L’Accueilli

– Il y a quelquun ? Viviane lança ses sandales sur le carrelage blanchi du couloir, savourant enfin la paix d’un contact frais, et grogna de contentement.

Elles étaient ravissantes, certes, mais d’un inconfort sans nom. Elle sétait laissé séduire par leur allure, oubliant la torture des lanières qui sincrustent dans la peau sous la canicule. Quel supplice pour si peu de grâce.

Viviane ramassa ses sandales et sapprêta à les ranger sur létagère de lentrée Lorsquelle pétrifia. Deux yeux verts, limpides comme une absinthe dans la nuit, la fixaient du coin sombre, à côté de la porte.

Qui êtes-vous ? demanda-t-elle, sans savoir pourquoi, à voix basse.

La créature aux yeux de fée préféra taire son nom. Elle recula encore, campée sur ses pattes arrière, un feulement rauque gonflant lair comme une menace.

Message reçu

Viviane, prudente, posa ses sandales au sol et recula dun pas, attentive à ne pas effrayer le visiteur mystère.

Je ne te veux aucun mal. Respire Je vais me renseigner sur ton apparition. À moins que cela te dérange ? Surprise

Sur ces mots, la bête grogna; on aurait dit un vieux moteur diesel et Viviane en eut un sourire attendri malgré la fermeté du discours.

Moins de tapage, tu veux ? Figure-toi que tu es chez moi. Ici, personne ne blesse qui que ce soit.

Il sembla comprendre lessentiel. Les pattes de devant effleurèrent enfin le sol, et si sa posture trahissait toujours la méfiance, le flot de feulements sapaisa.

Viviane parcourut le couloir, jeta un œil à la salle à manger et à la cuisine, surprise du silence et de la propreté inhabituels. Habituellement, elle slalomait entre les pièges : pièces de Playmobil pointues, pots de gouache rendant la table indélébile, joyeusement acheminés par ses propres enfants à la demande de son mari, grand distributeur dactivités artistiques.

La porte de la chambre enfantine était entrouverte, mais tout était si silencieux que Viviane songea un instant être seule à la maison.

Erreur. Les trois «soleils» de sa vie étaient réunis, assis en tailleur sur le parquet, un immense papier à dessin devant eux, absorbés par une fresque commune.
Tiens donc ! Cest ainsi quon accueille sa mère ? samusa Viviane, observant deux tignasses rousses et une brune fougueuse.

Un « oh ! » général lui répondit; les feutres voltigèrent et Sidonie, la plus jeune, sétala pour masquer le croquis inachevé de tout son petit corps.

Maman ! Ne regarde pas !

Viviane éclata de rire, mains plaquées sur les yeux.

Je ne regarde rien ! Mais qui veut bien mexpliquer quelle étrange créature crache sur moi dans lentrée ?

Hugo, propriétaire de la tignasse sombre, échangea un regard expressif avec ses cadettes et se leva, penaud.

Désolé, maman On voulait te prévenir, on na pas eu le temps. Cest moi qui lai ramené.
Ah bon Mais pourquoi est-il si sauvage celui-là ?

Il a la patte blessée. Je lai sorti des griffes des chiens, en bas.

Linquiétude de Viviane monta dun cran.

On ne ta rien fait, à toi ? Où est-ce quil a mal ?

Maman, ça va ! Je nai rien. Ils le traquaient dans toute la cour, ces chiens. Ce sont ceux de Madame Martin, pas des errants.

Cette meute, Viviane la connaissait Quatre boulettes hargneuses à poil hirsute, idolâtrées par légérie des engueulades du quartier, Madame Martin, qui sévertuait à défendre ses cabots turbulents libérés tôt le matin parce que ses jambes ne la portaient plus. Les mamans de la résidence du 13, avenue de la Gare, savaient bien : avant dix heures, pas question de lâcher les enfants dans la cour.

Les chiens dIrène Martin navaient jamais mordu, mais ils savaient aboyer avec zèle, effrayant même les adultes. Et Irène était une jouteuse redoutable, raillant les amendes et répliquant à qui se plaignait : « Faut surveiller les mômes ! Pourquoi il est seul dehors ton fils, hein ? Besoin de souffler ? Quest-ce que tes pour vouloir des vacances de tes mômes, franchement ! Mes petits, personne y touche. Apprends à défendre les tiens ! »

Viviane connaissait Madame Martin depuis longtemps, et la plaignait malgré son tempérament elle savait les épreuves que la vie réservait à la vieille dame.

Le mari de Madame Martin était respectable, soigné, avenant dans lascenseur, on laurait cru modèle de politesse. Mais derrière les portes closes, il était une terreur. Il ny laissait jamais de bleus visibles, et laissait planer la menace sur Irène et son fils : « Un mot, et vous êtes morts tous les deux, tu as compris ? »

Irène a souffert en silence. Son premier fils, issu dun autre mariage, était son univers. Devenue veuve si jeune, elle sétait remariée pour offrir un père à son fils. Son second époux joua parfaitement le rôle. Lenfant, dupe, appelait vraiment ce tortionnaire « papa » et tout fut fait pour que le secret reste scellé.

Mais il suffit dun mauvais timing une rentrée trop hâtive pour que la violence explose au grand jour. Irène fit tout pour préserver son enfant, qui fut envoyé chez sa grand-mère, tandis quelle purgea sa peine. À sa sortie, elle récupéra son fils, échangea lappartement pour mieux recommencer, naccueillit plus que lui et une boule de poils glanée dans une ruelle, bientôt suivie dune lignée de chiens-ombres fidèles (la première, Isabeau, perdit au fil du temps son nom au profit d« Isa », puis Isa II, Isa III). Leurs cabrioles devinrent la nouvelle musique du quartier.

Son fils suivit un beau parcours, travailla en Savoie, se maria, eut des enfants et invita sans succès sa mère à déménager. Elle préférait vivre en toute indépendance.

Son attachement à ses compagnons à quatre pattes redoubla, les chiens devinrent sa tribu chérie. Ils étaient tous adoptés, et elle clamait quils avaient besoin dun foyer tout autant quelle.

Jamais ces chiens ne touchèrent les enfants de Viviane, qui, chaque semaine, amenait un sac dos à sa voisine, le temps dun thé de courtoisie et de quelques « oh » émerveillés devant les photos des petits-enfants dIrène.

Parmi tout le voisinage, seule Irène savait quHugo nétait pas le fils biologique de Viviane. Elle némit quun seul commentaire, un jour quon épiait la couleur sombre du gosse étranger aux tignasses rousses et blondes de Viviane et son époux : « Quelle importance, à qui il ressemble, vos gosses ? Le grand-père de Viviane, Charles, était tout pareil, avec ses yeux bleus dans sa tignasse noire. Parfois, la génétique est pleine de sottises ! »

Et les ragots prirent fin.

Viviane raconta finalement son histoire à Irène seule.

Avec son mari, ils avaient espéré un enfant cinq ans, vainement. Les médecins avaient beau dire : « Vous êtes en bonne santé. Il faut sarmer de patience. »

Et puis, le destin Sa cousine, Solange, tomba enceinte sans lavoir désiré. Son compagnon labandonna dès la nouvelle connue. Solange, rongée par la tristesse et la rancœur, déclara quelle nélèverait pas cet enfant. Mais la vie lui refusa de choisir : laccouchement la terrassa, laissant lenfant seul au monde.

Viviane nhésita pas. « Je ne peux pas le laisser. Solange était tout pour moi. Son fils doit rester dans la famille. »

Avec laccord de son mari, elle prit Hugo chez elle, pour de bon.

À son retour, personne ne posa plus de questions, sauf Irène, à qui Viviane se confia. Irène la rassura : « Cest toi sa mère, un point, cest tout. Ne laisse jamais le doute sinstaller, ni dans ta tête ni dans celle de lenfant. Un enfant a besoin dun parent ferme, dun repère, pas dune danseuse sur des œufs. Sois solide pour lui. »

Viviane grava ces mots dans sa mémoire. Hugo grandit, et bientôt elle eut deux enfants à elle, Paul et Sidonie. Irène observait dun œil attendri la ribambelle dans la cour.

Mais le temps amenait ses orages. Hugo, adolescent, se montra brutal envers dautres enfants, à lexception de sa fratrie, et refusait dexpliquer ses gestes. Le psychologue de lécole haussa les épaules, « Il grandit, tout ça passera. » Viviane, insatisfaite, se tourna un soir vers Irène.

Je tattendais, viens, installons-nous, dit Irène, en sortant un clafoutis du four.

Autour dun thé, Viviane se confia, sans peur de ses mots. Irène écoutait, ponctuant dune caresse, dune tasse chaude.

Écoute-le vraiment, lui souffla-t-elle. Demande-lui pourquoi, sans juger, laisse-le expliquer jusquau bout.

Viviane promit dessayer.

Cest ainsi que, le soir venu, elle sassit auprès du lit dHugo, effleurant dune main les cheveux sombres, si différents des boucles rousses du petit Paul. Cet enfant était sien, elle le savait.

Hugo grogna dans son sommeil, se blottit contre elle.

Maman ? Pourquoi tu pleures ? Je ne taperai plus, promis !

Ses yeux noirs étaient blessés. Viviane le serra fort :
Raconte-moi, dit-elle tout bas.

Et la vérité tomba, si simple : « Ils disent tous que je ne suis pas ton fils. Que Paul et Sidonie, oui, mais moi, non, parce que je ne vous ressemble pas »

Viviane essuya ses larmes, lui prit le menton :
Cest grotesque ! Tu es le nôtre. Point. Et même ton père. Laisse les autres et leurs ragots. Les gens intelligents ne méprisent pas, ils n’ont pas besoin de cogner pour exister. On en reparle plus tard. Daccord ?

Elle fouilla alors dans larmoire, sortit un vieil album de famille, tout gondolé de souvenirs. Elle montra à Hugo son grand-père, Charles, la tignasse noire, les yeux bleus, sa cousine Solange « Elle était ma sœur de cœur » et conclut : « Tu vois, tu viens de nous tout autant que Paul et Sidonie. »

Tout sapaisa.

Le lendemain, Irène salua Hugo dun grand air en croisant sa silhouette dans la cour :
Tes parents peuvent être fiers, Hugo !

De nouveaux orages survinrent, toujours tempérés par les conseils dIrène. Mais un matin, plus personne ne répondit aux coups à sa porte. Les chiens hurlaient, seuls.

Viviane fit le tour des hôpitaux, finit par trouver Irène.

Merci davoir pensé à mes petits, Viviane ! Il faut les sortir, ils vont tout démolir

Mais pourquoi ne pas nous avoir appelés, votre fils ou moi ?

Je voulais pas déranger, pensais que ça passerait

Il faut apprendre à demander de laide, même quand on est fort.

Viviane soccupa des chiens, Hugo fit de même. Irène rentra vite, les animaux bondirent de joie.

Ainsi Hugo devint le promeneur officiel; il grondait parfois Irène quand elle sortait seule ses chiens. Ils disputaient, riaient de leur complicité.

Ce fut ainsi quHugo put soustraire un jour au museau de la meute un chat inconnu dégingandé, le pelage râpé, mais un noble regard de Chartreux, blessé. Hugo prit un coup de griffe, ne broncha pas.

Dis donc, toi, tu viens dune grande famille. Mais que fais-tu là, seul ?

Le chat, silencieux, se laissa conquérir.

Ses deux cadets, fous de joie devant larrivée du félin, choisirent den parler à leur mère à leur façon. Ils sappliquaient sur le papier, esquissant Viviane portant le chat gigantesque, double de sa taille.

Et vous pensez que ce dessin me convaincra de le garder, ce géant râleur ? Je ny connais rien aux chats !

Nous non plus, maman. On peut aller voir Madame Martin ? Elle saura comment faire !

À ce moment le carillon sonna. Viviane sourit.

Plus besoin dy aller Ouvre la porte, Hugo, et tiens ton ronchon. Madame Irène vient à la rescousse.

Un regard, un sourire conspirateur chez les enfants, et, dans un souffle :

Maman, on peut le garder ?

Je ne lai pas dit ? Sil na pas de propriétaire, il restera. Il faut bien que quelquun laime, lui aussi.

Et le chat restera. Viviane maugréera devant les factures du vétérinaire en maugréant que cest le prix du bonheur : ce bonheur aux yeux verts, désormais fidèle ombre sur son passage, à la fois fierté dHugo et roi de la maison.

Mais les soirs viendront, silencieux, lorsque tout sapaise, Viviane saluera les enfants, caressera la tête du chat et sen ira, le cœur léger, clore la porte sur la paix.

Bonne nuit murmurera-t-elle, effleurant les têtes blondes et rousses, le dos gris du chat.

Et le silence lui répondra. Elle sourira, dite que le bonheur aime la paix. Que tout reste calme. Jusquau matin où recommencent les histoires ordinaires et merveilleuses.

Et, un jour, Irène partira vivre enfin chez son fils, laissant Viviane promettre de veiller sur la bande de chiens. Les adieux auront un goût doux-amer : « Ils vous attendent ! » dira Viviane, caressant la main ridée.

Irène partira, émue, saluée par les enfants agitant la main. Personne ne dira plus quelle était la mégère du quartier, car dans ses yeux brilleront les traces indélébiles de la bonté et dun bonheur encore possible.

Et il y aura encore un petit-fils, inattendu. Puis un déménagement éprouvant mais salvateur, dans la maison spacieuse du fils, où les chiens auront un parc rien quà eux.

Et, quelques fois par semaine, Irène sinstallera devant lordinateur de sa grande-fille et attendra la vidéoconférence.

Bonjour, Tata Irène !

Le grand chat gris plissera les yeux, la tête enfouie sous la main dHugo devenu adulte.

Et tout continuera.

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