avant vendredi. Journée banale, si on oublie le silence autour.

Onze heures : réunion générale.

Deschamps entre, petit, râblé, le crâne ras et sa manie de cliquer son BIC. Il sassoit. Observe les dix-huit présents.

Bref. Il lance. Sauvage du service projet sen va. Dun commun accord, officiellement. Vous vous doutez

Julie Sauvage, vingt-neuf ans, service projet, trois ans chez Deschamps. Je la connaissais pas une amie, mais Julia partageait parfois des croissants le matin, laissait des mots sur la table du café : « Servez-vous, il en reste ! ». Au repas de Noël, elle mavait confessé dans lescalier redouter plus que tout le licenciement : « Jai un crédit immobilier. Et une chatte. On ne licencie pas un chat »

Et puis, Deschamps claque encore son stylo la troisième vague sera en avril. On poursuit. On verra selon le trimestre.

Droit sur ma chaise, épaules serrées, doigts croisés sous la table. Dans ma tête : « Tu vois ? Je tavais prévenu. Encore un mois pour survivre. »

À la fin, je sors, madosse contre le mur près de la fontaine à eau. Trois secondes, les yeux fermés.

Deux voix dans ma tête. Lune, discrète : « Tu as tenu avant tu tiendras maintenant. » Sortie de ma lettre, de lenveloppe orange, du mars passé.

Lautre, plus forte : « Ce nest quun bout de papier à cinq euros. Julia, là, a eu un accord amiable ; demain elle retapera son CV, le chat sur les genoux. »

Jouvre les yeux. Bois un verre deau.

Je retourne bosser. Tableur, fournisseurs, routine. Cest ce que je sais faire. Mais est-ce assez ?

Le soir venu, je mange mon assiette de lentilles aux carottes. Le portable sonne. Maman.

Tout va bien, Rémi ? sa voix douce, un peu rauque à cause du froid printanier. Comment vas-tu ?

Ça va, maman, beaucoup de boulot.

Tu as mangé ?

Jy suis.

Bien.

Silence. Maman sait toujours tout. Hélène Leblanc : soixante-quatre ans, trente ans de médiathèque, à écouter les non-dits, à lire dans le ton. Et cette science, elle lapplique chaque soir.

Tu sembles elle hésite tendu.

Un peu fatigué, maman.

Tu me racontais la même chose, il y a un an : « fatigué, maman ». Et puis, tu nétais pas sorti trois jours de suite.

Je ferme les yeux.

Ce nest pas pareil. Juste du stress au boulot.

Je suis toujours là, tu sais. Je peux venir ce week-end, tamener de la vraie soupe, pas des sachets.

Un sourire me vient, le premier de la journée.

Merci, peut-être plus tard.

On bavarde dix minutes, sur son arthrose, la voisine qui sest offert un chat qui miaule toute la nuit, sur le printemps qui arrive à Orléans et le pot de violettes qui refleurit sur son balcon, photo à lappui : « Tu vois, le printemps est là et toi tu végètes à Paris » Je souris encore. Un échange ordinaire. Ça fait du bien.

Jamais une réflexion sur ma vie sentimentale ou une pression sur la descendance. Ma mère, bibliothécaire, a appris que le silence répare parfois plus que les mots. Toujours à portée de voix, 130 km et un coup de fil.

Je raccroche. Je débarrasse. Mon regard revient vers la lettre et la photo, toujours là sur la table.

« Tu es devenu plus fort. Regarde-moi tu verras doù tu viens ».

Je prends la photo, la porte à hauteur du visage. Sur limage, la femme fixe lobjectif, lair de faire une demande daide quelle ne sait adresser à personne.

À neuf heures, cest Lison qui appelle.

Lison, ma pote du lycée, amie fidèle depuis vingt ans, voix grave et un brin cassée, couleur rire, même dans les galères.

Rémi. Raconte-moi.

Rien de spécial

Dis tout. Je sais bien que les licenciements continuent. Même Marie de ton service la écrit sur le groupe danciens.

Je soupire.

Oui. Encore une partie aujourdhui. Et Deschamps annonce nouvelle vague en avril.

Et toi ?

Pas encore. Mais, tu vois, cest le mot.

Écoute tu te souviens, lan dernier, tu mas appelé, la nuit ? Tu mas dit que tallais pas tenir. Que tout était foutu. Tu ten rappelles ?

Oui. Vaguement. Javais appelé Lison à trois heures, elle avait décroché au deuxième son.

Je men souviens.

Voilà. Et tas survécu. Tes là. Tu bosses. Promotion en poche. Tu fais cuire des lentilles et tu réponds à mon appel. Cest ça, la vie.

Je me tais.

Tu entends ?

Jentends.

Alors, arrête de tenterrer vivant.

Elle parle encore dix minutes, de sa clientèle (elle vend des cuisines sur mesure et déteste ceux qui changent de couleur à la troisième semaine), de son chat Biscotte, qui a déchiré le canapé neuf, de lidée dun apéro samedi avec du bon vin.

Jécoute. En repensant : finalement, Lison me répète ce que jai écrit dans ma lettre. Mot pour mot. Comme si, un an plus tard, toutes les voix moi passé, ma mère, mon amie saccordaient pour me dire : tu es là, tu as tenu, cesse de tauto-flageller.

Je repose. Il est dix heures du soir.

Dans lappartement, le silence pas lourd, pas pressant, un silence normal. Frigo qui bourdonne. Bus qui passe dehors. Un enfant rit à létage du dessous.

Je file à la salle de bains. Me regarde dans le miroir.

Un visage. Mon visage. Trente-huit ans, cheveux châtains, mi-longs, un peu ondulés par lhumidité. La peau normale, pas grise. Un peu de couleur, les traces de fatigue ordinaires, mais plus la détresse de la photo. Juste : « réveil à six heures ».

Je ramène la photo à la salle de bains. Je la pose contre le miroir.

Deux visages.

Lun, dans le reflet. Vivant, chaud, simplement fatigué.

Lautre, sur la photo. Terne, la bouche fermée, le regard qui attend de laide.

Un an décart.

Et la voix dans ma tête tente encore : « Ça ne veut rien dire. Cest juste la photo. Mauvaise lumière. Tétais juste »

Mais, cette fois, je réplique haut, à voix claire.

Non.

Je le dis au miroir. Et le Rémi face à moi affiche une expression inconnue sur la photo : apaisée, rassemblée, curieuse.

Non. Je ne suis plus lui. Regarde je mets la photo à côté de mon visage. Voilà ce que jétais. Voilà ce que je suis.

La voix se tait.

Je reste là, pieds nus, vieux pantalon, tee-shirt, la photo serrée. Pour la première fois en un an, je me regarde sans me juger.

Pas : suis-je assez bien ? Pas : vais-je tenir ? Pas : et si tout seffondrait ?

Simplement, je regarde.

Et je vois. Pas un héros, pas un modèle de force « à la française » comme dans les magazines. Un homme ordinaire, vivant, cerné, une mèche en bataille. Des mains qui, cette année, ont signé 320 bons de commande. Des épaules restées tendues, mais debout. Jamais abattues.

***

Cette nuit-là, je nai pas dormi jusquà deux heures. Non de peur, mais de pensées.

Allongé dans le noir, je repasse lannée. Pas les faits, les sensations. Le premier déjeuner pris en entier, le banc du parc avec le soleil sur la joue, le fou rire chez la psy à cause de mes excuses inutiles.

Banalités. Mais cela fait une année.

La voix tente : « Tout le monde fait ça. Ce nest pas une victoire. »

Et je me demande : Et si elle se trompait ? Pas méchamment. Par habitude. Comme quelquun enfermé dans une chambre sans fenêtres, certain que le soleil nexiste pas. Parce quil ne la jamais vu.

Je me lève, vais dans la cuisine. Allume la lampe.

Lenveloppe orange attend. Je la retourne côté vierge. Je prends un stylo le même bleu quau bureau.

Et jécris :

« Salut. Cest à nouveau toi. Toi de mars deux mille vingt-six. Tu as trente-huit ans. Au travail, lanxiété. Dans la vie, lincertitude. Mais tu tiens.

Tu sais, il y a un an, je tai écrit. Depuis le noir. Un noir si dense quon ne voit plus les murs, croit la pièce sans issue.

Aujourdhui jai reçu cette lettre. Et tu sais quoi ? Je ne me suis pas reconnu sur la photo. Il ma fallu trois secondes pour comprendre que cette silhouette terne, cétait moi.

Trois secondes, cest une année entière.

Cette fois, jécris avec de la chaleur. Alors, si tu lis ceci, une autre année est passée. Tu as tenu, encore.

Aime-toi. Tu en es digne.

Ton Rémi, mars deux mille vingt-six.

P.S. Si tes épaules remontent, relâche-les. Là. Comme cela. Bravo. »

Je plie la feuille, la glisse dans la même enveloppe orange, note mon adresse.

Jouvre lordi. Capsuledufutur.fr. Envoi programmé mars deux mille vingt-sept. Je scanne la lettre. Cette fois, je refais un selfie, sous la lampe, au même endroit.

Le visage est différent. Pas gris, pas éteint. Fatigué, évidemment, mais vivant. Les lèvres esquissent un calme, discret.

Je valide. Cinq euros. Je règle. Je ferme lordi.

Je mavance à la fenêtre.

La nuit parisienne scintille, neuvième étage, lampadaires, files de phares, rectangles dorés de fenêtres lointaines. Saison douce, mars, deux degrés dans lair.

Je ressens le froid sous mes pieds, et soudain mes épaules retombent delles-mêmes.

La voix tente une protestation.

Je lignore.

Je contemple la ville, pense à celui que je serai dans un an, recevant la lettre. Peut-être un autre boulot, ou pas, peut-être ailleurs que Montreuil, ou pas, en couple ou non aucune importance.

Ce qui compte, cest quil y aura une photo, avec ces mots : « Regarde-moi. Tu sauras doù tu viens ».

Dans un an, il regardera. Il verra.

Je souris. Jéteins la lumière. Je retourne me coucher.

Dehors, la nuit de mars. Légère pluie sur lasphalte.

Dedans, le silence.

Sur la table, lenveloppe orange et sa nouvelle lettre.

***

Au matin, je me réveille à sept heures, sans réveil. La lumière de lest, blanche, neuve. Pas celle, orangée, des couchers. Différente. Promesse de renouveau.

Je me lève. File à la cuisine. Fais chauffer de leau.

Lenveloppe est là, la photo aussi. Je ne relis pas. Je les dispose religieusement, comme on range ce qui compte.

Jouvre un placard, sors un petit cadre en verre, jamais utilisé. Jy glisse la photo dil y a un an. Je laligne sur létagère avec mes livres.

Visage terne, cernes, chignon de travers, pull ramolli.

Pas pour rappeler la douleur. Pour ne pas oublier le chemin parcouru.

Leau bout. Je me sers un thé, la tasse chaude serrée à deux mains. Face à la fenêtre, je crois entrevoir mon reflet : visage sans fard, habillé maison, les doigts autour de la tasse.

La voix intérieure se tait.

Je finis le thé. Mhabille. Prends mon sac. Sors.

Sur le palier, je vérifie mes épaules.

Elles sont basses. Calmes. Détendues. Simples : mes épaules.

Je ferme la porte et pars travailler.

Sur la table : enveloppe orange, lettre neuve, photo neuve, prête à partir.

Dans un an, il reviendra. Jouvrirai. Peut-être ne me reconnaîtrai-je pas. Parce quen un an, tout change.

Ou presque.

Lécriture restera la même. Les longues barres sur les t, la boucle du r. Depuis le collège. Toujours.

Et dans lenveloppe sera glissé la phrase la clé, lessentiel : « Tu as tenu avant tu tiendras encore ».

Mais cette fois, elle est écrite depuis la lumière.

Et non plus lobscurité.

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Lettre écrite par soi-même
VIVRE POUR SOI-MÊME.