La vengeance de Lison
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La pluie dautomne tombait doucement, hésitant à se transformer en averse. Lison observait la vitre maculée de gouttes du minibus qui la ramenait chez elle. Enfin, pas chez elle : cela faisait longtemps que Lison considérait son studio dans une des tours du 13e arrondissement de Paris comme son véritable foyer. Quant à sa maison elle songeait aux parents, au village de son enfance, là où elle était née, avait terminé le lycée avant de partir étudier à Paris, puis de shabituer à la vie citadine, effrénée et bruyante.
À vingt-sept ans, Lison était fière de son parcours : dabord des études de médecine, puis un beau poste dans un salon de beauté réputé du boulevard Saint-Germain. Elle enchaînait les formations, séminaires, et tout ce quil fallait pour évoluer dans sa profession.
Elle ne serait même pas revenue au village sans ces étranges silences entre ses parents. Quand elle appelait sa mère, son père nétait jamais là. Quand elle appelait son père, sa mère semblait toujours occupée ailleurs.
Maman, ça va chez vous ? demandait-elle.
Mais Françoise éludait : Tout va bien, tout le monde est en forme.
Depuis Orléans, où elle était arrivée en avion, le trajet en car durait à peine deux heures : habituée aux distances, Lison ne trouvait pas la route longue.
Le minibus sarrêta devant la gare routière. Sur la place, tout semblait inchangé depuis lenfance : seule lenseigne du magasin avait changé, de lautre côté de la route, et les arbres avaient grandi. Ici, pas de pluie et un rayon de soleil perçait les nuages. Lison avait prévenu sa mère de son arrivée, mais sans donner dhoraire.
Un taxi attendait, lair un peu désabusé sur la place. Il vint vers elle, roulant sa valise sur lasphalte fêlé.
On va où ? demanda-t-il.
Rue des Tilleuls, numéro 52, répondit Lison.
La maison familiale ouvrait ses volets bleus à Lison, le lilas fleurissait toujours dans le jardin, et près du portail, les bouleaux plantés par son père le jour de son bac penchaient déjà leurs longues branches vers le ciel.
Lison, ma chérie ! Françoise courut ouvrir, bouleversée par la joie, les joues rougies. Ma fille, tu es enfin là ! Je tattendais tant !
Maman, je suis contente aussi, mais ce nest pas une raison de pleurer.
Oh, cest de bonheur ! On ne sest pas vues depuis trois ans !
Lison laissa sa valise dans lentrée, retira bottes et veste, sinstalla sur le canapé, jambes allongées après le voyage, tandis que Françoise la rejoignait pour une étreinte silencieuse de quelques minutes. Lison posa enfin la question qui brûlait ses lèvres et quelle sentait redoutée par sa mère.
Maman, et papa ? Il nest pas là ?
Tu dois dabord manger quelque chose, après on discutera, répondit Françoise, évasive.
Lison remarqua la nouvelle nappe, la vaisselle fleurie quelle navait jamais vue. Les lieux avaient quelque chose détrangement familier mais déjà dépaysant, loin de son univers moderne à Paris.
Les boulettes de sa mère avaient gardé leur moelleux et leur goût denfance. Il y avait des salades de légumes du jardin, des fromages frais, des tartes maison. Un vrai festin.
Dis, il est en déplacement, papa ? Tu sembles si bizarre
Il est en déplacement, Françoise devint sérieuse. Voilà, il faut quon parle et ton père voulait aussi. Mais au téléphone ce nest pas simple pour moi. Et puis tu es toujours occupée Pardon de ne pas te lavoir dit plus tôt, mais ton père et moi nous nous sommes séparés.
Vous séparés ? Lison repoussa sa tasse de thé tiède, se leva, parcourut la maison jusque dans la chambre parentale : plus aucune affaire de son père.
Où est-il ?
Rassieds-toi, je ten prie, murmura Françoise. Ecoute-moi. Oui, parfois ça arrive, même après de longues années. On a décidé, avec Paul, de se séparer.
Mais, maman, vous aviez lair bien ensemble ! fit Lison, vexée à la manière dune enfant.
Fille unique, elle navait manqué de rien, et dès quelle avait compris quil suffisait de demander, elle avait pris lhabitude dexiger. Petite princesse en robe à pois, elle piétinait la moquette : « Je veux ! », et Paul lui offrait bicyclette après bicyclette. À treize ans, elle avait demandé une chaîne hi-fi dernier cri. Les parents venaient dacheter un frigo, mais Paul prit un petit boulot pour exaucer Lison plus vite. Durant ses études à Paris, elle ne connut ni la faim ni la nécessité: le salaire de son père lui était dédié, ils vivaient avec celui de sa mère. Et il fallait reconnaître à Lison une certaine sagesse dans la gestion de largent.
Non, elle nétait pas pourrie-gâtée, bien quon ait exaucé ses caprices. Et à lécole, tout allait bien; les parents étaient fiers de sa réussite au concours de médecine.
Vous êtes séparés et vous ne mavez rien dit ?
Ça ne date pas dhier, sexcusa Françoise, mais ça ne doit rien changer pour toi. Tu restes notre enfant, et ton père taime toujours.
Il a emménagé chez mamie ?
Eh oui, où veux-tu ? La maison familiale, cest chez ses parents.
Je dois lui parler! Lison se leva dun bond, déterminée.
Attends ! Il est parti deux jours dans la région avec Sylvain, il sera là demain.
Maman, cest absurde Vous avez vécu ensemble si longtemps! Il sest trouvé une autre femme, non ?
Françoise soupira, résignée: Oui, il nest plus seul Il est encore jeune, cest humain.
Qui cest? Elle est dici?
Non, elle vient du bourg voisin.
Et elle vit maintenant chez mamie?
Où dautre? Cest la maison que Paul a ouverte.
Lison se prit la tête dans les mains: Et tu restes calme, comme si on tavait volé une poule, et pas ton mari!
Lison, ne temporte pas Ce nest pas facile, mais on a voulu éviter les reproches, à notre âge à quoi bon suser?
Maman, tes vraiment sans résistance! Elle doit avoir au moins dix ans de moins.
Dix ans, mais pas vingt.
Quimporte, pour moi il ta trahie.
Allons, ce nest pas lui le traître. Il sest toujours inquiété pour toi, il souffrait quand tu ne donnais pas de nouvelles, Françoise lui serra la main. Pardon de ne pas ten avoir parlé plus tôt. Paul insistait aussi, mais moi jattendais le bon moment.
Bon, écoute, Lison planta son regard sévère dans celui de sa mère, tu es trop conciliante. Moi, je suis juste; on ne pardonne pas une trahison. Je ne veux plus voir papa.
Françoise retint ses larmes; elle espérait que sa fille se calmerait après un peu de repos.
Effectivement, Lison se remit, enfila un jogging, passa une veste à capuche et sortit. Lair du village létourdissait après Paris. Elle repensa à ses anciens camarades de classe, quelle aurait pu contacter sur les réseaux sociaux, mais elle trouvait cela sans intérêt: elle avait changé, ses priorités nétaient plus les mêmes.
Je vais marcher jusquà la rivière, maman.
Il va pleuvoir.
Ce sera vite fait.
La vieille maison des grands-parents, fatiguée mais debout, apparut au tournant. Lison entra sans hésiter, monta les marches du perron. Dans la cuisine, une femme dune quarantaine dannées, peut-être un peu moins, remuait une marmite.
Cest la nouvelle? demanda-t-elle sèchement.
Vous êtes Lison, je suppose ? Paul ma montré une photo Entrez.
Jsuis chez moi ici, cest la maison de mes grands-parents, trancha Lison.
La femme se recroquevilla : Ne soyez pas injuste Paul vous attendait. Je vais faire du thé.
Écoutez, Irène, elle avait saisi son prénom distraitement, vous devriez faire vos bagages et partir. Ce nest pas votre maison.
Je ne partirai pas sans Paul, et je ne vous ai rien fait, répondit Irène.
Vous avez brisé ma famille, viviez-vous votre propre vie!
Ce nest pas comme ça, vous ne savez pas tout
Un garçon dune douzaine dannées entra, surpris de voir les deux femmes.
Dimitri, va dans ta chambre, ordonna Irène.
Je voulais juste sortir, maman.
Vas-y, daccord.
En passant près de Lison, il la fixa, étonné, ses yeux clairs pétillaient de curiosité.
Tu ne resteras pas ici, promit Lison, puis sortit.
Quittant la maison du grand-père, dont son père Paul était lhéritier, Lison rentra chez elle dun pas rapide, transie dhumidité. « Quel cadeau, papa, davoir laissé une étrangère sinstaller ici! », bouillonnait-elle.
Elle avait envie de crier sa colère à son père, de lui dire combien elle sétait trompée sur lui. Surtout, elle voulait quIrène fût partie. Mais elle savait aussi quelle ne pourrait pas la chasser, et cela la rongeait.
La vie à Paris lavait endurcie; le rythme soutenu et les responsabilités en constante croissance lavaient forgée. Son village natal semblait loin, étranger à sa vraie vie.
Pourtant, cest dans cette maison quelle avait compris ce qui lui manquait, le foyer, la chaleur, ses parents. Elle en rêvait, de repas ensemble, de vieilles photos retrouvées, de rires partagés. Ce divorce la frappait comme un coup de poing. Et malgré lâge et son indépendance, Lison se découvrait vulnérable. Son seul recours: la vengeance, savoir qui avait remplacé sa mère dans le cœur de son père, avec qui il buvait le thé, maintenant.
Où étais-tu? sinquiéta Françoise, voyant rentrer Lison, le visage sombre.
Je lai vue et son fils aussi. Maintenant papa élève même un fils qui nest pas le sien.
Françoise pâlit, met la main à sa gorge, la voix étranglée.
Pourquoi? Pourquoi avoir fait cela?
Maman! Tu trouves ça normal ? Vingt-cinq ans de mariage, tout ça pour ça Tu nas pas envie de te venger? Tu trouves ça juste?
Pourquoi? Je ne veux pas rallumer les conflits. Paul vivait encore ici à cause de toi Cest toi notre amour commun, le seul. Entre nous, il ny avait pas cette vraie passion. Jai pris sur moi.
Tu dis ça pour le défendre, rétorqua Lison.
Non, il ny a rien à défendre. Cest moi qui lai épousé, ce nétait pas par grossesse, je tai eue après. Je lui courais après, jusquà ce quil mépouse, on ta faite par amour, tu as grandi ainsi, puis on a pris des habitudes Quand tu es partie à la fac, il ne restait que toi qui nous liait.
Tu ne me las jamais confié, sétonna Lison.
Comment veux-tu en parler, alors que tu ne viens presque jamais? Paul ma tout avoué, avant même de rencontrer Irène. Il a toujours été honnête Je ne pouvais pas le retenir.
Peut-être que vous auriez dû consulter, partir en voyage, discuter.
À Paris, cest la mode le psy, nous ici, on parle entre voisins, cest tout. Ce nest pas facile, mais quoi, il faut apprendre à pardonner.
Tu étais tenace autrefois, maintenant tu te laisses dériver.
Peut-être, mais jaimerais quon maime, moi aussi, je ne suis pas si vieille! pour la première fois, Françoise fondit en larmes.
Maman, laisse, tes jeune et belle, on se serrera les coudes, la consola Lison, létreignant, séchant ses larmes avec un mouchoir.
Tu naurais pas dû aller voir Irène, répéta Françoise calmée. Elle ny est pour rien, elle a fui un mari violent avec son fils.
Mais elle na rien à faire ici
On ne va pas passer le reste de nos jours à se faire la guerre. Il faut savoir tourner la page, ma fille.
Je ny arrive pas, avoua Lison, je ne veux plus voir papa.
Et moi, tu ne me verras plus, alors?
Voyons maman, toi jamais!
Peut-être tomberai-je amoureuse à mon tour Tu te souviens de Sophie Giraud, ta copine de classe ?
Bien sûr, Lison se rappelait Sophie, leur complicité enfantine, leurs promesses de rester amies. Mais le tourbillon de Paris avait tout balayé.
Sophie ? Oui, je me souviens, toujours une tresse, puis une queue de cheval
Sa mère est décédée il y a trois ans. Sophie, mère maintenant, peine à faire face. Son père, André, passe souvent donner un coup de main
Elle a un enfant ? Elle est mariée ?
Oui. Et André maide parfois Tu me juges?
Non, maman, je comprends. Mais il faudra du temps. On croit toujours que la famille ne changera jamais, quon fêtera ensemble les prochains Noël. Là tout a volé en éclats. Jai beau être adulte, gérer mon boulot, lamour, mes responsabilités je doute de tout, même de mon couple.
Arrête, tu réussiras! Dommage que Sophie soit à Toulouse, sinon vous vous seriez revues.
Oui, Sophie, volontiers, papa, non ninsiste pas, trancha Lison, puis alla préparer son lit.
Le retour de Paul se fit attendre trois jours de plus, coincé à Nancy. Il appela, insista, mais Lison refusait de décrocher, submergée par la colère dès que le nom dIrène lui revenait.
Enfin, son père revint, débarquant en Citroën devant la maison. Lison trouva quil avait vieilli, la fatigue pesait dans son regard, il semblait mal dormir.
Tu refuses de me parler, de membrasser? demanda-t-il.
Pourquoi? Tu as une nouvelle famille, un nouveau fils maintenant.
Cest celui dIrène, Lison, ce nest pas le tien. Toi, tu es ma vraie fille, pardonne-moi
Au revoir, papa, dit Lison, puis elle ferma la porte.
Paul échangea quelques mots discrets avec Françoise, puis repartit.
Cétait la veille du départ. Lison décida daller vraiment jusqu’à la rivière, traverse le sentier quelle connaît par cœur. Elle observa trois garçons lancer leur vélo à toute allure, reconnut le fils dIrène. Soudain, un cri: lun deux avait chuté sur un tas de planches, le vélo renversé. Lison courut; Dimitri, fils dIrène, sétait planté un clou dans la cuisse, la cheville tordue. Elle lui glissa sa veste sous la tête pour amortir le choc et prodigua les premiers soins.
Tiens, le coup, tout ira bien, rassura-t-elle, puis elle téléphona à Paul, expliquant la situation.
La Citroën arriva peu après, Irène, en robe de chambre, échevelée, jaillit, affolée.
Dimitri, mon chéri!
Vite, en voiture, ordonna Lison.
Quest-ce que tu lui as fait? cria Irène, dépassée.
Paul souleva le garçon, Lison sassit près deux.
Aux urgences de lhôpital de la ville voisine, tout était calme à cette heure.
Vite, un médecin ! héla-t-elle auprès de la veilleuse.
Un interne et une infirmière prirent le relais. Irène et Paul, anxieux, guettaient à la porte. Ça ira, on va soccuper de lui comme il faut, il aura vite moins mal, expliqua Lison.
Irène était anéantie, Paul regarda sa fille, ému. Lison décida de rentrer, sans plus denvie daller à la rivière.
***
Le lendemain, en fin de matinée, Lison et Françoise attendaient le bus sur la place, sous le ciel bas et menaçant. Lison jeta un coup dœil autour delle, prise dun sentiment de mélancolie. Ce départ ne ressemblait pas à ce quelle avait imaginé.
Arriva une vieille Peugeot. Un homme portant un gamin sur ses bras, et une jeune femme sapprochaient.
Le visage de Françoise sillumina : Tu vois, Lison, cest Sophie!
Lison reconnut dans la jeune femme un peu enrobée son amie de jeunesse. Dommage que ce soit court, lança Sophie, je tenais tant à te voir!
Tu me reconnais, Lison ? demanda lhomme, tenant le petit. André, le papa de Sophie. Tu te souviens, on vous a emmenées, ta mère et moi, le jour de la rentrée: Sophie saccrochait à moi, toi à Paul !
Je men souviens, sourit Lison.
Lison nota à toute vitesse son numéro, le donna à Sophie. Mais soudain, la Citroën sarrêta. Paul, Irène et Dimitri en descendirent, le garçon boitillant.
Ils sapprochèrent, timides. Lison, regarde, je tiens presque debout, claironna Dimitri, rompant le silence.
Je savais que tu serais courageux Ne mappelle plus « madame », appelle-moi simplement Lison.
Lison, pardon pour hier murmura Irène. Mon fils, cest tout pour moi, comme tu les pour ton père.
Lison regarda tous ces gens venus la saluer, et comprit enfin: ici, dans ce coin de France, on appartient les uns aux autres. Le bus approchait, Françoise pleurait doucement; des larmes silencieuses roulaient sur ses joues.
Allons, maman, ça suffit ! Lison reviendra, hein? Paul plongea son regard dans celui de sa fille, couleur noisette, comme lui. Elle sentit une chaleur la pousser vers lavant, imperceptiblement, assez pour que Paul lenlace, lembrasse sur les joues, le front, comme une enfant. Lison lentoura du cou, retrouvant un instant la petite quelle avait été.
Reviens-nous vite, daccord ? insista-t-il.
Promis, maman Papa Sophie Je reviendrai. La valise était dans la soute. Par la vitre, elle essayait dimprimer chaque visage.
Même à travers la vitre du car, elle entendait :
Reviens !
Je reviendrai, cest certain, murmurait-elle en agitant la main. Ce serait trop injuste sinon.
Le car sébranla sous le ciel gris; sur la place abîmée, restaient ceux qui pensaient à elle, ceux qui laimaient. Et à travers la déchirure des nuages, le soleil perça, dardant ses rayons sur ces gens, sur ce bus, comme pour leur offrir un peu de chaleur.







