Ennemis Jurés
Jean venait tout juste de sétendre sur son lit pour une petite sieste, quand le hurlement furieux de son chien passa par la fenêtre ouverte. Généralement, César était du genre discret digne, même mais ce matin, impossible de le faire taire : il aboyait comme s’il y avait un intrus dans le jardin Et quand César aboyait, ce nétait pas pour annoncer le courrier.
Jean avait déjà sprinté dehors à plusieurs reprises, inspectant son terrain comme un vrai Sherlock, mais rien danormal à part un silence pesant, et quelques moineaux terrorisés.
Il pensa plutôt à un passage des chiens du voisin César ne supporte pas que lon piétine son domaine, quil considère comme la Place Vendôme version canine. Dailleurs, ça ne surprend pas que quand Jean sortait, il ny avait pas un pelage à lhorizon le vacarme de César aurait fait fuir un sanglier. Les chiens des alentours devaient déguerpir en vitesse, ignorant quil était enfermé dans son enclos, par sécurité. Mais dès la nuit tombée, César devenait gardien libre « ils navaient quà pas venir », comme dirait Jean, philosophe par mauvais temps.
Une fois, trois fripouilles des villages voisins ont voulu saventurer sur son terrain. Résultat ? Un a perdu son pantalon sur les piques du portail, lautre une basket sous la haie et le dernier a survécu en se réfugiant au sommet dun arbre, tellement haut quil fallut appeler les pompiers pour le décrocher. César leur a donné une leçon de vie ils sen souviendront toute leur existence. Non mais.
Et, surtout, César naboyait jamais sans raison. Aujourdhui, cétait la grosse crise : il était déchaîné, à croire quil voyait des fantômes.
César, arrête de hurler ! hurla Jean, se levant enfin, fatigué de compter les moutons « par-dessus le chien », et sapprocha de la fenêtre.
Le chien se tut Mais, vingt secondes plus tard, il reprit son aboiement de plus belle, comme si sa vie en dépendait.
Jean dut se résoudre à sortir dans la cour, histoire de voir ce qui pouvait déclencher la fureur de son Patou géant.
Comme prévu, rien ni personne dehors, à part César lui-même qui, lorsque son maître apparut, se calma dun coup.
Alors, tu fais le rossignol ? lança Jean, tout sourire, en sapprochant de lenclos.
César se mit à remuer sa queue avec un air penaud, comprenant quil venait de ruiner la sieste de son humain préféré. Mais bon, il avait ses raisons.
Et là, son regard se dirigea brusquement vers la porte du jardin, et il aboya à nouveau, façon trompette de guerre.
Jean pivota, juste à temps pour apercevoir une forme grise petite, rapide comme un TGV filant vers la sortie. Il fonça, ouvrit la porte et tomba nez à nez avec un chat. Un chat parfaitement ordinaire.
Mais le regard de ce chat une insolence monumentale digne dun Parisien aux heures de pointe : supérieur, arrogant, presque moqueur.
Alors toi, mon vieux samusa Jean. Je te dis, de chat à humain, tu ferais mieux de dégager, César ne tolère pas la gent féline. Sil te chope
Le chat plissa le nez, et Jean jurerait quil avait souri. « Choper ? Tu parles ! À peine ton mastodonte aura bougé que je serai déjà sur le toit. Il est gros, ton chien : faudrait arrêter les croquettes ! »
Jean était presque vexé ce chat de passage venait de ridiculiser, sans mot, son brave Patou.
Bon, ouste ! fit Jean, balayant le félin dun geste, puis referma le portail avec vigueur.
Et devinez quoi ? En toute logique, le chat aurait disparu. Eh bien non ! Il vint ensuite chaque jour, histoire de marquer son territoire le jardin de Jean était devenu son Louvre, César ny pouvait rien sinon aboyer jusquà lessoufflement.
Jean tentait un temps de le chasser, mais aussitôt retourné au salon, le chat réapparaissait, tranquille, se dandinant près de lenclos, lair de dire « ici, cest chez moi ».
Jean céda, incapable dy faire quoi que ce soit.
Et le chat, gonflé par sa victoire, se comporta en roi : il piqua même un morceau de viande dans la gamelle de César, à lintérieur de lenclos le genre de braquage qui ferait rager nimporte quel Rottweiler.
César, dépité, navait pas la force de protester. Et le chat prenait soin de savourer son larcin devant le chien, comme un chef étoilé devant un critique gastronomique.
Jean assista à la scène, outré : « Non mais, il va voir ! Il va comprendre ce quest la vie à la campagne ! »
Jean mit en place une stratégie digne du Général de Gaulle : il laissa la porte de lenclos entrouverte assez pour permettre à César, avec sa patte massive, de sortir à limproviste.
« Cest lheure de faire le ménage », pensa Jean. Ce chat lépuisait, autant que César, pas moyen de souffler.
Mais, bien sûr, le jour du plan machiavélique, le chat disparut : pas vu, pas pris.
Le lendemain ? Même absence. Le surlendemain ? Pareil.
César regardait Jean avec perplexité Jean ne savait que répondre.
Eh bien, cest peut-être tant mieux philosopha lhomme, sourire en coin. Enfin du calme !
Mais, à vrai dire, Jean nétait pas si convaincu.
Depuis le départ du chat, il y avait comme un vide : une routine brisée, une absence. César, aussi, semblait tourner en rond, à laffût dun visage familier à qui aboyer dessus. Lamitié, ça commence étrangement parfois.
Quelques jours plus tard, César fixa son maître dun regard insistant. Cétait sa façon de demander : « Où est-t-il, notre voyou gris ? »
Jean comprenait : « Tu tinquiètes pour le voleur en fourrure ? Avec sa tête, il aurait pu finir à lHôpital pour chat… Bon, allons voir, mon vieux, faire un tour dans la rue. »
Jean ouvrit la porte, surveilla les alentours, flanqué de César, qui dodelinait sa tête hirsute en reniflant lair espérant capter lodeur de lennemi.
Mais mission quasi impossible : le fumet de fumier venu du voisin eclipsait tout autre parfum.
Jean arpenta le trottoir, allant à gauche, puis à droite, revint devant sa porte, prêt à rentrer César bredouille.
En même temps, ils nallaient pas rester des heures, en pleine rue, à attendre un chat qui avait semé le chaos deux semaines durant.
Il sapprêtait à pousser la barrière lorsque, soudain, il sarrêta, la tête penchée à gauche : des bruits éclectiques retentissaient à quelques mètres un cri de chat déchirant, des aboiements féroces.
Et là, déboula dans la poussière un chat gris, celui-là même, tenant à peine sur trois pattes, poursuivi tambour battant par un Dobermann. Pas le genre campagne, mais citadin, chic, bien élevé, venu de Paris.
Jean savait de qui il sagissait : tous les ans, cette famille parisienne débarquait avec le Dobermann. Visiblement, le chat avait tenté de jouer les caïds comme avec César, mais ça na pas fonctionné.
Il avait même lair blessé : une tache sombre sur son pelage.
Pendant que Jean observait le chat, il oublia César, qui, sans demander d’autorisation, chose rarissime, fonça droit sur la scène :
César ! Où tu vas ? hurla Jean, imaginant le pire. Déjà mal en point, le chat allait se faire atomiser par deux chiens successifs ! César, stop !
Mais César, sourd à toute logique, courait, façon rugbyman, vers le félin.
Le chat, réalisant lurgence, sarrêta, terrifié. Sa vie tenait à une moustache, littéralement.
Et devinez la suite ? César sarrêta à côté du chat, le renifla puis, rugissant comme un lion, ou grognant comme un ours, bondit vers le Dobermann, le poursuivant jusquau bout de la rue. Heureusement, le Dobermann avait le réflexe du sprinter olympique demi-tour express, oreilles rabattues.
Sans quoi, mauvaise journée assurée.
Le chat, volant le moment, disparut dans la cour de Jean. Ce dernier, concentré sur la course poursuite, ne remarqua pas le vol du voleur.
Le soir, alors quil venait nourrir César, il faillit lâcher sa gamelle : le chat était là, paisible, visiblement reconnaissant, se blottissant contre la cuisse du géant Patou, en ronronnant.
César regarda Jean avec un air hilarant : « Pardon, maître : je lai sauvé, je dois men occuper pour toujours maintenant ! » Oui, César avait décidé de devenir le garde du corps officiel du chat gris.
Il lui permit même de manger dans sa gamelle : une générosité inédite chez ce colosse grognon.
Le chat avait réussi, miracle, à faire fondre ce cœur de glace.
Leur inimitié était devenue une alliance sacrée.
Mais si vous pensez que lhistoire sachève là, détrompez-vous. Impossible : avec Jean, tout est possible.
Jean emmena le chat, baptisé Gustave, chez le véto en ville la blessure était sérieuse, il fallait recoudre. Le vétérinaire procéda à une petite miracle chirurgical. Gustave, après tous ces exploits, sinstalla chez Jean.
Et Jean veillait sur Gustave, pendant que César le surveillait avec tendresse eux qui avaient jadis rêvé de le croquer, le voilà protégé comme un ministre.
Quelques semaines plus tard, une jeune femme élégante se présenta devant la barrière.
César sapprêta à aboyer, puis se ravisa, lair de dire « pas de panique, madame », émettant juste un petit ouaf, discret.
Jean surgit : B-b-bonjour bredouilla-t-il face à linconnue. Vous venez chez moi ?
La femme demanda timidement sil navait pas vu, par hasard, un chat gris dans la rue.
Il est assez audacieux, mon Gustave avoua-t-elle, « chez moi, il sort tout le temps, surtout depuis quon est à la campagne pour soccuper de maman, convalescente. Dans notre petit appartement à Paris, il restait sage, mais ici, il file et disparaît comme un lutin. En général, il rentre, je le nourris, mais là pas de nouvelles depuis des jours, je commence à minquiéter ».
Vous savez, je crois que votre Gustave est ici répondit Jean, amusé. Venez, nayez pas peur, César ne vous fera rien, promis.
Chez le chien ? Pourquoi ?
Vous allez voir
La femme hésita, mais le regard de Jean était si sincère que, finalement, elle suivit.
Et là, en voyant Gustave, recroquevillé à côté de César, patte et cuisse bandées, elle poussa un cri :
Gustave ! Comment Mais quas-tu fait ? sexclama-t-elle, soulagée et inquiète. Cest votre chien qui ?
Oh non, madame, pas du tout ! répondit Jean, embarrassé. En fait, on la sauvé.
Sauvé ? De quoi ?
Si vous avez une minute, je peux vous raconter. Je pense que ça vaut le détour.
Jean raconta tout à Éloïse (ils firent connaissance), et elle éclata de rire, les larmes aux yeux.
Hallucinant ! Gustave, mon chat, vous a rendu fous des semaines, et vous lavez sauvé !
Que voulez-vous, avec César, on a le cœur tendre répondit Jean, malicieux. Votre chat va mieux, physiquement et moralement. Il est devenu une peluche, vraiment. Plus aucun souci avec lui !
Cétait déjà une bonne pâte Mais peut-être quil est jaloux : à force de moccuper de ma mère, je lai un peu délaissé. La campagne la transformé.
Revenez quand vous voulez, avec Gustave proposa timidement Jean.
Je vais y penser répondit Éloïse, espiègle.
Six mois plus tard, tout le village célébrait le mariage de Jean et Éloïse. César et Gustave étaient de la fête, bien sûr. Même le Dobermann, venu de Paris, était là, muet devant Gustave mais quand il croisa le regard de César, il fit semblant de navoir rien reconnu.
Voilà, cest la vie à la française, pleine de surprises, de plaisirs, et dennemis jurés qui deviennent amis.



