Nappe immaculée, vie terne

Nappe blanche, vie grise

La soupe à loignon était réussie. Claire en était certaine, elle lavait goûtée trois fois pendant la cuisson, et à chaque fois elle en avait été satisfaite. Les oignons venaient du marché, bien dorés, le bouillon longuement mijoté avec de la moelle, le pain grillé frotté dail déposé au dernier moment, comme il se doit. Sur la table, il y avait des bougies et la fameuse nappe en lin, blanche, que Claire ne sortait que pour les grandes occasions. Quinze ans. Pour elle, cétait une vraie occasion.

Il faisait nuit dehors. Octobre, à Orléans, cest toujours un peu la même chose : gris, humide, avec des relents de feuilles mortes et de pots déchappement. Claire ajusta la fourchette à droite de lassiette, retira un pli imaginaire à la nappe, bien quelle fût déjà impeccable. Ensuite, elle sarrêta au milieu de la cuisine, écoutant le bruit calme de lhorloge au-dessus du frigo.

Pierre est rentré à vingt heures trente. Elle la entendu lutter avec la clef, déposer son sac avec un bruit sourd, puis actionner linterrupteur de lentrée.

Alors, quest-ce quon a de bon ? demanda-t-il en passant la tête dans la cuisine, sans ôter sa veste, le nez rougi par le froid.

Viens, va te laver les mains et assieds-toi, répondit Claire avec un sourire. Il y a la soupe, du poulet, jai aussi préparé une salade.

Pierre retira sa veste dans lencadrement de la porte et la laissa sur une chaise. Il regarda autour.

Pourquoi tas mis des bougies ?

Ben, Pierre cest notre anniversaire.

Il ne répondit pas, alla se laver les mains à la va-vite, puis sinstalla. Claire lui servit la soupe, ajouta un peu de comté râpé, comme il laimait.

Pierre huma le bol, goûta une cuillère, mâcha longuement.

Cest un peu acide.

Claire sassit en face.

Ah bon ? Pourtant jai goûté, ça ma semblé bien.

Ma mère fait la soupe autrement. Chez elle, on sent que cest nourrissant, un vrai goût. Là, je ne sais pas, il manque un truc.

Claire prit sa cuillère.

Mange pendant que cest chaud, dit-elle doucement.

Jmange. Pierre fit tourner son bol. Taurais pas dû sortir la nappe blanche, tu vas la tacher.

Je ferai attention.

Mouais. Il haussa les épaules. Ma mère, elle, elle met toujours une nappe sombre pour les fêtes, une bordeaux en général. Pratique et joli à la fois.

Le regard de Claire sattarda sur la flamme des bougies, qui vacillait selon les mouvements de Pierre à table.

Pierre, dit-elle calmement, tu sais quaujourdhui on fête quinze ans de mariage.

Je sais, répondit-il.

Tu nas rien dit en entrant.

Il la regarda, un peu étonné, quasi vexé.

Jaurais dû quoi ? Te féliciter ? Cest pas un anniversaire, cest juste la vie, non ?

Oui, enfin, quinze ans cest quand même quelque chose

Cest quinze ans, coupa-t-il. Bon, ce poulet, il est où ?

Claire se leva, emmena le plat de poulet rôti du four. Doré, garni dherbes, exactement comme il laimait.

Cest sec, commenta-t-il dès la première bouchée.

Je viens à peine de le sortir.

Il a trop cuit alors. Chez ma mère, il est toujours juteux. Elle dit quil faut couvrir dalu.

Claire se servit un peu de poulet, mastiqua sans rien dire. Dehors, une voiture passa, projetant un faisceau sur le plafond.

Tu las vue aujourdhui, ta mère ? demanda-t-elle.

Je suis passé après le boulot. Pourquoi ?

Comme ça. Juste pour savoir.

Il posa le regard, encore une fois, sur la nappe.

Franchement, Claire, la nappe blanche, cétait pas la peine. Elle sait recevoir, elle : vaisselle coordonnée, jolie nappe, pain tranché fin. Et toi, il montra le pain, regarde-moi ces tranches, énormes.

Claire posa sa fourchette, doucement, sur le bord de lassiette.

Elle sentit quelque chose se crisper, et de nouveau relâcher. Comme un poing.

Pierre, dit-elle dune voix étonnamment ferme même pour elle, tu técoutes parler ?

Il la fixa, un soupçon dagacement dans les yeux, le genre dagacement de celui quon interrompt pendant le repas.

Quoi ? Je dis juste que chez ma mère, cest meilleur. Cest pas une insulte.

Tu es entré, tu nas rien dit. Tu as critiqué la soupe, la nappe, le pain, le poulet. Jai cuisiné trois heures, Pierre.

Ben, et alors ? Je vais tapplaudir ? Cest ton boulot.

Claire garda le silence.

Ah, « mon boulot » répéta-t-elle, en goûtant le mot.

Bah oui. Toi à la maison, moi au bureau. Cest normal.

Et quinze ans de vie commune, cest quoi ? Juste un fait divers ?

Tu veux quoi, que je te lise un poème ? Il ricana. Ma mère le dit toujours : moins de romantisme, plus dordre à la maison, cest ça qui tient un couple.

La flamme des bougies chancela, comme si elle avait entendu.

Claire se leva, débarrassa son assiette, alla à la fenêtre, scruta les toits mouillés, les fenêtres jaunes, le vieux marronnier déjà à nu dans la cour.

Puis elle fit volte-face.

Pierre, fais tes valises.

Il releva la tête.

Quoi ?

Rassemble tes affaires et pars, sil te plaît.

Il la regarda comme on regarde quelquun qui sest mis à parler une langue inconnue. Puis il éclata dun bref rire, nerveux.

Tes sérieuse là ?

Très sérieuse.

Pour une soupe ?

Pas pour la soupe.

Alors quoi ? Parce que jai parlé de ma mère ? Claire, cest ridicule.

Ça me fait pas rire.

Tu boudes, cest ça ? Bon, pardon, ça ira ? Viens, mange.

Non, Pierre.

Il la fixa. Elle resta debout, droite, calme, près de la fenêtre. Il attendait peut-être des larmes, une porte claquée, des cris. Tout, sauf cette paix étrange.

Tu ne plaisantes pas, murmura-t-il.

Non.

Silence. Lhorloge. Les bougies.

Tout ça à cause dune conversation ? tenta-t-il.

Non. À cause de quinze ans de la même conversation. Vas-y, prends ce quil te faut, tu récupéreras le reste plus tard.

Pierre resta debout une minute, puis alla vers la chambre. Elle entendit le placard souvrir, les sacs froissés. Claire resta à la cuisine, contemplant les bougies. Elles brûlaient sans trembler.

En quittant lappartement, il sarrêta devant la table, jeta un œil à la nappe blanche, à la soupe, au pain épais.

Tu vas le regretter, dit-il.

Peut-être bien, répondit Claire. Au revoir, Pierre.

La porte claqua. Le verrou fit « clac ». Elle resta à écouter les pas qui séloignaient dans lescalier.

Puis elle se leva, souffla les bougies plus besoin , fit la vaisselle, rangea la soupe au frigo. Pas faim.

Lappartement sentait loignon et légèrement lhumidité, normal en octobre, quand les radiateurs ne chauffent pas encore vraiment.

Claire se coucha à vingt-deux heures trente. Elle ne trouva pas le sommeil tout de suite, scruta le plafond, écouta la télé chez les voisins. Une seule pensée : elle ne pleurait pas. Cest fou.

***

Madame Bérard ouvrit la porte avant même que Pierre nait eu le temps de sonner une seconde fois. Elle faisait toujours ça, comme si elle pressentait.

Pierrot ! Elle leva les bras au ciel. Regarda la valise. Seigneur, quest-ce quil sest passé ?

Elle ma foutu dehors, répondit-il, sec.

Qui ? Celle-là ? Madame Bérard sécarta. Je te lavais bien dit, Pierrot ! Allez, entre, jai fait une soupe, à la pomme de terre, avec du poulet comme tu aimes.

Il posa ses chaussures, traversa la cuisine et sassit. Lappartement empestait la nourriture, avec cette odeur de naphtaline et de médicaments quon ne trouve que chez les vieilles gens.

Sa mère saffairait à la casserole, parlant sans arrêt.

Je lai toujours su, quelle nétait pas faite pour toi. Froide, cette Claire, tu comprends Les femmes froides, cest tout un programme. Même pas denfant, cest pas pour rien. Mange, regarde, jai tranché le pain fin.

Le pain était effectivement coupé très fin. Pierre y repensa, Claire ne le faisait jamais quen grosses tranches.

Mman, pas maintenant…

Quoi ? Je dis la vérité ! Quinze ans, elle ta fait tourner en bourrique, pour quoi ? Pas denfants, maison en vrac, vas-y prends la soupe.

La soupe était bonne, nourrissante, exactement comme elle lavait promis. Pierre mangea en silence.

Les premiers jours passèrent dans un brouillard. Il allait au travail, rentrait, dînait avec sa mère, regardait la télé. Elle lui confectionnait des boulettes, mettait son assiette devant lui : « Il faut te requinquer, tu fais une tête de déterré »

Le troisième jour, elle fouilla elle-même sa valise en son absence.

Prends pas la chemise grise, elle est froissée. Je tai repassé la bleue, elle te va mieux.

Je préfère la grise, fit Pierre.

Et alors ? La bleue te va bien, cest tout.

Il termina ses boulettes, vida sa tasse de thé. Sa mère débarrassait en racontant les frasques de la voisine du dessus, et Pierre ne lécoutait quà moitié.

Au bout dune semaine, elle déclara que ses chaussures étaient « bonnes à jeter » et quils iraient en acheter samedi.

Celles-là sont très bien.

Ah non, je tassure, la semelle se décolle.

Non, mman

Si, je lai vue. Samedi, on va au magasin.

Le samedi, la séance fut interminable : essais, critiques, conseil maternel à chaque étape. Il voulait des noires, simples. Elle le chaussa de marron avec fermoir décoratif.

Parfaites, insista-t-elle.

Jaime pas.

Arrête de faire lenfant. Celles-là sont mieux.

La vendeuse évita leur regard. Pierre sobserva dans le miroir, un homme banal, en chaussures marron à boucle, vide de toute expression.

Il prit les marron.

Tous les soirs, sa mère sasseyait et racontait comment il avait été un bon petit garçon, quelle lavait élevé seule, que Claire navait rien compris à ses sacrifices. Pierre opinait.

Il repensait parfois à la nappe blanche. Aux bougies. Il narrivait pas à comprendre pourquoi elle les avait mises. Quinze ans, et alors ? Rien à fêter, au fond.

Mais ces détails lui revenaient.

Surtout quelle navait pas pleuré. Ni crié. Juste, debout, droite, lavait laissé partir. Ce calme-là Il ny était pas préparé.

Au bout dun mois, sa mère établit son « emploi du temps ». Pas vraiment exprès : « mardi, tas rendez-vous chez le médecin, jai pris rendez-vous », « jeudi, on va chez Tante Andrée », « vendredi, rentre tôt, je fais une tarte ».

Le vendredi, il rentra tard quand même, réu imprévue. Il lappela depuis le bus. Elle parla sans interruption tout le trajet.

La tarte était réussie. Tout était bon.

Pierre mangea, mais en lui, persistait une gêne constante, discrète, compressant sa poitrine ; pas une douleur, juste du manque dair.

***

Claire, les trois premières semaines, avança comme une somnambule.

Elle travaillait, rentrait, mangeait vite fait et se couchait. Les soirées étaient dures lappartement était trop silencieux. Le silence, dabord effrayant, devint simple bruit de fond.

Sa copine Julie appelait tous les deux jours : « Clairette, ça va ? Tu veux que je passe ? » Claire disait que ça allait, que non, inutile de venir. Julie est finalement venue, ce premier samedi, avec du vin et un paquet de biscuits au beurre. Elles ont bavardé jusquà deux heures, parler de la nappe, de la soupe, de la belle-mère et de ses traditions, avec Julie qui ponctuait chaque anecdote dun « quel con », ce qui faisait du bien.

Tu as bien fait, conclut Julie à la fin. Tu as vraiment bien fait.

Jai peur, avoua Claire.

Oui. Mais ça passe.

Après le départ de Julie, Claire resta en plein salon, fixant les lourds rideaux bleu nuit. Cest Pierre qui les avait choisis, il y a huit ans. Il disait : « Cest pratique, ça bloque la lumière. » Restés depuis. Claire ne sy était jamais attardée.

Le lendemain, elle les retira.

Cela lui prit plus dune heure, le rail était lourd, il fallut prendre une chaise. Nouvelle ambiance, toute grise, la lumière doctobre entrait à flots, cétait froid mais plus vivant que lobscurité des vieux rideaux.

Ensuite, elle déplaça le canapé ; pas toute seule, elle demanda à Monsieur Moreau, le voisin retraité, de laide. Mis sous la fenêtre, le canapé baignait dans une lumière différente. Cela avait son charme.

Rapidement, son sommeil saméliora. Pas parfaitement, mais elle ne fixait plus le plafond des heures.

Au bureau, rien navait changé. Claire était une excellente comptable, minutieuse et fiable. Jamais en retard, paperasse au carré. Les collègues lappréciaient, surtout Madame Gauthier, la chef comptable, petite, stricte, jamais un mot sur sa vie privée mais attentive à Claire.

Fin octobre, Madame Gauthier lappela dans son bureau.

Claire, jarrête lan prochain. Je pars chez ma fille. Le directeur veut que tu prennes la relève. Chef comptable.

Claire mit quelques secondes à intégrer.

Moi ? Elle posa, machinalement, la question, sans réellement douter.

Oui, toi. Je sais qui bosse ici. Accepte.

Claire rentra chez elle en tram, réfléchissant au poste. Plus de responsabilités, un autre rythme. Ça lui faisait toujours un peu peur. Pierre lui avait lancé un jour : « Pourquoi faire carrière ? Je gagne bien. » Elle avait acquiescé, sans rien dire.

À présent, elle fixait les lampadaires du tram : pourquoi pas, après tout ?

Le mois de novembre défila vite, entre boulot et menus travaux dans lappart : repeindre la chambre en jaune pâle, changer les rideaux pour de fins en lin, acheter un nouvel abat-jour orange, doux, quelle allumait le soir. Lappartement devenait, doucement, sien.

Elle installa de la géranium sur le rebord de la fenêtre. Ce parfum vert et frais se mariait au lin et au jaune.

Avec Pierre, plus de discussion directe ; tout passait par lavocat. Il ne fit pas dhistoire. Il était redevenu silencieux, conciliant la mère, sans doute, ou simplement la fatigue.

En décembre, Claire accepta le poste de chef comptable. Madame Gauthier lui serra la main.

Brave fille, dit-elle, et pour la première fois, sourit franchement.

Le Nouvel An, Claire le passa chez Julie, entourée damis, de chiens, de gosses, de salades dans tous les saladiers. Un peu de joie, un brin de mélancolie, ce mélange étrange des fêtes. Elle leva une coupe, regarda les feux dartifice et se dit que lannée était passée, quelle était vivante, et même, finalement, pas mal.

***

Lhiver fut rude côté Pierre.

Sa mère posa un diagnostic : il devait consulter. Elle avait pris rendez-vous chez le généraliste, le cardio, le gastro, « parce que tu nas pas bonne mine, Pierrot, faut vérifier. » Pierre y alla. Les médecins ne trouvèrent rien, « pour votre âge, tout est normal », et sa mère secouait la tête, comme sil aurait mieux valu trouver un problème.

Au travail, Pierre devenait irritable, ses collègues lavaient remarqué. Charpentier, avec qui il partageait la pause clope, lui demanda un jour :

Tu tires une tronche, toi

Rien, répondit Pierre.

Cest la maison ?

Non.

Charpentier séloigna. Pierre resta devant la vitre, regardant le square triste, gris sous la neige sale et la tache dhuile. Il ne voulait retourner ni au travail, ni chez sa mère, ni nulle part.

Il se demanda : où aurait-il vraiment envie daller ?

Aucune réponse.

Tous les soirs, la mère lattendait avec le repas une attention appréciée, il le savait mais derrière venait le programme du lendemain, lavis sur les vêtements, les horaires. Sil tardait, elle appelait, puis recommençait, puis laissait un texto : « Je minquiète Pierrot, tu es où ? »

En février, il sattarda chez Charpentier à regarder le match, boire une bière. Il rentra à vingt-deux heures trente.

Sa mère lattendait à la cuisine, lumière éteinte. À peine la porte poussée, elle alluma, le fixa dun regard qui mit Pierre mal à laise.

Tétais où ?

Jai prévenu, Mman.

« Je rentre tard », cest pas prévenir. Je ne savais pas où tétais. Je me suis fait du mauvais sang et jai eu de la tension.

Mman…

Mange, cest prêt. Elle posa les boulettes réchauffées sur la table. Et néteins plus ton portable, jai téléphoné trois fois.

Il était allumé, juste trop loin de moi, cétait pour le match.

Le match, fit-elle dun ton désapprobateur.

Pierre mâcha en fixant la nappe.

Il remarqua quil avait commencé, insidieusement, à se justifier. Pour tout : pourquoi aussi tard, pourquoi telle chemise, pourquoi il navait pas prévenu avant, pourquoi pas mangé, pourquoi ci, pourquoi ça.

Il se souvenait quil disait, lui aussi, « cest maman qui sait faire ». Avec fierté. Ce souvenir le mettait à présent mal à laise.

En mars, il chercha à louer une chambre, vit une annonce abordable près de lusine. En parla à sa mère.

Elle pleura. Silencieusement, sans drame, puis dit : « Donc tu nes pas heureux ici. Je comprends, Pierre. »

Il ne loua pas la chambre.

Parfois la nuit, Claire lui apparaissait, rarement, mais elle apparaissait. Pas en rêve de cinéma : juste Claire à la cuisine, ou en voiture. Images banales. Pierre se réveillait, fixait le plafond de la chambre denfant où il dormait.

Il pensait : que fait-elle ? Comment va-t-elle ?

Puis se disait : Bah, sûrement quelle a quelquun dautre.

Ça, bizarrement, le mettait en colère.

***

Le mois de février fut étonnamment lumineux. La neige persistait, mais le soleil du matin brûlait les yeux, Claire se disait quelle devait vraiment sacheter de bonnes lunettes de soleil, cest pas le moment déconomiser.

Elle les acheta. Rosées, fines. Se regarda dans le miroir et rit toute seule.

Le boulot augmentait. Les nouvelles missions étaient ardues mais motivantes. Elle restait parfois jusquà vingt heures, prodiguait rapports et bilans, sentretenait avec Monsieur Leroux, le patron, homme posé, peu bavard, qui appréciait la précision. On le sentait.

Les collègues, cordiaux. La jeune stagiaire Emma lui vouait une admiration discrète, lui déposait un café de temps en temps. Claire remerciait, Emma rougissait.

En mars, Julie lentraîna fêter lanniversaire dune de ses amies, Nathalie. Claire navait pas envie : des inconnus, le bruit, devoir sourire. Julie insista : « Allez, Clairette, faut sortir, tu verras cest sympa. »

Nathalie, vive, généreuse, vivait dans un bel appartement avec deux chats et une plante gigantesque. Douze invités. Claire resta dabord près de Julie, mais engagea conversation avec la voisine de table, prof de maths passionnée de littérature. Le temps passa vite.

En face, il y avait Alexandre. Elle la remarqué tard ; homme discret, taille moyenne, cheveux poivre et sel, pull gris simple. Peu bavard, attentif, sourire rare mais juste.

En fin de soirée, ils finirent côte à côte, tasse de thé à la main. Il posa une question, elle répondit, il répondit. La discussion vint toute seule, détendue. Il était ingénieur, dans le bâtiment, veuf depuis quatre ans, sa femme partie dun cancer. Il lannonça sans pathos, simplement.

Tu connais Nathalie depuis longtemps ? demanda Claire.

Par son ex-mari. Puis il est parti, et on a gardé de bonnes relations. Et toi, Julie ?

On est copines depuis la fac.

Cest précieux, les amies comme ça, dit-il.

Oh oui, répondit Claire.

Ils échangèrent leur numéro. Simplement, sans attente. Il écrivit trois jours plus tard, proposa une pause-café. Elle accepta.

Petite brasserie près du travail. Deux heures à parler. Elle raconta le divorce, il ne jugea pas, pas de conseils, juste à lécoute. Puis il parla de lui. Ils sortirent, restèrent quelques minutes ensemble dans le froid printanier. Il demanda sil pouvait rappeler, elle dit oui.

Marché au bord de Loire. Cinéma. Puis une invitation, en avril, à dîner chez lui.

***

Alexandre habitait au cinquième, dans un vieil immeuble en pierre. Claire gravit les marches avec une bouteille de vin en main, se disant que ce serait sûrement un bazar dhomme célibataire, quelle ferait comme si tout était normal. Une petite nervosité, celle de qui craint le jugement vieille habitude.

Elle sonna.

La porte souvrit. Ça sentait la tarte aux pommes, une note douce de cannelle.

Entrez, fit Alexandre avec un sourire. Jai pris de lavance sur la tarte, jespère que ça ne vous dérange pas ?

Je suis entièrement pour, dit Claire.

Lappartement était simple. Pas parfait, mais vivant : livres et outils sur létagère, journal sur la table, rien de trop rangé. Rien pour impressionner, mais tout pour habiter.

Elle laida à préparer la salade. Elle découpait les tomates, lui le fromage. Parfois ils parlaient, parfois non. Le silence nétait pas pesant.

Claire attendait inconsciemment la critique, le « on aurait dû », le regard désapprobateur quelle connaissait si bien.

Mais il ne dit rien. Ils sassirent, il versa le vin, observa la table puis elle.

Merci dêtre venue, dit-il.

Trois mots, comme ça. Sans détour.

Claire baissa les yeux sur son assiette, sentit presque imperceptiblement quelque chose en elle se relâcher. Comme si elle avait porté un poids trop longtemps.

Dehors, soir davril. Les réverbères allumés, la branche devant la fenêtre couverte de mini-bourgeons. La tarte dorait dans le four.

Ils bavardèrent longtemps. Elle évoqua son enfance, son rêve de devenir prof, puis léconomie. Il parla de son chantier, de vieilles bâtisses à restaurer. Claire songea que cétait beau, refaire du neuf avec du vieux.

En partant, il la raccompagna jusque sur le palier.

Je suis heureux quon se soit rencontrés, dit-il.

Sur le trajet du retour, elle ne pensait pas seulement à lui. Mais à cette tarte, à ce sentiment : on peut être reçu sans rien craindre. Juste dîner. Juste partir soulagée.

***

Lété arriva, calme et doux.

Claire et Alexandre se retrouvaient souvent, sans précipitation. Il ne forçait rien, elle non plus. Ils faisaient le marché le week-end : elle achetait la salade et la crème fraîche, lui, le poisson. Ils cuisinaient ensemble. Aucune comparaison avec lancienne routine.

Un matin de juillet, elle dormit chez lui pour la première fois. Il fait le café, le porta dans le lit. Sans manière, juste comme ça.

Tu bosses aujourdhui ? demanda-t-il.

Je prends mon service à midi.

On va au marché ? Il doit y avoir des cerises.

Claire prit la tasse à deux mains. Dehors, matin bleu dété, parfums frais, des martinets qui criaient dans le ciel. Elle voulut pleurer pas de tristesse, juste ce bonheur difficile à cerner après tant dannées sans.

Je veux bien, répondit-elle.

A lautomne, Alexandre proposa quelle sinstalle. Pas de grandes phrases, un soir de vaisselle :

Claire, tu ne veux pas venir habiter ici ? Je crois vraiment que ça serait bien pour toi. Y a de la place. Et pour moi, cest mieux aussi.

Laisse-moi y réfléchir, sourit-elle.

Prends ton temps.

Elle mit deux semaines. Puis dit oui.

En novembre, elle déménagea. Loua son vieil appart, garda ses affaires. Transporta livres, géranium, lampe orange, rideaux de lin. Alexandre déplaça la bibliothèque pour ses romans. Ils rangèrent côte à côte, techniques ou fictions, ça rendait bien.

En décembre, ils se pacsèrent. Sans faste : Julie et Serge, le copain dAlexandre, comme témoins, resto ensuite. Chaleur simple, rires, Julie pleura « mais cest de joie ! »

Et en janvier, Claire découvrit quelle était enceinte.

Dans la salle de bains, elle fixa les deux traits du test pendant dix minutes, assise sans bouger.

Quarante-trois ans. Elle sétait fait une raison, ni elle ni Pierre ne voulaient vraiment denfants, jamais discuté sérieusement ; le temps avait filé, les médecins disaient « tout est possible », mais elle avait décidé toute seule que ce nétait pas pour elle.

Et voilà.

Alexandre faisait des plans dans son bureau. Elle apparut à la porte. Il se retourna, la vit.

Il y a un problème ?

Elle lui tendit le test. Il lut, resta silencieux quelques instants. Puis se leva et la serra fort, longtemps.

Cest bien, Claire. Très bien.

Elle enfouit son visage dans son épaule et pleura vraiment, avec des sanglots, comme ça nétait plus arrivé depuis longtemps. Il ne dit rien dautre que « cest bon, cest bon »

***

Le printemps revint, avec sa lumière brillante. On retrouvait la terrasse du café, les quais de la Loire, mais maintenant Claire marchait doucement, le ventre bien rond, Alexandre la soutenant du bras.

Six mois. Au travail tout le monde savait. Monsieur Leroux la félicita : « Claire Dubois, votre place est à vous, ne vous inquiétez pas. » Emma la regardait désormais avec une sorte de vénération toute neuve.

Lappartement leur appartement prenait des allures nouvelles, rempli de petites choses pour le bébé : un berceau dans un coin, une veilleuse-lune, une pile de minuscules bodies dans un tiroir. Claire ouvrait parfois le tiroir pour toucher les habits ; cela lui semblait solide, vrai.

Le matin, elle buvait du thé à la fenêtre, humant lodeur de la terre mouillée, de pommes mûres du jardin voisin. Un sentiment de calme, simplement.

Mais parfois, seule le soir alors quAlexandre dormait et que le bébé gigotait, elle pensait à avant. Pas de remords, pas de douleur, juste comme un cliché sépia : une autre vie. Un peu de regret, peut-être pas tant pour Pierre, plus pour les quinze années passées à nattendre rien de plus. Pour la jeune fille quelle avait été à préparer la soupe et à déployer sa nappe blanche.

Elle navait plus de nouvelles de Pierre. Julie lui avait dit lavoir croisé, fatigué. Un haussement dépaules, pas de méchanceté. Il nétait plus de son histoire.

***

Pierre était dans la cuisine, chez sa mère.

Le printemps dehors, mais dans lappart, cétait comme toujours lhiver : rideaux lourds, objets immuables, même parfum de médicament, de soupe, et une odeur ancienne, inchangée.

Madame Bérard touillait la soupe en monologuant :

Tas pas une mine folichonne, Pierrot. Tu veux pas aller chez un bon cardiologue ? Jai vu, yen a un très bien dans le quartier. Je tinscris.

Mman, ça va.

Tu ne peux pas en juger, affirma-t-elle ; les hommes ne sentent jamais le coup venir, ton père disait pareil, regarde où il en est…

Pierre laissa couler.

La table couverte dune nappe à carreaux, bleue et blanche. Pratique, pas de taches.

Sa mère posa son assiette.

Mange tant que cest chaud : cest au sarrasin et au bœuf, tu aimes ça.

Jaime bien, répondit Pierre.

Il goûta. La soupe était bonne. Sa mère savait faire.

Pierrot, en sasseyant en face avec son bol de thé, tu as réfléchi à ce que je tai dit ? Pour Lucie ?

Il leva les yeux.

Non.

Tu devrais. Elle est bien, veuve, bon appart, elle a demandé de tes nouvelles.

Maman

Quoi maman ? Quarante-cinq ans, Pierrot. À ton âge, il faut une femme dans sa vie, cest lordre des choses.

Jen ai une, dit-il sans trop y croire.

Regard-surprise.

Laquelle ?

Personne. Cest pour dire. Ne me présente pas Lucie. Je gère.

Comment gérer si tu te morfonds là, à ne rien faire ? soupira-t-elle. Je te connais. Tu penses encore à Claire. Pourquoi ? Elle ta laissé. Pour des femmes comme ça, tu sais ce quon dit…

Maman, coupa-t-il dun ton grave qui suffit à la faire taire.

Le silence tomba. Lhorloge. Un oiseau chantait, bien, bruyamment, premier du printemps.

Mange, ça va refroidir, reprit-elle. Qui dautre te bichonnera comme ta mère ?

Pierre contempla sa soupe.

Elle était bonne. Vraiment bonne. Sa mère savait cuisiner.

Il mâcha en repensant à ce soir doctobre, fatigué, râleur, obsédé par la nappe, la soupe, la supériorité maternelle.

Il navait pas compris alors quil ne sagissait pas de la nappe. Maintenant, il commençait à saisir, trop tard. Avec la lenteur de ceux qui nont jamais appris à réfléchir à temps.

Jétais en cage. Ce mot lui vint dun coup, au point de poser sa cuillère. Une cage. Mais il comprenait que ce nétait pas Claire qui lavait bâtie. Non, elle navait fait que céder. La cage, cétait lui. Toujours lui. Transportée dappart en appart, de mère en femme, puis retourner à la case départ.

Cest bon ? demanda sa mère.

Oui, maman. Cest bon.

Voilà. Tas vu, sans moi tu ne ferais que des bêtises, Pierrot.

Il ne répondit pas.

Dehors, loiseau chantait plus fort. Le printemps tapait aux vitres, un filet de lumière sinfiltrait entre les lourds rideaux.

Pierre se courba, termina sa soupe.

***

Ce soir-là, Claire était au balcon dans leur appartement à Alexandre et elle, observant le coucher du soleil. Le ventre lourd la gênait, mais lappel de lair était trop fort. Den bas montait lodeur de la terre et quelque chose dindéfinissable, propre au printemps.

À lintérieur, Alexandre passait un coup de fil pro, calme, posé. Sur la table de la cuisine, deux tasses et la lampe orange allumée.

Claire posa la main sur son ventre. Le bébé donna un coup, doux, tranquille.

Salut toi souffla-t-elle dans la nuit déjà douce.

Il y avait de la peur, du bonheur, ce tranquille mais intense sentiment davancer sans garantie, sans fausse promesse. Juste ça : le soir davril, lodeur de la terre, la lampe orangée et la petite vie qui dansait doucement en elle.

Elle resta encore un peu à respirer.

Puis rentra chez elle.

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