Tu ne vas pas me croire, mais chez les Dupuis, cest lapocalypse ! Sérieusement, je devais ten parler tellement c’est à la fois tragique et comique.
Cen est trop ! souffle Solange, la mère, en tapotant délicatement le coin de ses yeux avec un mouchoir brodé, et franchement, le soupir quelle pousse ferait fondre la glace dun iceberg. Son mari, François, la regarde paniqué :
Solange, tu fais une crise ? Que se passe-t-il ?
Oh, fiche-moi la paix avec tes gouttes, François ! Tu nas donc rien compris ? Cest la honte, la HONTE ! Notre nom est traîné dans la boue ! Regarde-la ! Même pas un soupçon de remords !
Et là, tu as leur fille unique, Camille Dupuis, littéralement le flegme incarné. Pas une larme, pas une mine défaite, rien. Madame ne seffondre pas, elle dévore tranquillement des cerises sur la terrasse, balançant nonchalamment ses superbes jambes sur la rambarde des jambes, je te jure, dignes de sa grand-mère, ex-danseuse étoile de lOpéra Garnier. Camille pioche une cerise dans le grand plat peint main, la croque, puis, bien visée, lance le noyau dans les hortensias du jardin. Autant te dire, la scène fait grimacer sa mère à chaque fois.
Camille ! Arrête-moi ça tout de suite ! Tu nas pas limpression dêtre vulgaire ?! Nous devons discuter sérieusement, mais toi, tu tu
Solange lève les bras au ciel puis file dun pas sec, sûrement pour senfermer et rouspéter sur ses gouttes.
François sapproche, hésitant :
Camille, ma chérie, tu plaisantes ?
Pas du tout, papa. Et si tu pouvais dire à maman que ses projets de mariage arrangé, cest mort davance. Hors de question dépouser Jérémy, quelle se fasse une raison.
Mais tu lui brises le cœur, tu te rends compte ?
Arrête, papa, nexagère pas.
Tu ne veux pas y réfléchir encore ?
Non. Tout est dit, jai déjà refusé. On sest parlé aujourdhui, cest réglé. Tu veux que je répète ? Pas de mariage, point.
Là, Solange fait son entrée dramatique depuis le salon, des sanglots plein la voix.
Que vais-je dire à tout le monde ? Le traiteur est réservé, les invitations sont déjà parties !
Mais maman, je ne tai jamais demandé denvoyer ces cartons, lui répond Camille, hyper calmement. Tu tes emballée à toi dassumer.
Tu es cruelle, ma fille ! Je ne voulais que le meilleur !
Et comme dhabitude, ça dérape, non ? poursuit Camille en esquissant un sourire taquin. Jai bien le droit à mes propres projets, tu crois pas ?
Solange essaie de prendre le dessus, voix éraillée :
Camille ! Tu dépasses les bornes !
Pour linstant, tout va bien. Camille se lève, emballe les tasses de thé froid encore intacts, soit dit en passant et file à la cuisine, tout en lançant un « Je te rassure, maman, trois tasses jarrive à laver sans tout casser ».
Solange savachit sur la chaise. Et là, elle balance à son mari, dramatique :
Elle a le caractère exact de ta mère ! Les mêmes intonations eh ben, quelle punition.
Faut dire quau début du mariage, Solange nencadrait pas sa belle-mère, Jeanne Dupuis, la fameuse ancienne étoile. Solange sétait mariée tard, persuadée que son expérience imposait le respect. Sauf que Jeanne nétait pas franchement disposée à changer ses petites habitudes pour une belle-fille arrivée tardivement dans la maison !
Solange, ma chérie, c’est quoi ce parfum ? lui chuchotait Jeanne dès quelle entrait, en plissant le nez, un sourire en coin.
Ce sont mes nouveaux parfums, ils ne vous plaisent pas ?
Il faut avouer que cest costaud ! Un peu moins et cétait parfait Une touche au poignet, pas la bouteille entière !
Solange, qui avait effectivement la main lourde sur les fragrances, boudait ensuite dans son coin en se plaignant à François :
Pourquoi elle me chambre tout le temps ?
Maman est comme ça avec tout le monde, cest son style
Quelle en change, sinon je dis pas ce que je me permettrais ! Et au fait, arrête de mappeler ma chérie, tu SAIS que je supporte pas ce mot !
Evidemment, Jeanne na jamais rien voulu modifier. Ses petites piques bien senties ont régulièrement provoqué de grosses disputes, jusquau fameux compliment au théâtre : Solange, quelle élégance ! On dirait vraiment Jeanne jeune. Quel sens du style, quelle prestance ! Le rapprochement avec la belle-mère la fait tiquer, mais elle devait bien admettre, entre nous, que niveau allure et goût, la vieille Jeanne en imposait.
Finalement, la cohabitation sest stabilisée, surtout après la naissance de Camille, la ptite-fille adorée de Jeanne, sa perle, son double miniature. Solange a mis de côté ses vieilles rancœurs, car Jeanne adorait s’occuper de Camille, ce qui arrangeait tout le monde. Dans cette famille hyper artistique (sauf Solange, qui est dentiste à Bordeaux !), lambiance sest installée douce, tendre. Camille était gâtée sans limite par sa grand-mère et son père, tandis que Solange, plus stricte, rêvait pour sa fille dune vie meilleure que la sienne.
Solange na jamais parlé de son passé. François savait juste lessentiel, mais jamais les détails et il na jamais insisté. Elle lui en est reconnaissante. Elle avait coupé tous les ponts pour vivre au présent.
Avec sa propre mère, Solange navait plus de contact. Cétait lourd comme histoire, je tavoue, mais elle refusait de remuer le passé. Elle gardait, autour du cou, un vieux médaillon : à lintérieur, la photo dun petit garçon bouclé dà peine deux ans. Son fils, Paul, gardé un jour par la mamie, avait eu un accident. Solange préparait un exam, la grand-mère était sortie cinq minutes, chaud de plomb, fenêtres ouvertes, berceau déplacé Et cétait fini. Solange sest effondrée, incapable de manger, de dormir, de se pardonner davoir continué ses études. Son ex-mari était à lépoque en mission à La Réunion. Ils ont divorcé peu après, cétait inéluctable. En rassemblant ses affaires, elle a quitté Lyon à jamais, le cœur vidé.
Et puis, par hasard, elle a rencontré François. Il débarque au cabinet, joue la scène du mec tordu par un mal de dent :
Cest douloureux depuis combien de temps ?
Au moins une semaine, jen peux plus
Vous navez pas idée ! À votre âge, tout de même lui rebalance Solange, façon pas commode.
Jadmets, je suis paumé répond François, scié de douleur, mais avec un sourire désarmant qui fait buguer Solange au point den confondre ses instruments ! Première fois quon lui voyait rougir comme ça depuis des lustres.
Il a pris lhabitude de venir la chercher après le boulot. Sans vraiment parler, ils se sentaient bien ensemble. Quand il finit par lui demander de lépouser, elle hésite :
Je suis heureuse avec toi mais je ne veux pas te mentir : je ne veux plus denfant.
Pourquoi ?
Laisse-moi te résumer. Après, tu réfléchiras et si tu décides de partir, je comprendrai… Parle-en à ta mère, tu ladmires beaucoup, elle aura un avis.
Mais évidemment, François na pas eu besoin de demander conseil à Jeanne. Elle, la ballerine au caractère dacier, nétait jamais du genre à simmiscer. Lui confie tout de même la vérité, elle, clope au bec, sourit tristement, puis déclare :
Tu laimes ? Cest la seule chose importante. Lamour, cest une denrée rare, mon fils. On nen paie jamais trop, on nen porte jamais trop, même si parfois c’est lourd, tu trouveras la force de le porter si cest authentique.
Et hop, le mariage est lancé. Jeanne sort dune armoire ancienne un joli coffret plein de bijoux de famille :
Allez, Solange, tu es des nôtres désormais Prends ce que tu veux, mais attention, ce nest pas pour aller au marché, hein ! Sauf à Marseille, juste pour faire râler les poissonnières et obtenir des prix !
Solange éclate de rire, surprise de retrouver le goût de la joie. Elle apprend la vie aux côtés de Jeanne, et même si elle râle, secrètement, elle est touchée par toute cette affection. Et quand Solange réalise finalement quelle attend un bébé, cest Jeanne qui la devine la première :
Tes toute verdâtre, ma fille. Ça sent la maternité, non ? Bon, accouche chez Sophie, cest la meilleure sage-femme de Paris. Je veille au grain !
Jai peur pas sûr dy arriver
Faut AGIR maintenant, Solange ! On dit merci au destin, on fonce, tu peux compter sur moi et cest tout. Quand je serai une vieille peau invivable, tu repenseras à ce merci, daccord ?
Camille surgit donc dans la famille, superbe poupon et déjà une sacrée voix ! Jeanne débarque à la maternité, extatique :
Jolie pièce, Solange ! Un chef-dœuvre !
Puis, ni une ni deux, elle simprovise nounou, quitte son tailleur griffé, attrape une bassine, rince les couches au savon de Marseille cest meilleur que tous ces produits chimiques !, puis tartine de bisous les petons roses de Camille :
Ma merveille ! Mon trésor ! Que la vie te soit douce !
Tous les conflits sont oubliés, la maisonnée respire enfin.
Alors ok, Solange na jamais oublié Paul En été, François la ramenait deux fois par an vers sa région pas Lyon même, jamais. Ils logeaient juste à côté, vite fait, pour quelle puisse déposer des fleurs, puis filer au plus vite.
Ce train tranquille a roulé jusquaux 10 ans de Camille et la réception dune lettre de la mère de Solange. Personne ne sait ce quelle contenait, à part Jeanne à qui Solange a montré la lettre pour avoir un avis :
Va la voir. Oublier, tu ny arriveras pas, pardonner non plus peut-être. Mais cest ta mère. Essaie de retrouver, ne serait-ce quun peu, la maman que tu as connue enfant. Personne nest parfait, tu sais, et parfois on fait des erreurs immenses. Un mot, un pardon, ça soulage peut-être plus toi quelle. Pense à toi, à Camille, à avancer. Je te soutiendrai dans tous les cas.
Solange est donc partie trois jours. Sa mère na pu que pressentir sa main et souffler, dune voix faible : Pardon. Solange est revenue, épuisée, mais en paix.
Rien nest jamais vraiment apaisé, tu me connais, Solange flippait toujours pour Camille. Trop protectrice, au point que François devait intervenir :
Lâche un peu la bride, Solange, Camille a besoin dautre chose que sa mère, son père et sa mamie Il lui faut un peu dair.
Je comprends pas ce que tu attends de moi !
Arrête de fliquer chaque pas ! Un peu plus de liberté lui ferait du bien.
Ah ouais ? Et TOI, franchement, ça te fait rien si il lui arrive un truc ?!
Mais tu délires ou quoi ? Personne ne veut quil arrive malheur à Camille !
Non mais, les drames, ça arrive vite ! Tu veux que je men remette ?!
À la fin, François capitule. Impossible davancer avec toutes ces angoisses.
Cest encore Jeanne qui a eu la bonne idée :
Inscrivez-la à la danse de salon. Avec un partenaire ! Il lui faut ça.
Bingo ! Camille se lance dans la danse. Son partenaire ? Jérémy, un grand dadais quon aurait pris pour un patapouf mais qui, très vite, est devenu son allié de scène et même, qui sait, plus que ça ? Les concours senchaînent, ils raflent des prix, et toute la famille commence à rêver de mariage, surtout Solange
Mais Camille, à la sortie de son bac, déclare :
Jai décidé, jentre en médecine !
Solange, déstabilisée :
Mais on pensait tous tu ne voulais pas te marier avec Jérémy ?
Je tai jamais rien dit ! Et toi, tas parlé de moi avec ses parents ?!
Eh bien, trois mois pour préparer une belle cérémonie Ce serait si beau un mariage en automne ! Ta grand-mère a de quoi trouver un lieu extraordinaire, avec ses contacts
Mariage ? Qui se marie, Jérémy ?
Petite sotte ! Mais vous, voyons ! Vous serez un couple formidable sur la piste et dans la vie !
Et mon avis, tu ten fiches ?!
Je croyais que tout était décidé, mon cœur
Arrête de mappeler comme ça !
Et là, Camille claque la porte. Plus tard, Solange apprend quelle sest installée provisoirement chez Jeanne…
La réaction de Jeanne ne se fait pas attendre :
Tu croyais quoi ? Que Camille était une poupée quon habille, quon marie ? Mais enfin, Solange, tu la connais pourtant, non ?
Cest ma fille, et je veux quelle soit heureuse ! Jérémy laime !
Mais elle ? Tu tes renseignée sur ses sentiments ?
Je sais ce quil lui faut !
Figure-toi quelle veut être chirurgienne, et cest super ! Tu lui mets des chaînes et tu ne ten rends même plus compte.
Mais Solange sentête : Il y aura un mariage, un point cest tout !
On verra ! ricane Jeanne. Tu ignores qui est ta fille.
Et Camille la prouvé. Elle sest installée chez Jeanne, refusant toutes les tentatives de Solange de la récupérer. Solange na su que tardivement, par François, que Camille avait été acceptée en fac de médecine.
Solange, il serait temps de mettre fin à cette bouderie, non ? Tu préfères vraiment pleurer sur loreiller que de serrer ta fille dans tes bras, en chair et en os, plutôt que de ressasser ce passé ? Arrête, va la voir, Camille tattend aussi.
Tu crois ? Elle sen fiche sûrement !
Solange, cest trop ! Tu souffres, elle aussi. Tu las tant attendue, tant désirée, pourquoi jeter tout ça ? Reprends-toi !
Je sais même plus comment faire Je ne vis plus, François Je respire à peine sans elle. Cest comme avant comme la perte de Paul
Assez ! François la secoue. Camille est là, bien vivante, et tattend ! Viens !
Et ils sont allés ensemble retrouver Camille. On na jamais su ce quelles se sont dit dans la chambre de Jeanne. Mais vu leurs têtes rouges et leurs yeux bouffis, tu peux deviner que tout a été pardonné.
Mais tu connais la vie : ce serait trop simple de sarrêter là ! Trois ans plus tard, Camille sépanouit, résidente en chirurgie. Et devine qui elle retrouve durgence Jérémy, arrivé sur une civière, appendicite en folie.
On se refait confiance ?
Toujours, répond-il, entre deux grimaces.
Eh oui, quelques années plus tard, voilà Camille qui pousse le petit portail du jardin de la maison familiale, le sac sur lépaule, et, talonnée par son fils, Paul :
Allez ! Montre à mamie Jeanne comme tu cours ! Maman, attrape-le !
Le petit éclate de rire et se jette dans les bras de Jeanne qui le serre fort :
Mon trésor ! Que je suis heureuse de te voir !
Maman, salut ! Elle est là, mamie Jeanne ?
Bien sûr ! sourit Solange en embrassant Paul. Elle est partie à Nice, figure-toi ! Encore un nouvel amoureux !
Alors là, mamie, championne. Cest qui cette fois ?
Un peintre, ou sculpteur ? Aucune idée Elle te racontera tout à son retour. Et Jérémy ?
Il est garé devant.
Parfait ! Le rôti est prêt, papa sort la tarte du four. Alors, tu te laves les mains et tu viens à table ! Je pose Paul pour la sieste et je vous rejoins !
Oui, daccord ! Mais tu vas finir par rester pour lui chanter des chansons, comme toujours
Et alors ? rigole Solange en embrassant son petit-fils.
Ça, maman, cest le bonheur !







