Maman est épuisée
Claire criait tellement fort sur la pauvre caissière du Monoprix que les mains de la dame en tremblaient.
Vous comptez encore traîner longtemps comme ça ? Si vous savez pas bosser, restez donc chez vous !
Je suis désolée, bredouilla la caissière qui scannait déjà les articles à la vitesse de léclair, mais réussit tout de même à accélérer.
Claire, murmura doucement son mari, Stéphane, qui toucha timidement son coude, allez, ça suffit, viens.
Claire se retourna si brusquement que les rouleaux de papier toilettes manquèrent de tomber du tapis.
Mais tais-toi donc ! Qui ta demandé ton avis ?
Stéphane baissa la tête, penaud. Dailleurs, il avait lhabitude.
***
Chez eux, ça sentait le poulet rôti à lestragon. La belle-mère, Jacqueline Dubois, tournait une marmite de potage.
Ah vous voilà ! Jai préparé une bonne soupe au vermicelle de poule. Asseyez-vous, je vous sers.
Je vous ai déjà dit cent fois de ne pas envahir ma cuisine, siffla Claire. Vous habitez ici ou cest juste un séjour touristique ?
Jacqueline pâlit, lâcha sa louche.
Je voulais juste aider
Eh bah non merci ! Je gère très bien sans assistance, figurez-vous !
Cest à ce moment que le petit Rémi, sept ans, surgit en courant du salon.
Maman, salut ! Tu sais, Martin de limmeuble B a dit que jétais une nouille ! Mais cest même pas vrai, hein ?
Laisse-moi tranquille, tu vois pas que je suis occupée ?! aboya Claire.
Rémi se figea, désemparé. Un regard hésitant vers sa mamie qui détourna les yeux, gênée.
Claire quitta la pièce en claquant la porte.
***
Et on vivait comme ça.
Chaque jour ressemblait au précédent. Claire se réveillait furieuse, sendormait furieuse, et le reste du temps, elle se défoulait sur tout ce qui bougeait : mari, belle-mère, fils, caissières, collègues, même les passants malchanceux.
Parfois, très rarement, traversait son esprit une question : « Mais quest-ce que je fais, bon sang ? » Mais la pensée tombait droit dans un grand vide noir, sans issue.
Stéphane tolérait. Il sy était fait. Dix ans de mariage, ça vous apprend à devenir invisible.
Il cumulait deux boulots, ramenait la paie (en euros, pas en amour), et exécutait tout ce quelle réclamait. Le soir, quand Claire dormait, il filait dans la cuisine, sirotait son thé, fixait linterrupteur. Il réfléchissait.
Jacqueline était là depuis trois mois, venue prêter main forte avec Rémi le temps que les parents bossent.
Jacqueline avait accepté, pour finalement se faire bombarder toute la journée par les regards assassins de Claire.
Rémi bah, il vivait. Jouait, courait, questionnait. Systématiquement, il se heurtait à un mur maternel.
Au début, il pleurait. Et puis, à force, il sétait lassé. Allait sinstaller à côté de sa grand-mère, en silence, cétait plus paisible.
***
Le vendredi, la routine débarqua à nouveau.
Claire franchit le seuil de lappartement dans une humeur massacrante : le chef lavait engueulée, une collègue lavait doublée, on lui avait piétiné le pied dans le métro.
Juste avant quelle narrive, Rémi renversa son jus de fraises sur le canapé flambant neuf, payé à crédit chez Conforama.
Il restait là, paumé, face à la tache écarlate qui sétalait sur les coussins.
Mais tu te fiches de moi ?! Tu sais combien ce canapé coûte ?!!
Jai pas fait exprès, Maman Dispute pas, sil te plaît. Tu me fais peur
Ah ! Il a peur ! Je rêve ! Tu sais faire que des bêtises, tu gâches tout ce que tu touches ! À cause de toi, cest jamais tranquille ici !
Maman pardon
File dans ta chambre, jveux plus te voir !
Rémi partit. Claire hurla encore après les plafonds, jusquà perdre la voix.
***
La nuit venue, impossible de dormir. Elle alla sasseoir à la cuisine, devant la fenêtre où la pluie dégoulinait.
Elle sabsorbait dans les gouttes, fatiguée de tout. Elle rêvait dun silence absolu, dun arrêt sur image. Que tout le monde la laisse en paix.
Claire sassoupit, tête entre les bras.
Elle se réveilla frissonnante à quatre heures du matin.
Tout était calme. Stéphane dormait, Jacqueline dormait, Rémi dormait.
Elle traîna vers la salle de bain. Sur le chemin du retour, elle jeta un œil par la porte entrouverte de la chambre de Rémi, histoire de vérifier sil avait bougé.
Rémi dormait, roulé en boule, câlinant son oreiller. Sur la table, un vieux cahier décole, la couverture ornée de dessins de chars.
Claire allait sen aller, mais son œil tomba sur un mot : « Maman ».
Elle prit le cahier, sassit au bord du lit et lut.
Cétait un journal.
Première page, septembre.
Aujourdhui, maman a encore crié. Papa a dit quelle était fatiguée. Jai voulu la serrer dans mes bras, mais elle sest retirée. Cest sûrement parce que je suis nul.
Claire ravala sa salive. Tourna la page.
Octobre. Cest lanniversaire de Mamie aujourdhui. Jai dessiné une belle carte, avec des fleurs. Je voulais lui offrir ce matin. Mais maman criait sur papa, alors jai tout rangé sous mon oreiller. Je la donnerai peut-être demain, quand maman ne sera pas là.
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Novembre. Jai cassé la voiture que papa ma offerte. Volontairement. Jai cru que si je détruisais mes jouets, elle ne crierait pas. Mais elle a crié quand même. Ma dit que je ne savais rien respecter et que jétais bête.
Les doigts de Claire tremblaient.
Décembre. Bientôt Noël. Jai écrit au Père Noël, jai demandé que maman arrête de crier. Dommage quon peut pas demander un cadeau pareil.
Janvier. Exposé décole : ce que je veux être plus tard. Jai écrit : invisible. Comme ça maman ne me verra plus, elle ne criera plus jamais sur moi. La maîtresse a trouvé ça étrange et a appelé papa. Il est venu, il ma expliqué que maman est gentille, juste épuisée. Je me souviens, elle me faisait des câlins avant Elle rigolait. Maintenant, plus jamais.
Claire ne bougeait plus. Les larmes tombaient sur le cahier, diluant les mots.
Février. Aujourdhui, jai renversé le jus sur le canapé. Elle a crié longtemps.
Quand elle crie, jai limpression de mourir par morceaux. Dabord les oreilles, puis le cœur, puis lâme. Je me suis couché, les yeux fermés, et jai pensé : si je meurs cette nuit, est-ce quelle pleurera ? Ou elle dira juste, tant mieux, un problème de moins ?
Le cahier glissa des mains de Claire. Elle secoua les épaules, sans oser émettre le moindre bruit. Peur de réveiller son fils. Peur de se montrer comme ça. Peur, tout court.
Elle resta ainsi longtemps. Vingt minutes ? Une heure ? Puis elle remit le cahier à sa place.
Elle rejoignit sa chambre, sallongea près de Stéphane. Fixait le plafond, les yeux grands ouverts.
***
Rémi, comme dhabitude, fut le premier réveillé le lendemain.
Il ouvrit les yeux, sétira, sassit sur le lit. La porte entrouverte, il se souvint dhier soir. Soupira.
Dans le couloir, silence radio bizarre Dhabitude, à cette heure-ci, maman tape déjà sur les casseroles en râlant que tout le monde traîne comme des limaces.
Il jeta un coup dœil dans la cuisine.
Maman était là, mais assise, silencieuse, le regard perdu dans les nuages. Devant elle, une tasse de thé depuis belle lurette froide.
Maman ? appela-t-il timidement.
Elle se retourna. Son visage paraissait étrangement doux. Ni fâchée, ni lasse. Autre chose. Rémi naurait su dire quoi.
Bonjour Rémi, souffla Claire. Viens, on va prendre le petit-déj ensemble.
Il sinstalla. Claire posa un bol de chocolat et des tartines devant lui, puis sassit en face.
Il mangeait, la scrutant du coin de lœil, attendant la moindre explosion. Mais rien nexplosa.
Maman ? finit-il par demander, inquiet, ça va ?
Oui.
Tu parles pas ?
Je réfléchis.
À quoi ?
Claire croisa longuement son regard. Puis elle tendit la main et lui caressa doucement la tête. Pour rien, juste pour lui.
À toi, dit-elle. À nous.
Rémi resta la bouche ouverte, cuillère en suspension.
Maman, tes malade ?
Non, mon chéri. Je commence à guérir.
Il ne comprit pas, mais hocha la tête. Ce qui comptait, cétait le silence retrouvé.
Finis ton bol, glissa Claire. Lécole va bientôt sonner.
Rémi vida son chocolat, fila shabiller. Arrivé à la porte, il hésita.
Maman, est-ce que ce soir tu vas encore crier ?
Claire saccroupit devant lui.
Écoute-moi, dit-elle, décidée, je ne promets pas dy arriver tout de suite, mais je vais tout faire pour ne plus crier. Pour que tu naies plus jamais peur de moi. Daccord ?
Rémi hocha la tête.
Et si ty arrives pas ? souffla-t-il.
Alors tu me le dis, rien que : “Tu recommences ?” et je me ressaisirai.
Tu te souviendras de quoi ?
De tout ce qui compte, dit-elle en lembrassant sur le front. File !
Il partit.
Claire resta plantée dans lentrée, écoutant la porte de lascenseur qui claquait. Puis plus rien.
Un Stéphane décoiffé et ensommeillé sortit de la chambre.
Tes déjà debout ?
Jai mal dormi.
Il la fixa.
Tout va bien ?
Oui, répondit Claire, viens déjeuner.
Il la suivit à la cuisine. Ils sattablèrent, Stéphane servit son café.
Dis, Claire, lança-t-elle soudain, pourquoi tu maimes, toi ?
Il faillit sétouffer.
Pardon ?
Pourquoi tu maimes, franchement ? Je suis franchement pas une perle, hein.
Stéphane posa sa tasse. Il la regarda, longuement.
Tes loin dêtre un monstre, finit-il par dire, tas juste oublié qui tu étais.
Je suis qui alors ?
Parfois solaire, drôle, pleine de tendresse. Capable de serrer fort, de vraiment fort ! Moi, je men souviens. Cest toi qui as zappé
Claire ne répondit rien.
Tu sais, jattends juste que tu redeviennes celle que jai connue, ajouta Stéphane. Je peux attendre longtemps, tinquiète.
Claire serra sa main.
***
Ce jour-là, elle ne cria après personne. Personne !
Rémi rentra de lécole. Il balança son cartable, courut lembrasser.
Maman, jai eu un vingt sur vingt aujourdhui !
Champiooon ! sexclama Claire, je suis super fière de toi !
Il la regarda, éberlué.
Vraiment ?
Vraiment.
Il sourit de toutes ses dents, comme il navait plus souri depuis longtemps.
Tu sais, glissa-t-il, tout à lheure jai pensé que tu me serrerais dans les bras ce soir. Et ben tu las fait, pour de vrai.
Petit andouille, elle le serra contre elle. Maintenant, je vais te câliner tous les jours, cest promis !
***
Le soir venu, Claire passa dans sa chambre. Rémi dormait déjà. Sur son bureau, le fameux cahier lattendait.
Elle sassit, louvrit à la dernière page. Saisit un stylo et, sous ses mots à lui, ajouta :
Mon chéri, je taime de tout mon cœur. Pardonne-moi. Je vais tout faire pour être la maman que tu mérites.
Maman.






