Mon prétendant m’a proposé une promenade par -20°C, arguant que « seuls les femmes entretenues vont au café ». Alors, je n’ai pas perdu mon sang-froid…

Il y a bien longtemps, je me souviens dune rencontre singulière, quand lhiver parisien déployait sa rigueur glacée, bien loin des douceurs printanières. Il sappelait Lucien. Sur ses photos, il semblait être un homme ordinaire dune trentaine dannées, soigné, sans détail extravagant. Son profil débordait de réflexions sur « la conscience de soi », « le développement personnel » et la quête dune « âme véritable, vivante ». À cette époque déjà, mon expérience me soufflait méfiance : plus un homme prônait haut et fort la recherche dune « vraie femme », plus cela cachait souvent le désir de trouver le modèle le plus accommodant, qui ne demanderait rien, et ne réclamerait jamais.

Lucien et moi échangions depuis quelques jours. Il se montrait courtois, bien que parfois transparaissaient de curieuses opinions. Il adorait disserter sur le fait que les femmes modernes étaient, selon lui, corrompues par largent.

Elles ne veulent que des restaurants, des vacances à Nice ou Saint-Tropez, et des téléphones dernier cri, me disait-il. Personne ne sintéresse à lâme, personne ne veut simplement marcher, discuter.

Poliment, je convenais, tout en déviant doucement la conversation vers dautres sujets. Chacun porte ses cicatrices, pensais-je. Peut-être une ancienne épouse lui avait laissé le cœur ou le toit en ruines qui sait ? Je mefforce de ne pas juger trop vite.

Un soir, il me propose une rencontre. Mais voilà : nous étions en février, et la température à Paris avait chuté à moins vingt degrés. Un froid réel, pas une figure de style la météo affichait son « alerte orange » et conseillait vivement de rester chez soi.

Retrouvons-nous dans le Jardin du Luxembourg, suggéra Lucien. Promenons-nous, respirons lair, découvrons-nous sans artifices.

Lucien, lui ai-je répondu, dehors il fait moins vingt ; dans dix minutes, nous serons statues de glace. On pourrait se réchauffer avec un café ?

La réponse ne tarda pas.

Je ne fréquente pas les cafés, affirma-t-il. Les femmes qui y traînent nattendent que dêtre nourries, mais moi je cherche une compagne qui puisse me suivre dans le feu, leau et le gel. Si tu tiens à ce que je dépense deux cent euros pour toi, autant dire que nous prenons des chemins opposés.

La curiosité lemporta. Javais envie de voir ce « champion de la pureté relationnelle » pour qui une tasse de café est synonyme dasservissement monétaire.

Daccord, ai-je écrit. Jardin du Luxembourg, 19h, à lentrée principale.

La préparation prit du temps. Jai sorti du placard mon sous-vêtement thermique, un pull épais, et finalement ma combinaison de ski. Aux pieds : bottes doublées et chaussettes de laine ; sur la tête : une chapka.

Dans le miroir, cétait la silhouette dun explorateur prêt à hiverner sur la banquise qui me contemplait.

Alors Lucien, tiens-toi prêt, mencourageai-je, et je me suis aventurée dans la nuit glacée.

À 19h précises, jétais devant le parc. Le froid mordait mes joues, seule partie découverte. Le crissement de la neige sous mes pas saccordait au silence : les âmes raisonnables, y compris les « profiteuses » tant décriées, avaient préféré la chaleur.

Lucien était là, vêtu dun manteau dautomne. Il hibernait, sautillant, soufflant désespérément sur ses mains. Son nez vira à la couleur prune mûre, ses oreilles arboraient le rouge vif.

Je mapprochai.

Bonsoir, soufflai-je à travers mon écharpe.

Son regard parcourut ma tenue. Peut-être espérait-il rencontrer une fée fragile en collants, tremblante dans le vent, lui offrant loccasion dêtre un héros. À la place, il découvrit une survivante prête à affronter lexpédition polaire.

Bonsoir, claqua-t-il des dents. Tu tes bien équipée.

Cest toi qui voulais traverser le feu et la glace, alors jai commencé par le givre. On y va, respirons l’air frais ?

Cette promenade entra aussitôt dans la liste des rendez-vous les plus étranges de ma vie.

Que penses-tu du temps ? demandai-je avec légèreté.

Ça réveille, répondit-il péniblement. Son visage bougeait à peine, seules ses lèvres, de plus en plus bleues, oseraient se mouvoir. Jaime lhiver, il met les gens à lépreuve.

Je suis daccord, acquiesçai-je. En parlant des profiteuses, raconte-moi ta théorie sur le café, gage de vénalité ?

Parler lui coûtait, le froid brûlait sa gorge mais ses convictions réclamaient leur sacrifice.

Parce que sa voix tremblait la relation doit se construire sur lintérêt mutuel, pas sur le portefeuille. Si une femme ne veut que se promener, mais réclame aussitôt le restaurant, alors cest une consommatrice.

Et si elle veut juste éviter une pneumonie ? précisai-je, en réajustant mon capuche.

Ce sont des excuses, trancha-t-il, tout en reniflant bruyamment. Qui veut, cherche des possibilités ; il faut juste mieux shabiller.

Comme tu le vois, je suis parée, mexclamai-je en lui montrant mon volume hivernal. Toi, en revanche, tu sembles moins préparé. Tu nas pas froid ?

Je vais bien ! gronda-t-il, alors quil tremblait de façon visible, même sous la faible lumière.

Après dix minutes, nous sommes arrivés sur la place centrale ; un kiosque à café fermé nous observa tristement. Lucien le regarda avec une mélancolie digne dun héros tragique.

Et si on rentrait ? suggéra-t-il. Le vent sest levé.

Mais voyons ! menthousiasmai-je. On vient à peine dentamer la soirée. Tu voulais explorer lâme. Parlons de littérature : tu aimes Jack London ? Son récit « Construire un feu » raconte comment un homme est mort gelé pour avoir sous-estimé le froid.

Le regard quil me lança navait rien du chercheur spirituel.

Écoute, je dois y aller, coupa-t-il. Jai des obligations urgentes.

Lesquelles ? On avait prévu la soirée.

Professionnelles. Je viens de me souvenir que je nai pas envoyé un rapport.

À 20h, un vendredi soir ?

Oui ! lança-t-il presque.

Il fit volte-face et quasiment courut vers la sortie. Je le suivis, savourant le moment : mon « survivaliste » dura exactement quinze minutes.

Au métro, il ne salua même pas : il disparut juste dans la chaleur salvatrice. Jespère quil y réchauffa non seulement ses doigts, mais également peut-être ses convictions, bien que jen doute.

Je suis rentrée chez moi, jai infusé un thé brûlant et supprimé notre conversation de mon téléphone. Je ne regrettai aucunement le temps consacré. Ces quinze minutes furent un excellent vaccin contre la culpabilité et un rappel quune femme qui prend soin delle-même nest jamais une « profiteuse ».

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