Le prix de sa nouvelle vie
Claire, il faut que je te dise quelque chose. Ça fait longtemps que jy pense.
Claire Moreau était devant la cuisinière, une spatule à la main, à mélanger sa soupe. Une simple soupe : pommes de terre, carottes, un peu de céleri. Elle ne sest pas immédiatement retournée. Le ton de son mari était différent, pas celui quil avait pour parler factures ou râler sur le boulot. Il y avait quelque chose de lourd, de préparé dans sa voix.
Je técoute, a-t-elle dit, continuant de remuer.
Non, tu nécoutes pas. Retourne-toi.
Elle a éteint le feu, posé la cuillère lentement, et sest retournée aussi doucement.
Laurent Moreau était dans lembrasure de la porte. Cinquante-deux ans, grand, avec les tempes grisonnantes quelle avait longtemps trouvées élégantes. Il tenait son téléphone mais ne le consultait pas, il lavait juste en main.
Je pars, a-t-il dit.
Dans sa poitrine, quelque chose sest contracté sous la côte gauche. Pas de la douleur. Plutôt la sensation quon attend la douleur.
Où ? a-t-elle demandé. Question idiote, elle le savait. Mais aucun autre mot ne venait.
Définitivement. Jai fait mes valises. La valise est dans lentrée.
Laurent
Claire, arrête. Je veux pas de scène.
Je nai pas lintention den faire. Elle a pris sur elle avec une rapidité qui la surprise elle-même. Mais explique-moi. Tu me dois bien une explication, non ?
Silence. Il a changé le téléphone de main.
Jy arrive plus, a-t-il fini par dire. Je me sens pas capable de vivre avec avec une infirme.
Le silence est alors devenu presque solide. Une voiture qui passe dehors, une porte dimmeuble qui claque, des tuyaux qui cognent quelque part. Claire entendait presque son propre souffle.
Quest-ce que tu viens de dire ? demanda-t-elle, très bas.
Je sais que ça paraît dur. Mais tu as demandé. Je ne peux plus passer mes jours à voir ta cicatrice, tes médicaments, tes arrêts maladie. Tu as changé, Claire. Tu nes plus la même depuis lopération.
Je tai donné un rein.
Je sais.
Je tai donné mon rein pour que tu vives.
Je sais, son regard ne fuyait pas, pire encore, il ne séchappait pas. Je ten serai toujours reconnaissant. Tu mas sauvé, vraiment. Mais je ne peux pas, par reconnaissance, passer le reste de mes années à côté de quelquun qui
Qui quoi ?
Qui nest plus la même.
Claire sest reculée vers la fenêtre. Dehors, novembre : le ciel gris, les arbres nus, de grosses flaques sur le bitume luisant. Elle observait les flaques, sans savoir comment réagir : pleurer ? hurler ? Saffaler ?
Il y a quelquun dautre, lança-t-elle. Ce nétait pas une question. Elle savait.
Le silence sest étiré, cétait une réponse.
Oui.
Depuis longtemps ?
Quelques mois.
Elle hocha la tête, le regard toujours vers la rue.
Comment elle sappelle ?
Claire, ça ne sert à rien.
Son nom ?
Camille. Camille Girard.
Âgée de ?
Trente et un ans.
Encore un signe de tête. Tout simbriquait dans une étrange évidence maintenant : ses retours tardifs, ce nouveau parfum quelle navait jamais acheté, le fait quil ne lui demandait plus jamais comment elle allait.
Tu pars maintenant ? fit-elle.
Oui.
Daccord.
Elle a perçu le bruit des roues de valise sur le parquet, le clac sec du verrou qui se referme. Une porte, et puis plus rien.
Elle est restée cinq minutes ainsi, devant sa fenêtre, puis a rallumé la cuisinière, repris la cuillère.
Il fallait finir la soupe.
***
Il y a trois ans, quand on a diagnostiqué à Laurent une insuffisance rénale terminale, Claire na pas hésité. Proposé delle-même. Les médecins ont vérifié la compatibilité. Examens, hospitalisation côte à côte, à la clinique Saint-Antoine, un avril. Elle lui a donné son rein gauche. Longue convalescence après coup, récupération lente pour elle, plus rapide pour lui.
Suivirent plusieurs mois à vivre avec un seul rein, à shabituer à cette idée. Douleurs, fatigue, régime strict, prises de sang tous les trois mois. Une cicatrice sur le côté gauche du ventre, qui pâlissait sans disparaître.
Laurent reprenait des couleurs. Il avait repris du poids, recommencé à faire un peu de sport. Un nouveau costume, un nouveau parfum.
Claire pensait quil renaissait. Elle sen réjouissait sincèrement.
Mais elle sétait trompée.
***
Les deux premières semaines de son absence, elle a travaillé. Sa seule planche de salut. Claire était traductrice à domicile : allemand, anglais, médical, juridique, parfois de la littérature. Fixée à son écran, elle traduisait les mots des autres, par automatisme parce quelle navait plus de mots pour elle-même.
Le soir, elle grignotait nimporte quoi, ne cuisinait plus vraiment. Du pain, du fromage, un œuf à loccasion. Couchée tôt pour fuir le silence pesant de lappart. Levée à quatre heures, fixant le plafond jusquà laube.
Son amie Marion appelait chaque jour.
Claire, tas bien mangé aujourdhui ?
Oui.
Quoi ?
Allez, Marion, cest bon
Quoi, je demande !
Un sandwich.
Ce nest pas un repas. Je viens demain.
Cest pas la peine.
Je viens.
Marion Leblanc, copine duniversité, compagne de galères. Médecin généraliste à la ville, remariée, des petits-enfants le week-end et lhabitude de parler cash.
Le lendemain, arrivée, elle ouvre direct le frigo.
Oh la la, Claire soufflant devant les étagères vides. Tu manges à peine ?
Je mange, tinquiète.
Oui, quoi ?
Des trucs
Des trucs Marion ferme le frigo, la fixe. Tas une tête à faire peur. Toute effacée sérieusement.
Merci du compliment
Cen était pas un, vraiment. Écoute, je vois bien que tu traverses une période dure. Mais faut pas senfoncer.
Je ne menfonce pas.
Tu téteins. Marion sassoit en face delle, lui fait signe de sinstaller. Dis-moi tout. Depuis le début.
Claire sassoit, fixe la table.
Il ma dit quil voulait plus vivre avec une infirme. Voilà.
Marion se tait longtemps.
Quel salaud, finit-elle par dire calmement.
Non. Pas besoin de ça. Tu sais, ça ne maide pas quon linsulte.
Tu devrais être en colère. Cest meilleur que ce que tu fais là.
Marion, jai pas de colère. Jai cherché, mais cest vide, juste froid.
Encore un silence. Marion met la bouilloire, fouille les placards.
Tu sais ce que cest, la vraie dépression ? lance-t-elle, dos tourné. Cest pas juste de la tristesse. Cest le vide. Et cest ce que tu décris.
Je sais.
Tu niras pas voir quelquun, je te connais. Donc réponds-moi au moins : tu continues ton traitement ? Les analyses ?
Oui. Ça, cest machinal.
Cest déjà ça.
Marion trouve du sarrasin, lance une casserole deau, sinstalle, cuisine, sans demander la permission. Comme si cétait normal. Claire craque, éclate en pleurs. La première fois en deux semaines. Pas beau, pas digne, des sanglots laids, que Marion la laisse sortir sans mot.
Pleure, dit Marion. Tas le droit.
***
Décembre passe dans le brouillard. Janvier, un peu plus clair. Le travail aide. Transformer des phrases pour les autres, ça occupe lesprit.
En février, Marion commence à parler de cure thermale.
Faut que tu partes un peu.
Où ?
Aux thermes. Jai trouvé : « Les Sources Claires », à Vittel. Super rééducation, balnéo, marche en forêt Les Vosges sous la neige, cest sublime.
Marion, je ne suis pas invalide.
Non, tas juste besoin de te reposer. Changer dair, cest vital. Tu tournes en rond entre ces murs.
Je parle déjà aux murs, tu crois ?
Tes bête Enfin, jai réservé. Trois semaines fin mars, motif médical. Un droit des anciens donneurs, dailleurs. Rééducation annuelle.
Tu las inventé.
Va voir, cest officiel.
Claire vérifie même pas. Elle sait que Marion a raison. Il faut quelle bouge.
Daccord, finit-elle par céder. Jirai.
***
« Les Sources Claires » étaient comme Marion avait décrit : bâtiment ancien rénové, parc avec sapins, allées sableuses. Vue sur un étang toujours pris par la glace en mars, qui rosit le matin.
Les deux premiers jours, elle sort à peine. Soins, repas, lecture dans la chambre. Un soupçon de traduction, mais tranquille.
Le troisième jour, elle tente une promenade.
Le parc est presque vide. Des retraités sur les bancs, deux femmes scandinaves à la marche rapide, et un mec avec un chien.
Claire marche lentement, écoute le sable crisser sous ses pas et les oiseaux piailler dans les arbres. Elle pense à rien. Ça fait du bien, penser à rien.
Sur un banc, près de létang, elle sassoit pour regarder la glace.
Ça ne vous dérange pas ? lui lance quelquun.
Elle se retourne. Un homme dune cinquantaine dannées, pas très grand, solide, doudoune bleu marine. Il désigne le banc.
Je vous en prie, soupire Claire, se décale.
Il sassoit, fixe létang.
Cest joli, souffle-t-il. La glace tient encore.
Oui.
Mars, et ça tient. Lan passé, on ma dit quen février tout avait fondu.
Je découvre, cest ma première année ici.
Moi, la deuxième. En octobre dabord. Maintenant en mars.
Elle ne demande pas pourquoi il est là, même si ici, tout le monde devine un peu.
Vous êtes arrivée quand ?
Trois jours.
Moi, hier. Il allonge la jambe gauche très lentement, teste. La jambe obéit mal. Grosse cure de kiné prévue.
Elle remarque pour la première fois sa posture : déséquilibrée, pas droite tout à fait.
Un accident ? sort-elle, surprise de sa franchise.
Oui. En septembre. Fracture vertébrale. Aucun pathos. Jai eu de la chance, je marche. Mais pas complètement rétabli.
Je suis désolée.
De quoi ? Vous ny êtes pour rien !
Non, cest juste ça doit être difficile.
Difficile, oui, mais ça fait réfléchir. Petit sourire. Ça a du bon, paraît-il.
Claire se surprend à sourire en retour. Un sourire maladroit, forcé, certes, mais un sourire.
Serge, dit-il, en tendant la main.
Claire.
Ils se serrent la main, brièvement, façon collègues.
Jy vais, dit-il en se levant péniblement. On ma prescrit quarante minutes de marche minimum.
Bon courage.
À vous aussi.
Il sen va en boitant à peine, mais la tête haute.
Claire fixe la glace.
Cest la première fois, en quatre mois, quêtre là est simple. Pas facile, pas joyeux. Simple, et cest déjà ça.
***
Le lendemain, ils tombent ensemble sur le petit-déj. Par hasard. Elle sinstalle près de la fenêtre, cest la seule table libre. Quand il arrive avec son plateau, elle hoche la tête.
Si vous voulez.
Merci.
Ils mangent en silence, il lit sur son téléphone, elle regarde dehors. Il range le téléphone :
Vous êtes traductrice ?
Comment savez-vous ?
Hier midi, vous aviez un dictionnaire allemand. Papier, pas une appli, cest rare
Vous observez tout.
Je fais attention, simplement. Alors traductrice ?
Oui, médical, juridique parfois de la littérature.
Intéressant. Moi je suis architecte. Enfin, je létais. Maintenant à voir.
Pourquoi ?
Les mains, ça va. Le dos on verra.
Vous ne pouvez pas vous passer de travailler ?
Non. Pas physiquement, dans la tête. Il tape le bois de la table. Pas juste un job. Cest une façon de penser, tu vois.
Je comprends. Traduire, cest pareil. Ça change la tête. Quand on arrête, il manque un truc.
Exactement.
Petit silence, confortable.
Vous restez longtemps ?
Trois semaines.
Moi aussi. On risque de se croiser.
Apparemment.
***
Pendant que Claire observait létang et discutait architecte et dictionnaires avec un inconnu, Laurent menait une vie différente.
Il ne comprenait pas lui-même ce bonheur. Après trois ans dhôpital et de dialyse, cette sensation que le corps complote contre vous, soudain, plus rien. Debout le matin sans penser direct aux médocs. Un verre de vin au dîner sans calculer limpact. Ou presque. Des contraintes, mais tout semblait dérisoire.
Camille, cétait la jeunesse, lénergie, la lumière. Trente et un ans, blonde, toujours son portable à la main, des projets pleins la tête.
Regarde ce que jai trouvé ! lui lançait-elle, smartphone levé, photos de randonnée, mer turquoise, falaises La Corse, en avril. Cest pas compliqué, mais splendide. Partant ?
Carrément, disait-il. Parce quil le pouvait enfin.
Ils emménagèrent ensemble chez lui. Camille débarque avec ses cartons, change la place des meubles, achète de nouveaux rideaux. Laurent sen fiche. Les rideaux sont jolis.
Parfois, il pense à Claire. Pas avec regret, enfin plus un malaise diffus, un truc quil refuse dappeler culpabilité. Elle lavait sauvé. Cest énorme. Mais vivre avec quelquun de malade ou quon voit comme malade cest autre chose. Ça vous tire vers le bas. Lui, il voulait sélever.
Cest ce quil se disait. Et il sen contentait.
Au boulot, ses collègues voyaient la différence.
Laurent, tas rajeuni, mon vieux ! Tu nous caches quoi ? blaguait Arnaud en lui tapant lépaule.
La vie est belle, répondait-il. Et pour lui, cétait vrai. En avril ils font la Corse. En septembre, lIslande. Camille veut voir les aurores boréales, Laurent veut tout vivre.
LIslande est froide et sauvage. Ils louent une voiture, filent sur des routes désertes. Camille filme, Laurent respire à pleins poumons.
Il aime cette vitesse. Lidée que ça puisse lui échapper lui fait peur.
***
À Vittel, le temps passe.
Soins, balades, repas. Claire prend des habitudes. Bain aux essences de pin le matin. Marche après le petit-déj, puis sieste, lectures au crépuscule devant la fenêtre.
Serge est toujours dans le même rythme. Ils partent marcher à la même heure, se retrouvent sur les allées.
Trente-six minutes aujourdhui, annonce-t-il, essoufflé.
La prescription, cest quarante.
Je sais, mais jen peux plus. Il regarde la glace qui se tâche de flaques. Je ménerve, cest idiot.
Vous vous remettez dune fracture de la colonne en cinq mois, faut pas sen vouloir.
Il la fixe.
Vous traduisez des textes médicaux, ça sentend.
Hein ?
Vous êtes factuelle. Pas de blabla inutile. Les gens dramatisent ou minimisent, « Allez, cest pas grave », « tes fort », etc. Vous, vous dites juste ce qui est.
Je ne sais pas si tout ira bien, sincère. Je ne suis pas médecin.
Voilà. Honnête. Cest rare.
Et il a raison, pense-t-elle. On lui a beaucoup répété « tu es forte, tout va sarranger », jamais on na juste, honnêtement, parlé.
Comment cest arrivé, votre accident ?
Chantier. Je vais souvent sur place. Les échafaudages, un problème Trois étages plus bas.
Et ?
Et je suis vivant. Toujours factuel. Cest particulier : tu comprends pas tout de suite. Tu réalises que tes là, que ça fait mal, et tu tinformes sur les dégâts.
Ça a été long ?
Long. Il regarde létang. Beaucoup de temps pour réfléchir.
À quoi ?
À ce que jai construit des maisons toute ma vie, mais je nai jamais eu la mienne. À mon fils avec qui je néchangeais plus vraiment. Que ce coup du sort, finalement, cest peut-être pas la fin du monde. Un électrochoc.
Drôle de façon de se réveiller !
La vie nest pas poétesse, dit-il en souriant.
Claire rit. Un rire calme, presque oublié.
Cest la première fois que je vous entends rire.
On se connaît depuis trois jours.
Justement !
Vous êtes marié ? demande-t-elle, directe.
Jai été. Plus maintenant.
Depuis longtemps ?
Quatre mois. Il est parti après que
Elle sarrête, puis continue.
Jai donné un rein à mon mari. Il est parti quelque temps après. Mot pour mot : il voulait plus vivre avec une infirme.
Long silence. Serge ne dit ni wow, ni incroyable. Il ne dit quun mot :
Ça fait mal.
Oui.
***
La glace fond à la mi-mars. Leau devient bleu sombre, brume matinale. Bientôt, ils marchent ensemble chaque jour, cest devenu un rituel. Après le petit-déj, devant lentrée.
Serge avance lentement, Claire adapte son rythme.
Ils discutent beaucoup. Du travail, des chantiers, des langues, du rapport au corps, des cicatrices. Claire parle de la sienne, longtemps cachée, aujourdhui seulement une partie delle-même.
Limportant, cest que notre corps sadapte, explique Serge. Il est honnête, lui.
Vous pensez à votre cicatrice ?
Moi, cest dans le dos. Je la sens. Chaque jour.
Cela veut dire quoi, pour vous ?
Il réfléchit.
Que je suis là. Cest tout. Quelque chose a eu lieu, mais je suis là. Cest assez.
Claire y repense chaque soir. Quelque chose a eu lieu, et je suis là.
Autre philosophie que Laurent, qui voulait tout oublier, recommencer à zéro. Serge, lui, dit : être ici, cela suffit déjà.
Elle ne sait pas encore quoi en penser. Mais ça lintéresse.
***
La deuxième semaine, ils prennent le thé le soir dans le salon. Un coin avec fauteuils, Claire apporte les biscuits que Marion a envoyés, Serge se charge du thé de la machine.
Racontez-moi votre fils.
Antoine. Vingt-six ans. Vit à Lyon, informaticien. Marié, jai vu sa femme une fois, au mariage. On ne sest pas disputés, juste éloignés. Jai toujours travaillé. Il a grandi sans moi.
Vous lui avez parlé après laccident ?
Il est venu à lhôpital. On a parlé. Pause. Cest fou la vie, parfois il faut un drame pour parler enfin.
Je sais. Jai une fille, Jeanne, vingt-trois ans. Quand Laurent est parti, elle voulait venir, jai dit non.
Pourquoi ?
Je voulais pas quelle me voie dans cet état. Je voulais pas quelle me voie en victime. Je suis sa mère.
Être qui alors ?
Moi. Pas celle quon console.
Orgueil ou protection ?
Les deux sûrement.
Elle sait que vous êtes ici ?
Oui. Elle propose de venir le week-end. Jy pense
Laissez-la venir.
Claire le regarde.
Pourquoi ?
Par amour, pas par pitié. Il pose son mug. Jai repoussé Antoine longtemps, je voulais gérer seul. Mais quand il est venu, cétait mieux quêtre seul.
Pas peur quil vous trouve fragile ?
Bien sûr. Mais il voit tout de toute façon, cest mon fils.
Claire acquiesce, et le lendemain prévient Jeanne quelle peut venir le week-end suivant.
***
Laurent, lui, feuillette un magazine, tombe sur une photo du volcan Pacaya.
Camille, regarde ça ! Lascension du Mont Pacaya.
Elle jette un œil.
4000 mètres ? Tu nas jamais fait ça !
Avant, non. Maintenant, pourquoi pas ?
Mais le médecin
Activité modérée a-t-il dit. Il sourit. Cest juste une randonnée, Camille.
Bon, ok. En automne ?
Cest la meilleure période.
Je vais me renseigner.
Elle sort direct le portable. Laurent, magazine en main, rêve devant la photo.
Il ne pense plus beaucoup à Claire. Juste parfois. Quand un ancien ami commun appelle et hésite. Ou en pharmacie, devant son immunosuppresseur, et quil repense à la façon dont Claire rangeait tout dans des boîtes selon les jours.
Maintenant, cest lui qui sen occupe.
Cest possible, apparemment.
Plus besoin dantidépresseurs. Tout roule. À lhôpital, le néphrologue a lair surpris et ravi à chaque contrôle.
Comment vous sentez-vous ?
Parfait, Docteur.
Sport ?
Raisonnablement.
Lalcool ?
Rare.
Le régime ?
Jessaie.
Bravo, souffle le médecin, mais son ton reste prudent. Le rein va bien. Mais ne relâchez pas leffort.
Vous pouvez compter sur moi.
***
Finalement, pas de Guatemala. Camille trouve « plus sympa et plus pratique » daller au Maroc à la Toussaint. Villes, souks, désert. Chameaux.
Ce nest pas de la rando, mais cest magnifique, déclare-t-elle.
Parfait.
Chaleur, trente-cinq degrés. Marchés, négociations, bricoles inutiles à ramener. Super tajines le soir autour de longues tables, arrosés de thé à la menthe. Laurent se sent fatigué, mais se dit que cest la chaleur, le climat, classique.
Le troisième jour, fièvre.
Cest peut-être la bouffe.
Ou un coup de chaud.
Il passe une journée au lit. Repart ensuite. Dernier jour, douleur au flanc droit, là où bat le rein de Claire.
Tu vas bien ? interroge Camille.
Jai mal au côté. Rien de grave.
Tu veux voir un médecin ?
Non. Ça va passer.
De retour en France, le mal disparaît mais reste une inquiétude quil refuse de nommer.
***
Jeanne arrive au centre thermal un samedi. Grande, comme Laurent, le visage de sa mère. Cheveux châtains, yeux clairs, sourcils francs.
Elle serre sa mère très longtemps.
Maman.
Jeanne.
Elles boivent le thé au salon. Jeanne parle de son taf, du nouvel appart quelle partage. Claire lécoute, réalise que sa fille a grandi, quelle na pas vu le temps passer.
Et toi alors ?
Ça va mieux, dit Claire. Cest vrai.
Ici, ça te plaît ?
Oui. Calme, nature, et les gens sont gentils.
Jeanne plonge son regard dans le sien.
Les gens ?
Claire hésite.
Il y a Serge, un architecte en convalescence. Cest quelquun de bien.
De bien, répète Jeanne, sous-entendant mille possibles.
Jeanne
Je dis rien, maman.
Cest ça, tu le dis avec tes yeux.
Je suis contente si tu es bien, voilà, dit Jeanne, sérieuse.
Claire la fixe.
Tu es vraiment adulte, dis donc.
Il était temps, non ?
Serge passe, croise leur regard, sincline.
Bonjour.
Bonjour. Jeanne, voici Serge. Serge, ma fille.
Enchanté, il lui serre la main. Jespère que lendroit vous plaît.
Cest paisible, dit Jeanne.
Serge sourit à Claire. Je ne vous dérange pas plus. À demain.
Quand il séloigne, Jeanne garde le silence.
Maman
Quoi ?
Rien. Juste Cest bien.
***
La dernière semaine à la cure coule doucement, agréablement. Toute la neige a fondu, le parc reverdit, le matin les oiseaux déchaînés réveillent Claire.
Avec Serge, les balades sont quotidiennes. Il marche droit, la kiné fonctionne. Les quarante minutes deviennent une heure puis une heure vingt.
Aujourdhui, une heure vingt-sept, presque sans pause.
Bravo.
La jambe repart. La kiné pense que dans quatre mois, je serai à peu près normal.
Cest une super nouvelle.
Oui. Bref silence. Jai envie daller voir Antoine à Lyon quand on sort dici. Juste pour le plaisir.
Juste ?
Oui, juste. Vous aviez raison, pour votre Jeanne. Elle voulait vous voir par amour. Cétait visible, quand elle est venue.
Vous avez lœil.
Métier darchitecte. On regarde comment ça vit entre les gens, pas juste les objets eux-mêmes.
Claire médite, trouve ça poétique.
Est-ce que je pourrais vous appeler, une fois rentrés ?
Elle sarrête. Il sarrête aussi.
Je veux bien, souffle-t-elle.
Très bien.
Ils repartent, simples.
***
Elle rentre chez elle fin mars. Même appartement, même mobilier, mais tout semble différent. Elle ouvre toutes les fenêtres. Il fait froid mais elle veut aérer. Liste de courses, marché : cette fois, elle prévoit un vrai repas, escalope, légumes, fines herbes, un plat élaboré.
La radio tourne.
Marion appelle à vingt heures.
Alors, rentrée ?
Oui.
Raconte.
Cétait bien, vraiment bien.
Je tentends, ta voix nest plus la même. Pause. Claire, tas fait une rencontre, non ?
Un architecte. Il mappelle demain. On boit le thé ensemble.
Long silence.
Jen suis heureuse, voilà.
Serge lappelle le lendemain. Ils se revoient, sans précipitation, à leur rythme. Restau tranquille dans le cinquième, balades, conversations. Il vit seul, divorcé depuis des années. Son ex épouse refait sa vie, ils ne se parlent presque plus.
On sest quittés bien, explique Serge. Elle voulait de la stabilité, la vie darchitecte nest que mouvement.
Ton fils vivait avec toi ?
Jusquà seize ans, puis il sest envolé. Jétais pas un mauvais père, juste absent.
Un peu, sourit Claire.
En mai, il linvite à une exposition darchitecture. Maquettes, plans, tout ce dont il a tant parlé. Il sarrête devant un modèle de maison.
Ça, cest mon dernier projet avant laccident. Viens, je texplique.
Elle écoute, captivée. Il lui parle lumière, volumes, silence.
Elle est sortie de terre ?
Elle y est presque. Jirai la voir. Tu viendras avec moi ?
Bien sûr.
Cest la première fois quils se tutoient. Un mot, un vrai pas.
***
Ce même été, Laurent sent que quelque chose cloche.
Ça commence avec les analyses. Son néphrologue lappelle directement, ce qui nest jamais bon signe.
Laurent, vos résultats ne me plaisent pas. Je voudrais vous voir.
En consultation, le pronostic est prudent.
Il y a un début de rejet, léger. On va ajuster le traitement, mais il faut vraiment faire attention.
Mais tout marchait Jai rien fait danormal
Parlez-moi du dernier semestre.
Laurent décrit la Corse, lIslande, le Maroc. Le médecin le regarde avec une grande patience.
Le rein greffé nest pas le vôtre. Il marche, mais cest fragile, tout changement denvironnement le perturbe. Jai dû vous le dire, pourtant ?
Laurent ne sait pas quoi répondre.
Il quitte la clinique, rase-mottes, honteux.
Camille apprend les soucis de santé et, au début, se montre attentionnée. Vite, elle sagace, sans le dire mais cest palpable.
Faut que tu restes au calme, dit-elle. Courage.
Mais si ça ne sarrange pas ?
Tinquiète, tout va aller.
Il comprend. Au fond, elle sennuie, elle a signé pour autre chose.
***
En hiver, Claire sait quelle est heureuse. Tranquillement. Elle se lève avec le sourire, attend ses jours.
Serge va mieux, marche vite, taquine sur sa lenteur.
Tu marches bien, maintenant !
Vieille habitude daller doucement. Cest pas si mal.
En octobre, visite du chantier. Petite maison en Bourgogne, les bois sous la lumière dorée, le chantier sent la fin, Serge vérifie tout, Claire observe le paysage.
Il sarrête à côté delle.
Jaimerais que tu habites ici, un jour, si tu veux.
Silence.
Un jour, murmure-t-elle.
Cest un vrai oui ?
Un oui honnête. Je suis lente.
Je sais.
Fenêtres ouvertes sur les arbres dorés.
***
En janvier, Marion appelle.
Claire, tas eu des nouvelles de Laurent ?
Non. Pourquoi ?
Il est hospitalisé. Problème sérieux, sa copine la quitté.
Au téléphone, Marion pèse ses mots. Claire écoute, sent quelque chose se comprimer en elle, mais cest loin, comme un vieux réflexe désormais.
Merci de mavoir dit.
Ça va toi ?
Ça va vraiment.
Elle reste à regarder dehors. Ce nest pas de la joie mauvaise, ni même de la pitié. Quelque chose comme la compréhension silencieuse.
Elle écrit un SMS à Serge.
« Il est venu. Tout va bien. Tes où ? »
Il répond dans la minute.
« Sur les quais. Viens. »
Elle enfile son manteau et sort.
Il fait froid dehors, mais un froid sec, net. Elle marche dun pas tranquille, nul besoin de presser.
Sur le quai, Serge lattend, appuyé contre la rambarde. Il la voit.
Long le trajet ? lance-t-il ?
Métro rapide. Elle sapproche.
Ça va ?
Oui, sincèrement.
Quest-ce quil voulait ?
Recommencer de zéro.
Serge ne dit rien.
Tu lui as expliqué ?
Oui.
Tu crois quil a compris ?
Je ne sais pas. Il était différent, moins bruyant.
La vie change les gens, parfois, dit-il.
Oui, pour ceux qui lacceptent. Les autres, elle les brise.
Ils restent là, au bord de la Seine, leau gris sombre, petits plis sous la bise. Pas de glace cette année, un hiver doux. Claire regarde, puis se tourne vers Serge.
Tu te souviens ce que tu as dit ce jour-là à Vittel ? Que quelque chose sest passé, et je suis là, et ça suffit ?
Je men souviens.
Je ne comprenais pas, avant. Maintenant, je comprends. Suffire, cest déjà énorme. Être là. Avec ce quon a. Cest ça, je crois.
Cest quoi, ça ?
Elle regarde leau, la lumière disparaît derrière les toits.
Tu sais.
Il ne redemande pas, il sait.
Ils restent là, épaule contre épaule, le vent froid mais tolérable, quelque part sur la ville un crépuscule qui sessouffle, rose pâle et silencieux.
Il ne lui prend pas la main tout de suite. Il pose simplement ses doigts contre les siens, doucement, sans urgence, comme quelquun qui sait qu’il a le temps, et que cest exactement ce qui convient.
Elle ne retire pas sa main.
La Seine coule.







