J’ai dit non à ma famille

Jai dit non à ma famille

Cest décidé. Je vais léguer mon appartement à Paul. Tu ny vois pas dinconvénient, ma fille ?

Sophie reposa sa petite cuillère. Le tintement sourd du métal sur la soucoupe résonna dans la cuisine un instant.

À Paul ? Il na que trois ans.

Pour quil ait un bon départ dans la vie. Et moi, je viendrai habiter chez toi. Tu vis seule, il y a de la place.

Odette Montigny se tenait dans lentrée, son manteau bleu marine encore sur les épaules. Elle gardait son sac serré contre elle ; une chemise dépassait maladroitement, couverte de tampons officiels. Son parfum, « Nuit Étoilée », celui qu’elle achetait depuis vingt ans place Victor-Hugo, envahissait la pièce. Cela posait sur la petite salle deau de la rue des Peupliers une étrange impression, moite et dense, presque de lélectricité dans lair.

Sophie se leva sans un mot, fila à la cuisine. Elle mit la bouilloire en route. Ses mains posaient les tasses, les petites cuillères, ouvraient la bonbonnière de sucre avec des gestes devenus étrangers. Un mot pulsait dans sa tête : léguer.

Tu veux du thé ? demanda-t-elle, un ton égal.

Oui, volontiers, ma chérie. Sa mère déposa enfin son manteau sur le dossier dune chaise, observa le salon à la lumière tamisée. Il fait un peu frais. Le radiateur marche mal ?

Il marche très bien.

Moi jai froid. Chez nous, avenue de la Libération, il fait bon. Louis veille au grain. Il nhésite pas à faire réclamation, tu le connais.

Sophie posa la tasse brûlante devant Odette. Sassit en face, contempla ce visage familier, ses rides près des yeux, la bouche fine. Soixante-huit ans. Cheveux gris bien coiffés, gilet bleu ciel acheté, daprès le selfie envoyé la semaine passée : « Cadeau de Louis, maman rayonnait dune joie enfantine ».

Le notaire nous attend demain, poursuivit Odette en tournant machinalement la cuillère dans la tasse. Dix heures. Louis sest occupé de tout, il a rassemblé les papiers. Un vrai chef.

Et tu mas demandé mon avis ?

Odette leva sur elle un œil étonné.

Quel avis ? Tu es ma fille ! On est une famille. Lappart restera dans la famille, simplement au nom de ton neveu. Paul deviendra grand, ça lui servira.

Jai la moitié de cet appartement, maman. Sur les papiers. La moitié.

Et alors ? Odette avala une gorgée de thé, fit la grimace. Trop chaud. Tu ny vivras jamais de toute façon. Louis, Claire et le petit ont besoin despace. Moi je viens chez toi, cest tout naturel. Ça ne te dérange pas, hein ?

Sophie chercha du regard la vieille photo au mur, dans ce cadre usé du début des années quatre-vingt-dix. Famille : père, mère, elle-même et Louis. Elle avait onze ans, lui huit. Elle était sur le bord, presque coupée. Louis, au centre, dans les bras de leur mère, bien que déjà grand. Il souriait fièrement. Le père, regard flou, perdu ailleurs. Et elle, droite comme un piquet, les bras le long du corps, visage sérieux.

Tu ne mas pas demandé, répéta-t-elle tout bas.

Te demander quoi ? La tasse sonna contre la soucoupe. Je suis ta mère. Je sais mieux que toi.

Tu as toujours su mieux.

Évidemment. Odette approuva dun hochement satisfait. Louis était ravi. Il dit quaucune mère ne protège ainsi ses enfants.

Sophie retourna dans la cuisine, vida dans lévier le reste de son thé tiède. Elle sattarda à la fenêtre : le soir de novembre bavait sur les trottoirs de Montrouge. Lampadaires allumés, feuilles humides collées au bitume, balayeur en gilet orange tassant des tas feuillus contre le caniveau.

Jy réfléchirai, fit-elle sans se retourner.

Y a rien à réfléchir, ma puce. Demain à dix heures. Note ladresse du notaire.

Je réfléchis, jai dit.

Silence. Sophie perçut les gestes de sa mère : lever, agripper le sac, enfiler le manteau. Pas lourds à la porte. Arrêt.

Tu me déçois, Sophie. Toujours si têtue. Louis na jamais été comme ça.

La porte claqua. Elle attendit jusquà entendre lascenseur avant de retourner seffondrer sur le canapé, tout habillée. Les yeux au plafond, traquant la fissure filandreuse qui venait du coin jusquau lustre. Elle connaissait chaque détour de ce serpent pâle. Depuis combien de soirs comptait-elle ça au lieu de moutons ?

Son téléphone vibra. Un message de Clairette.

« Ça va ? Passe à « LAccueil ». Jai fait des biscuits, recette maison. »

Sophie répondit : « Merci, je passerai demain ». Elle laissa le téléphone sur sa poitrine, ferma les yeux.

Un souvenir sinvita, serrant la gorge. Huit ans. Anniversaire de Louis. Table dressée, invités partis, reste de gâteau, énorme, surmonté dune rose en crème. Elle le dévorait des yeux. Sa mère coupa la part et la tendit à Louis.

Pour toi, fiston. Cest ta fête.

Et Sophie ? demanda Louis, bouche pleine.

Sophie est grande. Elle partagera une autre fois, hein, ma chérie ?

Sophie acquiesça et sortit doucement de table. Elle sallongea sur son lit, le regard en coin sous le plafond, à compter des choses invisibles. Son père entra, tapota ses cheveux.

Ne sois pas triste, murmura-t-il. Ta mère aime Louis. Il est le petit dernier.

Je ne suis pas triste, souffla-t-elle.

Il soupira, repartit. Elle resta, comptant les battements de son cœur.

Le matin, migraine tapie dans la nuque, Sophie séveilla tôt. Douche froide, habits. À la « Chaleur Parisienne », il lui fallait vingt minutes à pied. Ces marches-là, elle en vivait : air piquant, feuilles craquant sous ses pas, silhouettes hâtives emmitouflées, indifférence citadine. Penser à elle, à rien dautre, sans quon la dérange.

Au bureau, lodeur du café fusionnait avec celle des dossiers. Nina, la chef comptable, triait déjà les factures.

Bonjour Sophinette ! Pas le teint aujourdhui, toi.

Si, si. Mal dormi seulement.

Faut que tu prennes des vitamines. Moi cest « Gerbe dOr », tous les matins. Ça pique mais ça marche.

Un hochement de tête. Ses mains lançaient Excel machinalement. Rangs, colonnes, chiffres défilant ; la routine comme un muscle rassurant.

Pour le déjeuner elle ne descendit pas au restaurant dentreprise. Elle enfila sa veste, longea deux rues jusquau parc. Le bassin là, lété bruissant deau, nétait quune cuvette de feuilles détrempées. Elle sassit seule sur un banc, sortit un sandwich sans y toucher, regardant les arbres qui bruissaient de leur automne.

Le téléphone sonna. Cétait Louis.

Elle le laissa sonner et le rangea. Quelques minutes, un texto : « Sophie ? Maman est bouleversée. Rappelle-la vite ».

Elle effaça le message. Croqua machinalement son pain rassis. Colle fade, mâchée lentement, mâchoire lasse. Ses pensées la ramenaient douze ans en arrière, jour de pluie, course jusquà la boulangerie, pain au chaud sous sa veste. À peine rentrée, le pain tendu, sa mère ne la regarda pas. Louis gémit dans la chambre, elle accourut avec du miel.

Sophie, va donc te changer, cria-t-elle dans le couloir Ton frère dort.

Trempée, Sophie senroula dune vieille couverture, température grignotant la peau. Le soir, fièvre. Sa mère entra, posa le thermomètre.

Trente-sept cinq. Cest rien. Un peu de tisane, ça passera.

Le lendemain, elle alla à lécole. Fièvre poisseuse, dodelinant sur sa chaise. Linstitutrice demanda si ça allait. Sophie acquiesça. À la maison, un bouillon fumait pour Louis. Sophie se servit, sa mère retira la soupe.

Cest pour Louis. Il doit reprendre des forces. Toi, prends du pain.

Elle avala son pain, but un verre deau, puis fit ses devoirs, en silence.

Laprès-midi au bureau traîna. Nina la guettait dun regard inquiet.

Tes sûre que tout va bien, chérie ?

Oui, oui.

Le soir, en rentrant, Louis appela. Cette fois, Sophie répondit.

Allô.

Sophie, tu fais des histoires, maman ma dit que tu refuses de signer.

Je nai rien refusé. Jai dit que jallais réfléchir.

À quoi bon ? Lappart ne te sert à rien. Paul en aura besoin. Cest ton neveu tout de même.

Et le mien. Je crois que tu oublies.

Alors tu signeras. Le notaire nous attend.

Silence. Elle écoutait la respiration rageuse de Louis.

Sophie, tu entends ?

Oui.

Quest-ce que tu vas faire ?

Je ne viendrai pas demain.

QUOI ?

Je ne me présenterai pas chez le notaire.

Tu te moques de nous ? Maman a tout préparé ! Jai pris sur mon temps ! Et toi

Louis, cest ma moitié. Juridiquement. Je nai rien signé.

Quel signature ? Tu es ma sœur ! La famille, ça veut rien dire pour toi ?

La voix se brisa en cris. Égoïste, froide, tu las toujours été.

Louis, calme-toi.

Je me calmerai pas ! Tas toujours été jalouse ! Parce que maman maimait plus !

Sophie posa le téléphone, laissa son frère hurler dans le lointain. Elle but un grand verre deau, observant ses mains maigres, sans alliance, jamais.

Quand elle revint, le calme était revenu. Louis avait raccroché, mais un texto safficha : « On parlera quand tu seras calmée. Mais viens demain. »

La nuit, Sophie dormit tout habillée, recroquevillée sous un plaid. Derrière la fenêtre, la pluie battait, traçant des rivières de larmes sur le carreau. Les souvenirs repassaient, en boucle, comme une vieille bobine.

Seize ans. Facteur. Lettre de Bordeaux, de la fac. Admise sur dossier, bourse complète, chambre universitaire. Sophie dansait, étreignant la lettre. Elle courut à la cuisine.

Maman, jai été reçue ! À Bordeaux ! Je suis prise !

Odette, occupée à sa grande casserole de lait, se retourna, prit la lettre, la lut à voix haute, lentement, la rendit.

Non.

Comment ça, non ?

Tu niras pas. Qui va soccuper de moi et de Louis ? Ton père est toujours absent. Louis a son bac bientôt, il a besoin de toi. Et moi alors ?

Mais maman Bordeaux, cest mon rêve !

Des rêves, tu en auras dautres. Tu es une fille, reste ici. Tu te marieras, tu feras des enfants, voilà tout.

Maman

Jai dit non. Et ne va pas te plaindre à ton père. Il est de mon côté. Je le connais.

Sophie traversa la cuisine, la lettre serrée dans la main. Dans sa chambre, allongée, elle ne versa pas une larme. Le soir, elle brûla la lettre sous le robinet de la salle de bains. Elle observa les cendres tourbillonner, charbonneuses.

Le lendemain soir, à table, sa mère annonça au père :

Sophie reste ici. Elle entrera au BTS. Comptabilité, cest bien pour une fille.

Le père la dévisagea. Sophie hocha la tête. Il ne dit rien. Termina sa soupe, partit voir la télé.

Louis réclama de laide en maths.

Je taiderai, promit Sophie.

Minuit, elle heurta son orteil contre le tabouret dans lobscurité, la bouche étouffant un cri. Se massant le pied, elle aspira lentement lair froid. Le lendemain, gonflé, le pied fut oint dun peu dHexomedine par la mère.

Un matin, devant la glace, le visage de Sophie était pâle, les cernes profonds, les cheveux ébouriffés. Elle savonna machinalement, puis sortit.

La journée au bureau tiraillait. Nina montrait les photos des petits-enfants sur son portable. Sourire poli de Sophie. À midi : même banc du parc, les album-photos du téléphone déroulés. Toujours ce même cliché familial au mur, Louis à la rentrée, Louis à la pêche avec leur père. Sophie apparaissait à la marge, parfois reléguée derrière lobjectif.

Vibration du portable. Odette.

Elle ne répondit pas. Un SMS : « Le notaire a attendu. Louis très peiné. Rendez-vous reporté à après-demain. Viendras-tu ? »

Elle effaça, rentra travailler.

Le soir, sur le seuil en rentrant, Sophie entendit des voix sur la cage descalier. Louis et Claire. Louis monta, visage rouge, contrarié. Claire resta en retrait, timide.

Tu en as mis du temps, grogna Louis. Ça fait une heure quon attend.

Pourquoi ?

Pour parler, tu ouvres ?

Sophie ouvrit la porte. Ils sinstallèrent dans le salon. Claire sur le bord du fauteuil, muette.

Tu fais des histoires pour rien, Sophie. Maman est âgée. Elle a besoin de calme. Elle ne gênera pas, ton appart est grand. Elle mérite du repos.

Je nai jamais dit quelle gênerait.

Parfait alors. Tu signes labandon de ta part, on met lappartement au nom de Paul, tout le monde est ravi.

Ce nest pas à lui, Louis.

Et à qui ? Toi ? Tu ny vis pas.

La moitié mappartient. Sur les papiers.

Mais quelle importance, ces papiers ? On est une famille ! On ne compte pas.

Sophie observa son frère qui gesticulait, son ventre bombé sous la ceinture, quarante ans, ouvrier quand bon lui semblait, vivant depuis toujours chez leur mère, nourri, choyé.

Tu travailles en ce moment, Louis ?

Il se raidit.

Quel rapport ?

Juste une question. Tu travailles ?

Oui, au chantier. Hier, jai bossé.

Et tu gagnes combien ?

Assez. Ce sont tes affaires, peut-être ?

Tu payes le loyer ?

Cest maman. Cest son appart.

Je paie la moitié aussi. Depuis quinze ans.

Silence. Claire leva un œil sur Sophie, puis baissa vite la tête.

Tu as de largent, tu vis seule. Nous, il faut tout financer.

Cest pour ça, la donation au petit, non ?

Où est le problème ? Il est petit-fils ! La grand-mère donne, cest normal !

Elle donne sa part, pas la mienne.

Tu as toujours été égoïste ! explosa Louis en se levant. Toujours jalouse ! Maman a raison !

Qua-t-elle dit ?

Que tu es froide, sans cœur. Que personne naurait voulu de toi, voilà pourquoi tu es seule !

Les mots tombaient, lourds. Claire, ratatinée. Sophie, impassible.

Sortez, fit-elle calme.

Pardon ?

Sortez de chez moi.

Tu mets ton frère dehors ?

Oui. Maintenant.

Louis, désemparé, chercha le regard de Claire. Sans réponse, elle se leva, récupérera sa veste.

Louis, on y va, murmura-t-elle.

Vas-y te faire voir ! aboya-t-il à Claire. Il toisa Sophie : Tu regretteras. Maman saura comment tu nous traites. Elle verra qui tu es vraiment.

Porte claquée. Sophie, seule, écouta sévaporer les pas dans lescalier, alla boire un verre deau, les mains stables, vide glacée à lintérieur.

Elle se souvenait, vingt-deux ans, première femme de Louis, prénommée Annick, pétillante. Adoptée illico par Odette.

Installez-vous ici, proposa-t-elle, Marie-Thérèse, le premier soir. Louis na jamais vécu seul.

Annick emménagea. Sophie, reléguée à un lit de camp dans le salon. Trois mois plus tard, elle louait un coin de chambre en périphérie, tout en continuant à payer la moitié des charges, sur demande.

Une aide, ma fille. Ma retraite est maigre. Louis a une famille maintenant.

Toujours, elle apportait, silencieuse. Personne ne remerciait ; cétait normal.

Annick partit au bout dun an, laissant Louis effondré, appelant sa sœur en pleurs.

Viens, je vais mal.

Elle se déplaçait, préparait le thé sucré. Odette caressait la tête de Louis, le consolait.

On te trouvera une meilleure. Une vraie gentille.

Deux ans plus tard, Claire emménagea. Docile. Odette approuva.

Celle-là, elle est bien. Discrète, elle soigne Louis.

Après la naissance de Paul, Claire devint quasi transparente.

Sophie, rare à table, apportait des cadeaux, seffaçait tôt, prétextant la fatigue.

Tu tennuies avec nous, disait la mère. Ta vie est ailleurs.

Sa vie, cétait ce studio rue des Peupliers, le boulot, de longs soirs devant la télé, quelques thés avec Clairette au bar « Le Reflet ». Rien dautre.

La nuit, elle ressassait. Jalouse ? Peut-être. Mais ce nétait pas de largent, mais quil ait eu la tendresse. Elle, devait rester forte, toujours.

Le matin, la sonnette. Odette, debout, tenant un sac doù séchappe une odeur de tarte aux pommes.

Bonjour, ma chérie. Jai fait une tarte, ta préférée.

Sophie fit de la place, la tarte fut posée sur la toile cirée. Découpe franche, croûte dorée, lamelles translucides de pommes.

Louis ma demandé la recette. Je me suis dit que tu en aurais aussi, fit Odette.

Sophie goûta une tranche. Douceur rassurante, souvenir denfance, mais la bouchée était amère.

Cest bon ?

Oui.

Tant mieux. Odette servit le thé, sassit face à elle. Que sest-il passé hier avec Louis ? Il est bouleversé. Claire dit que tu lui as demandé de partir.

Il a été blessant.

Louis ? Il est tendre ! Il sinquiète simplement. La maison est importante pour Paul, tu comprends ?

Jai compris.

Alors, tu signes ?

Sophie posa sa tasse. Regarda sa mère, son visage paisible, ses mains croisées sagement. Elle sattendait à sa réponse, comme toujours.

Non, maman.

Comment ça, non ?

Je ne signerai rien.

Odette se figea, la tasse suspendue.

Tu plaisantes ?

Non, maman.

Mais Mais pourquoi ? Tu es ma fille ! Je suis vieille ! Où veux-tu que jaille ?

Tu nes pas vieille, maman. Tu as soixante-huit ans, tu es en forme, la retraite. Tu peux vivre seule.

Seule ? Dans un grand appartement ? Avec Louis, Claire, Paul ?

Cest ton choix, pas le mien.

Mais cest la famille ! La famille !

La famille ne compte jamais, sauf quand il sagit de partager. Tout tappartient, tout à Louis. Même ce qui devait être à moi.

Odette pâlit. La tasse chuta, tacha la nappe.

Tu mabandonnes ?

Non. Je refuse simplement quon décide pour moi.

Ce nest pas des biens ! Cest notre foyer !

Où je nai jamais été chez moi. Toujours sur le seuil.

Comment oses-tu

Maman Sophie plongea son regard dans le sien Sais-tu combien de fois tu mas dit que tu maimais ?

Odette garda le silence.

Jamais, murmura Sophie. Jamais, en quarante-trois ans. Mais Louis, chaque jour. Je lai entendu.

Mais tu sais bien que je taime !

Non, maman. Je ne lai jamais su.

Odette se leva, tremblante.

Ingrate. Je tai nourrie, élevée. Et toi

Tu as élevé Louis. Moi, tu as supporté.

Tu exagères !

Cest la vérité. Tu le sais.

Sac pris à la hâte, tarte laissée, Odette fila.

Tu le regretteras, Sophie. Quand tu te retrouveras seule. Tu verras limportance de la famille. Mais tu las perdue.

La porte se referma. Sophie nettoya la nappe, rangea la vaisselle longtemps sous leau froide. Puis sallongea, interrogeant la fissure du plafond, jusquau soir.

Aucun appel. Juste un texto de Clairette : « Tu passes ? »

Elle répondit : « Demain. » Puis regarda dehors, les lampadaires trouant le gris humide, le ballet des passants sous la pluie.

Elle se revit, vingt-cinq ans, présentant un amoureux. Rencontre au travail, informaticien, quelques rendez-vous. Invitée à la maison familiale. Sa mère dressa la table, appela Louis. Lui dans son coin, portable à la main. Sa mère encensa Louis, ignorait presque le garçon. À la sortie :

Bizarre, ta mère, murmura-t-il.

Je sais.

Elle ne ma pas accepté.

Elle naccepte que Louis.

Et toi ?

Sophie haussa les épaules, il ne posa plus de questions. Au bout de deux mois, il ne rappela plus.

Après cela, elle namena personne. Les rares histoires seffritaient vite. On la disait froide, difficile à comprendre. Elle ne protestait pas.

Le matin, elle entra chez « LAccueil » ; Clairette arrangeait les rayons.

Ah, Sophie ! Jai cru que tu étais malade.

Non, juste occupée.

Cest ta mère encore ?

Toujours.

Clairette savait tout. Elle murmura, les yeux vers la porte :

Tu ne lui dois rien, tu sais. Elle ta fait grandir dans la culpabilité.

Silence.

Jai connu pareil, ajouta Clairette. Ma mère pareil. Toujours des dettes affectives. On leur doit tout, elles nous doivent rien. Pratique.

Cest la mère, répondit Sophie.

Cest un mot, pas un passe-droit. Donner la vie, ce nest pas gouverner la tienne. Ta mère ta-t-elle jamais respectée ?

Sophie secoua la tête.

Bon, alors, pourquoi tu lui dois quoi que ce soit ?

Paroles dures mais dont la justesse résonnait en elle. Reconnaître cela, cétait renoncer à tous les mythes : la famille, indéfectible ; la mère, infaillible.

Je suis fatiguée, Clairette, souffla-t-elle.

Dis-lui non. Vis enfin pour toi.

Je lai fait.

Tu as bien fait. Tu es forte.

Elle lui serra les épaules, soutien invisible. Sophie repartit, acheta du pain, mangea la part de tarte debout, la solitude en bouche.

Le soir, de nouveau, Louis sonna. Voix mielleuse.

On ne va pas se fâcher pour si peu, hein ? Je me suis emporté, pardon.

Laisse tomber.

Bon, alors tu ne veux pas signer labandon, mais au moins, une donation à Paul ? Tu laimes, non ?

Je ne signerai rien, Louis.

Silence sec, puis son ton durcit.

Tu prives un enfant de logement !

Il na jamais été à la rue. Il habite déjà là.

Enfin, Sophie, la famille, cest fait pour sentraider.

Dans ta famille, on ne sentraide quà sens unique.

Cest indécent, ce que tu dis ! Tu nas jamais rien compris. Je bosse, je nourris la famille !

Tu vis chez maman. Et cest elle qui nourrit tout le monde.

Va te faire voir ! laissa-t-il tomber.

Sophie coupa. Un verre deau glacée, le miroir, visage épuisé. Elle sallongea.

La nuit, un rêve. Petite, cinq ans, au fond dune pièce pleine de monde. Tous tournés vers Louis, vedette. Maman le flatte, papa les photographie. Sophie, couchée dombre, ne peut ni parler, ni bouger. Personne ne la regarde.

Elle se réveilla, sueur froide. Saccroupit, serra ses genoux contre sa poitrine. Dehors, un matin de plomb. Café, fenêtre, la ville roule.

Appel de Clairette.

Tu devrais consulter, tu sais, murmura-t-elle. Ça aide à démêler.

Je vais y réfléchir.

Je suis là, moi, de toute façon.

Dans le parc, sur le même banc, silence. Le téléphone vibra : « Claire. Jaimerais te parler, juste toi et moi. »

Sophie répondit : « Passe à dix-neuf heures. »

À lheure dite, Claire sonna. Toute maigre, frêle.

Bonjour, chuchota-t-elle.

Viens.

Claire au bord du fauteuil, serrant sa tasse.

Louis voudrait que ta mère cède tout. Mais elle hésite, il se fâche. Fort. Il menace de la mettre dehors. Paul angoisse Moi aussi.

Tu ne travailles pas ?

Il ne veut pas. Sa mère était au foyer, alors je dois faire pareil. Mais cest faux ? Elle a bossé, non ?

Toute sa vie.

Silence.

Tu vas signer ?

Non.

Pourquoi ?

Parce que jai le droit. Et que je lexerce.

Claire hocha la tête.

Jaimerais être comme toi. Mais je ny arrive pas.

Tu es juste effrayée. Ce nest pas de la faiblesse.

Elle partit, émue aux larmes.

Cette nuit-là, un SMS dOdette : « Ta faute si Louis me crie dessus. Viens. »

Sophie rédigea lentement : « Maman, cest entre vous deux. »

Sans cœur. Je suis ta mère !

Téléphone éteint, souffle court. Pas de larmes, juste une pesanteur.

Des jours passèrent, la routine morne, messages non lus, bus quotidiens, collègues distraits.

Un matin de pluie battante, Odette apparut, trempée, fatiguée. Elle tendit une liasse de papiers.

Je ne signerai pas, murmura-t-elle.

Tu as été blessée ?

Louis ma poussée. Il a crié que je nétais quune vieille idiote, que je devais partir.

Sophie la fit sasseoir, lui donna du thé chaud. Odette sanglota bientôt.

Puis-je rester ? Un moment.

Oui, mais seulement un moment.

Merci, ma fille.

Odette, la voix brisée, avoua ce quelle navait jamais dit.

Je regrette. De navoir pas su taimer autant que Louis. Je comprends seulement maintenant.

Sophie retourna à la fenêtre. La pluie cédait, le ciel souvrait.

Ce nest pas trop tard pour changer ?

Je ne veux plus entendre parler de Louis sous mon toit, maman. Si tu restes, on vit chacune de notre côté.

Jai compris.

Chacune dans son espace, le soir fut silencieux.

La nuit, Sophie lentendit pleurer. Elle lui donna de leau, resta sans rien dire, écouta.

Tu pourras me pardonner un jour ? demanda Odette.

Je ne sais pas, répondit Sophie.

Le lendemain, la question de la vie : quallais-tu faire, Sophie ?

Continuer, maman. Travailler. Exister.

Pas de famille, toi ? Pas de couple ?

Il est trop tard. Jai appris à être seule.

Odette baissa les yeux. Quelques jours encore, puis elle annonça :

Jai trouvé une chambre, rue de la Garenne. Peu chère.

Daccord, répondit Sophie.

Tu ne me détestes pas ?

Non. Je ressens un vide seulement.

La nuit, Louis frappa à la porte, saoule, hagard.

Où est maman ?

Elle dort. Va-ten, Louis.

Il tenta de passer, Sophie barra la route.

Pars, ou jappelle la police.

Il éclata de rire, mais face à sa mère, vacilla.

Reviens à la maison, maman. Je te pardonne.

Elle le contempla.

Non, Louis. Cest terminé.

Je suis ton fils !

Tu ne me respectes pas, tu ne maimes pas. Je suis fatiguée.

Louis savança, mais Sophie larrêta.

Louis, pars.

Il la foudroya dun regard plein de haine, cracha, partit. Odette, effondrée, pleurait dans les bras de Sophie.

Au matin, valise prête.

Je pars. Merci, Sophie.

Odette franchit le seuil, sarrêta.

Tu mappelleras ?

Oui. Quand il le faudra.

La porte claqua sur le silence. Sophie resta un long moment immobile, écoutant le vide, la mémoire. Dehors, Paris continuait de battre, immense et indifférente, quelque part entre laurore et la nuit.

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J’ai dit non à ma famille
Pourquoi piétiner mon amour ?