Léonie se tenait au milieu de la cuisine, un pot de violette entre les mains. Cétait la violette dÉlise. Élise lavait achetée au marché de la place Monge, le printemps dernier. Elle avait longuement hésité entre trois pots, avait pris celui dont les feuilles semblaient les plus régulières. Installée sur le rebord de la fenêtre, elle larrosait chaque dimanche. Et voilà maintenant que sa belle-mère, Léonie, enveloppait le pot de ses paumes, comme si elle découvrait un objet suspect quil fallait examiner avant de sen débarrasser.
Léonie, quest-ce que vous faites ?
Élise venait de sortir de la chambre, en débardeur et pantalon de coton doux. Camille venait à peine de sendormir après le déjeuner, et Élise sétait offert lespoir dune demi-heure de silence. À la place, du bruit de pas, le cliquetis des verres, le froissement de sacs plastiques.
Je fais un peu de rangement, répondit Léonie sans tourner la tête. Tu las encore mise au mauvais endroit, celle-là. Ici, elle bloque la lumière, Élise.
Elle est là où je lai posée expressément. Ce rebord-là est fait pour elle.
Ça, tu as tort. Côté est. Les violettes naiment pas le soleil du matin, trop direct.
Regardez comme elle pousse bien. Voyez ces bourgeons.
Cest parce quelle est encore jeune. Après, tu verras, elle va sécher. Je vais la mettre là-bas, près du frigo. Il y a une étagère parfaite.
Élise savança et reprit calmement le pot des mains de Léonie. Pas même une secousse, simplement ce geste muet, et la violette retrouva sa fenêtre.
Léonie, sil vous plaît, ne déplacez pas mes affaires.
Le regard que lui lança la belle-mère nétait pas mauvais. Étonné, plutôt, comme celui de quelquun à qui lon explique une règle quil trouvait absurde.
Élise, je ne déplace pas les affaires, je veux aider.
Je comprends. Mais ici, cest ma cuisine. Je décide de lendroit où vont les choses.
Ta cuisine… Léonie haussa les sourcils, puis se retourna vers lévier. Daccord. Si tu veux.
Elle saisit une éponge et se mit à frotter vigoureusement le robinet. Élise la regardait, large dos vêtu dun tricot moutarde, songeuse : « Pourquoi venir un mercredi, sans prévenir ? Pas un appel, rien. La clé tourne, la porte souvre, et te voilà, au milieu de mes casseroles, à expliquer comment organiser ma vie. »
Mais tout cela, Élise le garda à lintérieur.
Camille se réveille vers quelle heure ? fit Léonie tout en nettoyant.
Dici une heure et demie, je pense.
Je vais ranger un peu ici alors, daccord ? Repose-toi.
Élise ouvrit la bouche, puis la referma. Elle dit, dune voix égale :
Léonie, tout est déjà en ordre ici.
Oui oui, je vois bien. Une pause. Le robinet était juste un peu tâché.
Élise se servit un verre deau, but debout près de la fenêtre. Elle observait la violette. Un bourgeon frémissait, violet pur, liseré de blanc. Camille chaque matin fourrait un doigt curieux dans le pot en murmurant « Fleu-r ». Élise corrigeait, « Fleur ». Camille riait et recommençait, « Fleu-r ! »
Le verre posé, Élise retourna dans la chambre. Elle laissa la porte entrouverte. Fermer aurait été une déclaration de guerre, et elle ne voulait pas la bataille. Elle voulait juste que Léonie comprenne delle-même, quelle nétait pas attendue, que cette maison appartenait à dautres vies. Mais Léonie ne le comprenait pas. Ou si, mais elle sen moquait.
Vingt minutes plus tard, une odeur épaisse se répandit de la cuisine. Bouillon familier, riche.
Élise y revint.
Sur la plaque, la cocotte mijotait. Un fumet de volaille, des pâtes ramollies.
Quest-ce que cest ? demanda Élise.
Jai fait une soupe. Poulet-vermicelles. Paul arrive du bureau et ton frigo était vide.
Il y avait du sarrasin, et des boulettes.
Les boulettes dhier ? Je les ai jetées.
Élise sarrêta.
Vous avez jeté mes boulettes ?
Elles dataient dhier, Élise. Tu veux quon sempoisonne ?
Elles étaient très bien. Je comptais les réchauffer. Je les avais faites exprès.
Ne ten fais pas, les boulettes ne valent pas grand-chose. Jai fait de la soupe, cest mieux !
Élise contemplait la casserole. La soupe luisait, les vermicelles gonflés dans lambre du bouillon. Lodeur, délicieuse, la dérangeait plus que tout : elle était née ici, dans SA casserole, avec des produits que Léonie avait sûrement apportés. Cétait maintenant à ELE dassumer ce qui suivrait.
Merci, dit Élise. Mais sil vous plaît, ne jetez plus ce que je prépare.
Je ne voulais que bien faire.
Jai compris. Mais plus de déchets, daccord ?
Léonie touilla la soupe sans répondre.
Élise sassit, la regardant faire ses gestes précis, rincer la cuillère, essuyer le bord de la plaque, se déplacer comme chez elle, ouvrant les placards du premier coup, sans hésitation. Cela voulait dire quelle était déjà venue ici, sans quÉlise le sache. Quand elle rendait visite à sa propre mère, ou quelle dormait, ou quelle promenait Camille. Léonie entrait, et elle circulait dans leur vie.
Léonie, demanda Élise soudain, vous venez souvent ici ?
Oh, parfois. Quand il y a besoin.
« Besoin », quest-ce que ça veut dire ?
Léonie se retourna. Visage ouvert, légèrement blessé.
Élise, tu sais bien… Je ne suis pas une étrangère. Paul, cest mon fils.
Oui. Mais cest aussi chez lui, et chez moi.
Et moi alors ? Je ne peux plus entrer ?
Vous pouvez, dès lors que vous prévenez, et si nous sommes daccord.
Longue pause. Le regard de Léonie se perdit un instant, mélange détonnement et de vexation, qui, Élise le savait, deviendrait bientôt un coup de téléphone à Paul.
Enfin, soupira la belle-mère. Comme tu veux.
La soupe resta sur la plaque. Léonie partit une heure plus tard, Camille dormait encore. Elle embrassa sa petite-fille à travers la porte close« tout doucement, elle dort »et sen alla, emportant ses clés.
Le soir venu, Paul rentra et huma aussitôt lair.
Maman est passée ?
Oui.
Ça sent bon…
Paul…
Il déposa sa veste, se tourna.
Quoi ?
Elle est venue sans prévenir. Elle a jeté les boulettes préparées hier. Elle a déplacé mes affaires. Elle sest promenée dans lappartement.
Élise, elle voulait juste aider.
Je sais. Tu me las déjà dit. Mais je veux que tu lui expliques. Quelle avertisse avant de venir.
Il coupa un morceau de baguette, mâchonna.
Je vais lui parler.
Tu dis ça chaque fois…
Alors je lui répéterai.
Élise servit la soupe. Il goûta.
Elle fait de bonnes soupes, tu sais…
Il comprit aussitôt.
Élise mangea sans un mot.
Quelques jours plus tard, Léonie revint. Cette fois, un vendredi, vers deux heures. Camille criait dans son berceau, réveillée de la sieste, quand Élise entendit le déclic de la porte.
Réveille-toi, ma jolie ! La voix, chaude, emplit lappartement. Cest mamie !
Les pleurs cessèrent. Camille sarrêtait toujours quand venait Léonie. Élise ignorait sil fallait sen réjouir.
Dans la chambre, la belle-mère avait déjà pris Camille dans ses bras, tournant sur elle-même.
Bonjour, dit Élise.
Bonjour, bonjour ! Léonie collait la fillette contre elle. Elle ma manqué ! Tu mavais appelée ?
Non, jétais juste là, à côté.
Jentre toujours en douceur, tu sais, sans déranger.
Elles allaient en cuisine. Élise faisait du thé. Camille, installée sur les genoux de sa grand-mère, croquait du pain et du beurre que Léonie avait sorti dun de ses sacs, avec autre chose quÉlise ne vit pas tout de suite.
Jai apporté un gâteau, fit Léonie. Un biscuit du pâtissier du coin. Camille adore ça.
Camille ne mange pas de gâteau.
Comment ça ?
Elle na que deux ans et demi. Je nintroduis pas le sucre en grande quantité. Elle a déjà mal réagi à une crème au chocolat.
Là, cest vanille. Pas de chocolat.
Léonie, sil vous plaît.
Élise, un tout petit bout ne tuera personne ! La voix de Léonie demeurait douce, caressante, pire encore que si elle criait. Jai élevé le mien comme ça, il nen est pas mort.
Votre fils et la mienne sont deux enfants différents. Camille réagit différemment.
Tu tinquiètes trop…
Peut-être. Mais là, je vous demande de ne pas donner de gâteau.
Moment de silence. Camille tendait la main vers le sac. Léonie lécarta, discrète.
Très bien. Pas de gâteau, concéda-t-elle.
Merci.
On but le thé. Camille sur le sol bricolait une casserole et une grande cuillère en bois que sa grand-mère avait trouvée, sans demander, dans le tiroir. Elle était propre, Élise laissa faire.
Paul, ça va au bureau ? demanda Léonie.
Il est fatigué.
Il la toujours été, déjà petit. Il se donne à fond, puis sécroule… Elle touilla son thé. Il lui faudrait des vacances. Vous comptez partir cet été ?
On ne sait pas encore.
Je pourrais garder Camille. Chez moi à la campagne, cest calme. Un peu dair.
Jy réfléchirai.
À quoi bon réfléchir ? Cest réglé. Disons, juillet.
Léonie, jai dit : jy réfléchirai.
Le regard croisé fut long. Puis Léonie se retourna vers Camille.
Viens, ma chérie.
Camille trottina sur le lino, Léonie la serra contre elle, respira ses cheveux.
Élise lavait les tasses, regardait la violette sur la fenêtre. Le deuxième bourgeon presque épanoui.
Naturellement, Léonie sortit le gâteau alors quÉlise prenait un appel. Quand elle revint, elle trouva Camille, le poing collant de biscuit, regardant sa mère, tandis que sa grand-mère arborait un sourire de petite victoire.
Léonie…
Juste un petit morceau, Élise. Elle la demandé.
Elle demande tout ce quon lui donne. Cest une enfant.
Justement, une enfant. Ne crains pas tant de choses.
Élise retira délicatement le biscuit des doigts de Camille, lui tendit une pomme. Camille saisit la pomme, retourna à sa casserole.
Je vous ai demandé de ne pas lui donner de gâteau, dit Élise, tout bas.
Elle en voulait, jai expliqué.
La prochaine fois, dites-lui non. Vous êtes ladulte.
Léonie se leva, ramassa son sac.
Je crois que je vais y aller.
Bien.
Tu es énervée…
Non. Je vous demande de respecter mes règles quand vous êtes ici.
TES règles… Léonie boucla son sac, lair entendu. Très bien.
Elle partit. Camille la salua : « Au revoir ! » Léonie répondit tout bas depuis le hall : « Au revoir, mon soleil. » La porte claqua.
Élise rangea le gâteau dans son sachet, lappuya près de la sortie pour ne pas loublier.
Le soir, Paul dit de nouveau : « Elle aime Camille, tu sais »
Je sais.
Alors, cest quoi le problème ?
Élise garda le silence longtemps, puis : Paul, tu comprends quelle vient quand elle veut, fait ce quelle veut, sans me demander mon avis ? Cest notre maison. Je ne devrais pas avoir à lutter pour choisir ce que mange ma fille.
Paul restait sur le canapé, le téléphone à la main. Puis il posa lappareil.
Cest elle qui nous a aidés pour lappartement, Élise.
La voilà, la racine.
Élise croisa les mains sur ses jambes.
Je sais.
Sans elle, on louerait encore pour cinq ans.
Je sais, Paul.
Peut-être… un peu de patience, alors…
Quoi ? Me taire ? La laisser entrer sans annonce et faire tout ce qui lui plaît, seulement parce quelle a payé ?
Il ne répondit pas.
Ce nest pas ainsi que ça marche, dit Élise. De laide, cest de laide, ce nest pas une clé pour entrer à son gré.
Il reprit son téléphone.
Je vais lui parler.
Tu las déjà dit deux fois.
Je lui reparlerai, Élise. Tu veux que je fasse quoi ?
Elle aurait voulu quil comprenne sans les mots. Mais elle voyait quil ne voulait pas comprendre, car comprendre impliquerait dagir, une dispute, et cela lui pesait.
Rien, souffla-t-elle. Bonne nuit.
Elle alla voir Camille.
La fillette dormait, bras en croix, visage dans loreiller. Élise la tourna doucement sur le dos. Camille grogna, ne séveilla pas. Là, dans lombre, Élise écoutait sa respiration.
Une semaine passa. Puis une autre.
Léonie appela un samedi matin :
Élise, je voulais passer demain. Ça vous va ?
Demain, on est occupés.
Occupés comment ? Paul ma dit que vous seriez là…
On sera là, mais on a des projets. Une autre fois, peut-être ?
Pause.
Jai acheté un jouet pour Camille, je voulais lapporter…
Vous pouvez le confier à Paul.
Nouvelle pause.
Très bien, la voix était différente. Pas vexée. Seulement différente. Eh bien bon.
À la fin du week-end, Paul dit :
Maman est vexée.
Je sais.
Elle dit que tu la repousses.
Je la repousse seulement sans prévenir. Ce nest pas pareil.
Pour elle, cest la même chose.
Élise pliait le linge sur le lit. Paul, tu choisis le camp de qui ?
Je nai pas de camp. Je voudrais juste que vous…
Non. Ce nest pas une question dentente. Cest une question de qui décide ici. Cest elle ou cest nous ?
Il sassit, regardant Élise ordonner les draps.
Nous.
Parfait. Alors tu lui expliques sérieusement. Plus comme dhabitude. Quelle prévienne avant de venir, quelle respecte mes demandes concernant Camille, quelle rende la clé.
Il releva la tête.
La clé ?
Oui, la clé.
Élise, cest…
Quoi ?
Il fit les cent pas, revint.
Elle le prendrait très mal.
Et ses visites à limproviste, ce nest rien, pour moi ?
Ce nest pas la même chose.
Pourquoi ?
Silence.
Parce que cest une mère, lâcha-t-il enfin.
Et moi, je suis la mère de Camille. Et la femme de cette maison. Élise rangea le drap sur létagère. Je ne dis pas quelle ne vienne plus. Mais elle doit appeler. Demander. Respecter ce que je demande. Ce nest pas beaucoup.
Il ne répondit pas. Partit pour la cuisine. Élise lentendit mettre leau à bouillir.
Elle prit un pyjama minuscule dans la panière. Un bouton de canard pendait, à recoudre. Elle le mit de côté.
Deux semaines plus tard, Léonie dit à Paul quelle avait un anniversaire samedi, mais quelle viendrait samedi après-midi si possible. Paul répondit oui, bien sûr. Il nen souffla mot à Élise.
Quand Léonie arriva avec ses gros sacs :
Ah, bonjour. Paul ma dit que tu viendrais.
Alors, jy suis.
Élise laida à décharger. Pommes de terre, oignons, cornichons maison, rôti de porc sous film, pommes, un sac de farine.
Je voulais faire des chaussons au chou, expliqua Léonie. Paul adore ça.
Léonie, vous pouvez…
Tu as un rouleau à pâtisserie ? Jai oublié le mien.
Jen ai un, mais…
Super ! Je fais la pâte pendant que Camille dort.
Déjà, elle se lavait les mains, fouillait dans les placards, retrouvait la farine sans demander. Comme toujours.
Élise quitta la cuisine. Trouva Paul dans la chambre, absorbé dans son téléphone.
Tu lui as dit de venir ?
Il leva les yeux.
Oui. Elle voulait…
Tu aurais pu me demander.
Tu aurais refusé.
Tout était là. « Tu aurais dit non, alors jai évité la question. »
Élise resta muette. Derrière le mur, Léonie faisait chanter les casseroles. Lodeur doignon, de brûlé, puis de chou.
La prochaine fois, tu demandes, dit Élise doucement. Toujours. Compris ?
Paul marmonna quelque chose quelle nentendit pas. Elle partit réveiller Camille qui commençait à bouger.
Les chaussons de Léonie furent réussis : dorés, croustillants, farcis de chou. Camille en mangea un entier, en réclama un second. Léonie rayonnait. Élise mangeait en silence, pensant à ses boulettes, au gâteau au biscuit, à la violette.
En partant, Léonie sarrêta dans le couloir.
Là, dit-elle en montrant un angle, tu devrais mettre une étagère pour les chaussures. Posées par terre, ça fait désordre.
On y réfléchira, fit Paul.
Jen ai vu une, au marché, en bois vrai. Je peux lacheter ?
Inutile, dit Élise. On le fera si besoin.
Le regard de Léonie glissa sur elle, puis sur Paul. Elle enfila ses bottines et sortit.
La porte se referma.
Pourquoi ? demanda Paul.
Quoi ?
Elle proposait juste son aide.
Elle voulait percer une étagère chez moi, sans accord. Ce nest pas pareil.
Il retourna à la cuisine, elle lentendit chiper un dernier chausson.
Le milieu davril était frais. Élise promenait Camille le matin, rentrait pour la sieste, soccupait du linge, repassait, cuisinait. Parfois, lisait un peu si Camille dormait longtemps. Sa vie était modeste, mais à elle.
Un de ces jours-là, la sieste à peine entamée, la serrure grinça.
Le livre retomba sur les genoux dÉlise.
Léonie était déjà là, valise sous le bras.
Ah, tu es là. Parfait. Je fais vite.
Léonie…
Une seconde, Élise. Je voulais juste changer les rideaux. Jen ai trouvé des nouveaux, très jolis. Ceux-ci sont tout passés.
Elle déroulait son paquet dans lentrée. Des rideaux couleur beige, à petit motif, lourds.
Arrêtez, fit Élise.
Léonie simmobilisa.
Quoi ?
Arrêtez, sil vous plaît. Je ne veux pas de nouveaux rideaux. Jaime les miens.
Mais ces rideaux… ils sont tristounets. Ceux-ci sont magnifiques, en promo.
Léonie, Élise se leva Je vous ai dit quil fallait appeler avant de venir. Non ?
Tu las dit.
Vous venez quand même sans prévenir.
Je pensais que tu étais là.
Peu importe. Il faut appeler. Élise sapprocha. Et les rideaux, cest mon choix. Emportez les vôtres, je nen veux pas.
Léonie tint le paquet. Regarda longuement Élise. Puis elle remballa les rideaux.
Très bien, soupira-t-elle. Tu es la maîtresse de maison.
Ce dernier mot résonnait différemment. Comme têtue, peut-être ingrate.
Oui, admit Élise, je suis la maîtresse ici.
Léonie partit sans même un thé. Pour la première fois, elle navait rien laissé sur le feu.
Le soir, Paul annonça :
Maman est triste. Elle dit que tu lui as manqué de respect.
Je nai pas manqué de respect. Jai répété ce quon avait dit.
Elle voulait aider.
Paul, Élise le fixa dis-moi, penses-tu sincèrement quon peut faire tout ce quon veut chez autrui sous prétexte daider ?
Il se tut.
Parce que si oui, on nest pas daccord sur beaucoup de choses. Sinon, alors soutiens-moi. À moi. Je suis ta femme.
Il prit sa main, la garda un instant.
Je vais lui parler, dit-il enfin.
Cela fait cinq fois, Paul.
Élise…
Cinq fois…
Il ôta sa main. Se leva. Sortit.
Élise débarrassa, lava, replaça la violette dun bout à lautre du rebord, côté lumière. Le deuxième bourgeon était ouvert, un troisième gonflait.
Fin avril. Paul allait fêter ses trente ans.
Élise préparait lanniversaire avec entrain. Elle avait trouvé une recette de gâteau : un miellé, crème de mascarpone et caramel au beurre salé. Elle acheta tout, fit les fonds la veille du jour, monta le gâteau la nuit. Frigo jusquau lendemain.
Ils seraient peu : deux amis de Paul et leurs femmes, sa sœur Sophie et son mari. Et bien sûr, Léonie.
Élise dressa la table : salade niçoise, dorade au four, cornichons au vinaigre, charcuteries. Elle voulait bien faire.
Léonie arriva la première. Cette fois, elle avait appelé avant, disant vouloir donner un coup de main. Élise répondit : « Tout est prêt, venez seulement ». Léonie sengouffra aussitôt en cuisine.
Quelle belle table ! Elle détaillait. Poisson ?
Oui, dorade.
Paul préfère le saumon.
Aujourdhui, cest dorade.
Bon… Léonie ajusta une fourchette, à peine. Le gâteau, tu las fait toi-même ?
Oui. Un miellé.
Paul préfère mille-feuilles. Tu nétais pas au courant ?
Il ne me la jamais dit.
Il ne le dira pas, mais moi je sais.
Élise coupa le pain en silence.
Jaurais fait un mille-feuilles, à ta place. Jaurais eu le temps.
Jai déjà fait celui-ci. Il est bon.
On verra.
Les invités arrivèrent. Brouhaha, Camille zigzaguant entre les jambes, caressée par tous, gavée de biscuits. Élise veillait discrètement à ce quon ne la gave pas trop.
Paul rayonnait, riait, discutait, buvait un verre de Bourgogne. Élise lobservait, vivant, gentil, simplement pris entre elle et sa mère, sans comprendre quil avait à faire un vrai choix.
Léonie était en face dÉlise.
Quand le gâteau fut servi, découpé, Léonie sadressa à la femme dun des amis :
Cest un gâteau au miel, quÉlise a préparé.
Il sent bon, fit lautre.
Le miel, cest spécial. On naime pas tous. Il est un peu lourd.
Quelquun coupa une part. Élise se leva, alla ranger un instant.
À la fin du repas, quand Camille sendormait debout, Élise lemporta dans la chambre. Léonie la suivit.
Laisse, je la couche.
Je men occupe, Léonie.
Tu es fatiguée. Donne-moi…
Non, Léonie. Je couche Camille.
Léonie sarrêta. Au salon, des rires, le bruit des verres.
Tu es toujours comme ça, murmura Léonie. Je propose daider, tu refuses. Cest blessant.
Élise se retourna. Camille somnolait sur son épaule.
Léonie, je couche ma fille moi-même. Ce nest pas par dépit. Cest mon choix.
Elle laissa Camille sendormir.
Quand elle revint, les invités séclipsaient. Sophie embrassait Paul, ses amis enfilaient les manteaux.
Léonie, en cuisine, emballait une part de salade niçoise.
Que faites-vous ?
Je prends les restes. Ça va se perdre.
Nous finirons demain.
Il en reste pour un régiment.
Je men chargerai, Léonie.
Jai déjà commencé…
Redonnez-moi la boîte.
La voix dÉlise était mesurée. Justement pour cela, Léonie sarrêta et lobserva avec une attention inhabituelle.
Quest-ce qui tarrive ?
Rien. Donnez-moi la boîte.
Léonie la posa. Silence.
Élise, je ne suis pas ton ennemie.
Je sais.
Jaime Paul. Jaime Camille.
Je sais. Élise rangea la boîte au frigo. Mais jai ma famille. Paul a une femme et une fille. Nous avons besoin despace.
Quel espace ? De quoi tu parles ?
De ceci : vous venez sans prévenir. Vous changez mes affaires, jetez ce que je cuisine, apportez des rideaux sans demander, donnez à Camille des gâteaux contre mon avis, dites devant les autres que mon gâteau nest pas celui quaime Paul. Ce nétait pas vrai, il ne me la jamais dit. Et même si cétait vrai, ce nétait pas à dire devant tout le monde.
Léonie se taisait.
Je ne suis pas votre ennemie. Je suis la mère de Camille. La femme de Paul. Je voudrais de bonnes relations, mais pour cela, il faut des règles. Identiques pour tous.
Tu veux me chasser ? La voix de Léonie était basse. Pas fâchée, presque perdue.
Je vous demande de respecter notre maison.
Je la respecte.
Non. Sinon, vous agiriez autrement. Élise souffla. Saluez les invités, sil vous plaît. On parlera avec Paul demain.
Léonie ramassa son sac, contempla Élise longuement.
Daccord, dit-elle.
Elle embrassa Paul, dit au revoir aux autres. Jeta un coup dœil sur la chambre noire de Camille, laissa la porte. Shabilla, partit.
Paul ferma la porte derrière les derniers invités, revint à la cuisine.
Épuisé, confia-t-il en massant son front.
Viens tasseoir, on doit parler.
Il sinstalla, la regarda.
Si grave que ça ?
Oui.
Elle lui servit un thé. Sassit.
Paul, je voudrais que tu reprennes les clés de ta mère.
Il posa sa tasse.
Quoi ?
Les clés de notre appartement. Je veux quelle te les rende.
Silence. Il contemplait sa tasse.
Élise, elle va
Je sais ce que tu vas dire : elle va soffusquer, elle sest investie financièrement. Sa voix était tranquille. Eh bien pour ça, je propose : on prend un petit crédit, à notre portée. On la rembourse. Elle naura plus cette dette morale qui lautorise à entrer à sa guise.
Mais… Il se leva, fit quelques pas. On finira bien par payer lemprunt, pourquoi encore un crédit ?
Pour que tu naies plus comme excuse : « elle nous a aidés », lorsque tout est sans dessus-dessous.
Je ne dis pas ça…
Tu le dis. A chaque fois.
Il sarrêta à la fenêtre. Une seule lumière brillant en face.
Elle est compliquée, maman. Toute sa vie, tout passait par elle. Après papa, seule avec Sophie et moi. Elle est habituée.
Je comprends.
Elle ne veut pas blesser.
Moi non plus. Mais je te demande de poser une limite claire. Tu nes plus un enfant. Cest ta famille, maintenant, ici. Elle doit comprendre la frontière.
Les clés, ce sera dur.
Possible. Mais ou bien elle respecte les règles, ou elle na pas les clés. Ce nest pas cruel. Cest lordre.
Il se tourna.
Tu las renvoyée ce soir.
Je lui ai demandé de partir après la discussion. Ce nest pas pareil.
Elle était secouée.
Moi aussi, Paul. Quand elle a jeté mes boulettes. Quand elle a donné du gâteau à Camille. Quand elle a critiqué mon gâteau devant toute la famille. Jen ai assez dexpliquer. Je veux que tu fasses les choses, toi.
Il resta longtemps sans mot. Puis :
Elle dira quon est ingrats.
Cest possible.
Que je labandonne pour toi.
Cest possible.
Ce ne sera pas facile, pour moi.
Je comprends.
Dehors, lappartement dormait.
Tu veux vraiment un crédit ?
Je veux une maison à nous, pas à moitié payée par quelquun dautre.
Elle est à nous.
Tant quelle a la clé, ce nest pas le cas.
Il saisit sa tasse, but une gorgée.
Laisse-moi quelques jours.
Daccord.
Je parlerai avec elle.
Daccord.
Des clés, et du reste.
Daccord, Paul.
Il posa la tasse, la regarda.
Le gâteau était bon, dit-il. Vraiment.
Elle ne répondit pas. Elle rangea la vaisselle.
Trois jours, rien. Léonie ne téléphona pas. Paul alla au travail, dîna en famille, un peu las.
Au quatrième soir :
Je lui ai parlé.
Élise le fixait.
Et ?
Ce ne fut pas simple. Il se frotta la tête. Elle a pleuré.
Je sais.
Elle a dit quon ne laimait plus.
Elle dit souvent ça.
Oui. Silence. Je lui ai expliqué pour les clés, les visites, les affaires, Camille.
Elle a accepté ?
Pas tout de suite. Elle disait que tu la manipules. Que tu veux la chasser.
Et toi ?
Jai dit que cétait notre décision, à tous les deux.
Élise soupira.
Merci.
Pour la clé, elle demande un délai. Quelle sy fasse.
Ce nest pas une réponse.
Élise… une semaine. Si ce nest pas fait, jy vais moi-même. Bon ?
Elle réfléchit.
Daccord. Une semaine.
Il acquiesça. Ouvrit son journal du travail.
Pour le crédit, tu sais, je réfléchis aussi. Peut-être tu as raison.
On calculera ça.
Jai un ami à la BNP, il pourra nous conseiller.
Très bien.
Le silence était celui des fins de journée ordinaires. Camille dans la chambre chantonnait, construisait avec ses briques.
Élise passa la voir : la fillette bâtissait une tour, méticuleuse.
Une tour, dit Élise.
Une tour ! fit Camille, empilant une brique de plus.
La tour vacilla, ne tomba pas.
Une semaine. Léonie appela le mercredi : « Je peux passer samedi ? Ça vous va ? » Élise répondit que oui. Léonie vint à trois heures.
Un petit sac, un livre dimages pour Camille, tendu sans cérémonie.
Voilà. Sur les animaux. Elle aime les animaux.
Merci, dit Élise.
Bonjour, mamie ! Camille arriva en courant.
Léonie la souleva, la serra, échangeant un regard avec Élise, indéfinissable. Plus vraiment du ressentiment. Autre chose.
On but le thé. On parla météo, de la maison de campagne de Léonie, il ferait bon cet été. Camille montrait à sa grand-mère la page du renard, du lièvre, de lours.
Lours, dit Camille.
Lours, oui, répondait Léonie.
Au moment du départ, Léonie sortit ses clés, détacha la petite, la posa sur la table.
Voilà. Comme convenu.
Paul prit la clé, la glissa dans sa poche.
Merci, maman.
De rien. Elle termina son thé. Prévenez-moi quand vous voulez me voir, je viendrai. Comme on a dit.
Très bien, dit Paul.
Je ny vois aucun inconvénient à venir seulement sur rendez-vous, fit-elle dune voix neutre, ni chaude ni froide. Je comprends, vous avez votre vie.
Tu seras toujours la bienvenue, maman, murmura Paul.
Elle fixa successivement son fils, puis É lise.
Je sais, dit-elle.
Peut-être était-ce vrai. Peut-être pas. Élise décida de ne pas penser à cela.
Léonie partit à cinq heures et demie. Camille lui fit au revoir par la fenêtre, Léonie répondit, de la rue.
Paul ferma le vasistas.
Eh bien, dit-il.
Eh bien, répondit Élise.
Camille sétait éclipsée dans sa chambre avec le livre. Ils demeurèrent près de la fenêtre.
Elle na pas beaucoup appelé, ces derniers temps, souffla Paul. Cest difficile pour elle.
Je sais.
Tu ne regrettes rien ?
Élise réfléchit, sans pressé, sincèrement.
Non, dit-elle. Je ne regrette pas.
Moi non plus.
Il resta à ses côtés, tous deux regardant la rue. En bas, Léonie marchait, tricot moutarde, sac à lépaule. Elle tourna au coin, disparut.
On devrait bouger le placard, fit soudain Paul.
Lequel ?
Dans lentrée. Elle lavait déplacé, ce printemps. Tu disais quil nétait pas bien placé.
Tu ten souviens ?
Oui.
Élise le contempla.
Maintenant ?
Pourquoi pas.
Ils se rendirent dans lentrée. Le placard collé contre le mur, alors quÉlise laimait en biais, louverture plus aisée.
Paul prit un côté, Élise lautre.
Un, deux, dit-il.
Ils le poussèrent. La porte souvrit, juste comme il faut.
Comme ça, dit Paul.
Comme ça.
Du fond de la chambre, Camille surgit avec son livre.
Maman, regarde, le renard.
Le renard, confirma Élise. Il est rusé.
Rusé ! approuva Camille, et sen retourna.
Élise gagna la cuisine, se servit un verre deau. Sur le rebord, la violette restait à sa place. Trois fleurs ouvraient leurs pétales ce mois, violettes à liseré blanc, pleines. Un quatrième bouton se gonflait, encore bien fermé. Les feuilles, dun vert profond, régulières. Elle navait pas fané.







