Camille ! retentit soudain une voix vive, alors que mon amie, secouant les gouttes de son manteau écarlate, sassit en face de moi dun mouvement énergique. Désolée, la circulation, cétait lenfer ! Tu as déjà commandé ?
Juste un café, répondis-je avec un faible sourire. Je tattendais.
Camille ôta son manteau, posa sur moi un regard acéré et laissa échapper un sifflement moqueur.
Bon sang, Claire… Tu tes vue dans une glace ce matin ? Quest-ce que cest que cette tenue ? Pull gris, pantalon gris… Tu fais grève de la couleur ou tu voulais vraiment te fondre dans les murs ?
Cest confortable, haussai-je les épaules. Jai cinquante-deux ans, tu sais, la coquetterie, ça me passe un peu au-dessus.
Mouais, fit-elle en haussant les sourcils, tout en commandant dun geste à la serveuse un cappuccino et un pain au chocolat. Et ton Pierre ? Toujours parti à la pêche, jimagine ?
Je hochai la tête.
Parti vendredi soir. Il revient dimanche pour le déjeuner. Comme dhabitude.
Ah, comme dhabitude ! Camille mima ma voix avant de rire. Et toi, comme dhabitude, tu restes à la maison toute seule, hein ? Tu mates la télé et tu raccommodes les chaussettes ? Dis, Claire, il ta déjà proposé daller au restaurant, au théâtre, au ciné récemment ? Fais un effort, rappelle-toi, je ten prie !
Je sentis mes joues sembraser.
On… On est allés à la maison de campagne en juillet. Ensemble.
La maison de campagne ! éclata-t-elle de rire. Où tu sarclais le jardin et lui réparait la cabane ! Bonjour la romance ! Écoute, ma belle, le temps passe. On nest plus des jeunes filles, certes, mais on nest pas séniles non plus. Et toi, tu tenterres vivante.
Arrête, pris-je une gorgée de mon café, lamer me piqua la langue. On a une vie normale. Vingt-huit ans de mariage, cest pas rien, si ?
Vingt-huit ans de routine, oui ! trancha Camille. Tu sais ce que je vois ? Tu deviens transparente. Pour lui, tes un frigo ou un tabouret : ça sert, ça fonctionne, tant mieux. Dis-moi, il ta déjà dit un mot gentil, récemment ? Il te demande au moins comment tu vas ?
Je voulus linterrompre. Rien ne sortit. La vérité, cétait que nos soirées se déroulaient en silence. Pierre lisait des articles sur la pêche sur sa tablette ; moi, je tricotais ou regardais des feuilletons. Parfois, il demandait ce quil y aurait au dîner. Parfois, jévoquais les factures à régler. Voilà tout.
Je le vois, ça te touche, Camille se pencha, les yeux brillants. Figure-toi que jai fait une rencontre, récemment. Un photographe. Paul. Passionnant, il sait parler, il écoute. Samedi, il inaugure une exposition dans une petite galerie près du canal Saint-Martin. Viens ! Je temmène respirer un peu.
Camille, je…
Pas de discussion, coupa-t-elle dun revers de main. Il faut que tu sortes de ta coquille. On ira, tu thabilleras joliment, et tu verras : cest grisant dêtre vue, dintéresser, de parler dautre chose que de robinet qui fuit.
Je soupirai. Il était inutile de résister à Camille. Et, au fond, sortir ne me semblait plus si futile. Chez moi, un vide sinstallait. Un silence épais.
***
Ce samedi-là, devant la glace, je ne me reconnaissais pas. Camille avait apporté une robe bordeaux, sage mais élégante, une ceinture fine soulignant la taille. Je métais maquillée pour la première fois depuis des mois, coiffé les cheveux.
Eh bien, murmurai-je, observant mon reflet, je croyais avoir complètement…
Coincé dans le rôle de mémé ? ricana-t-elle, satisfaite. Erreur, ma chère. Suffit dun coup de dépoussiérage.
La galerie, rue du Temple, était un petit espace lumineux aux murs blancs, suspens de photos noir et blanc : vieilles cours pavées, visages anonymes, gares oubliées. Trente personnes, à tout casser, bavardant autour de verres de vin blanc de Loire.
Camille me mena illico vers un homme grand aux tempes grisonnantes, habillé dun col roulé sombre et dun jean.
Paul, je te présente Claire, ma meilleure amie. Claire, voici Paul, le maître de ces lieux.
Paul me salua, yeux gris chaleureux, joli sourire, quelques rides aux coins des yeux. Il tendit la main.
Enchanté. Jespère que lexpo vous plaira.
Vous savez, je ny connais pas grand-chose en photo, avouai-je en serrant sa main sèche et chaude.
Il ny a rien à comprendre : il suffit de ressentir, répondit-il avec un large sourire. Venez, je vais vous montrer ma préférée.
Il mamena devant un cliché qui montrait une vieille femme à la fenêtre, la lumière effleurant son visage ridé, les yeux profonds, tristes, perdus au loin.
Cest ma voisine, souffla Paul. Elle a quatre-vingt-trois ans. Je lai photographiée il y a un an et demi. Elle me racontait la guerre, son mari mort trop tôt, ses trois enfants élevés seule. Ce qui ma frappé, cest quil ny avait aucune plainte dans son regard. Juste cette tristesse, mais noble.
Je fixais la photo, la gorge serrée.
Elle est très belle, murmurai-je.
Oui, la vraie beauté, cest ça. Pas la jeunesse. La beauté, cest davoir traversé, enduré, mais gardé sa dignité, il me détaillait, attentif. Vous aussi, vous avez cette tristesse intéressante, vous savez. Comme si vous pensiez à mille choses sans jamais les dire.
Décontenancée, je me sentais observée, vraiment observée ce que Pierre navait plus fait depuis des lustres.
Jsuis un peu fatiguée, voilà tout, bredouillai-je.
Fatiguée de quoi ? demanda-t-il calmement, comme sil me connaissait depuis longtemps.
Les mots jaillirent malgré moi, incontrôlables :
De la répétition. Chaque jour pareil, lever, petit-déj, ménage. Pierre au boulot puis à la pêche. Les enfants partis. Et moi, là, dans cet appart, à me demander : où je suis passée ? Où est la fille qui rêvait de voyages, daventure ?
Je me tus, presque terrifiée de mêtre livrée ainsi.
Nayez pas honte, Paul effleura mon coude dun geste tranquille. Cest ça, la sincérité. Rare, aujourdhui. Jai une idée. Je dirige un petit club créatif le mercredi soir : photo, littérature, discussions, sorties en extérieur parfois. Venez mercredi. Ça vous fera du bien, promis.
Jallais protester, chercher une excuse : trop à faire, obligations…
Daccord, répondis-je, surprise de mentendre dire oui.
***
Pierre rentra comme à laccoutumée le dimanche, sentant la vase et le feu de bois.
Alors, tas mordu ? demandai-je sur le pas de la porte.
Deux perches, marmonna-t-il en posant le sac dans la cuisine. Ça va, toi ?
Ça va, répondis-je. Je suis allée voir une expo avec Camille.
Tant mieux. Tu devrais sortir davantage, lança-t-il en fouillant le réfrigérateur, préoccupé déjà par autre chose.
Une irritation monta soudain.
Dis, Pierre, et si on sortait tous les deux ? Un resto, un théâtre, nimporte quoi…
Il me regarda, sincèrement surpris.
Pourquoi ? Cest cher, et je suis fatigué après la pêche. Une autre fois… daccord ?
Toujours « une autre fois ». Je hochai la tête et quittai la cuisine. Dans ma chambre, jenvoyai un message à Camille : « Passe-moi ladresse du club. Jy vais mercredi. »
***
Le club se réunissait dans une cave voûtée dun immeuble ancien, rénovée en espace chaleureux aux canapés moelleux, étagères de livres, appareils photo disséminés ci et là. Une quinzaine de personnes, surtout des quarantenaires et cinquantenaires. Paul maccueillit avec chaleur.
Ravi que vous soyez venue. Installez-vous où vous voulez.
La soirée passa à discuter dun photographe français, à lire des poèmes dAragon, puis à bavarder simplement. Je restais discrète, à lécoute, et cétait parfaitement doux : ici, personne ne parlait de lessive, de soupe ou de robinetterie.
Paul maccompagna jusquà larrêt de bus.
Ça vous a plu ?
Beaucoup, dis-je. Javais oublié ce que cétait, un autre monde.
Eh bien, vous y êtes, sourit-il. Je vous regarde, Claire, et je vois quelquun qui na pas vécu pour soi depuis longtemps. Toujours pour les autres : mari, enfants, maison. Quand avez-vous fait quelque chose juste pour vous ?
Je mis un moment à chercher, sans trouver la réponse.
Voilà le vrai piège de la cinquantaine, poursuivit-il. On a tout donné aux autres, on sest un peu oubliée. On a peur de voir la vie filer. Mais il nest jamais trop tard pour renaître à soi-même.
Ses paroles me firent un bien fou.
Tenez, il sarrêta. Et si on faisait une virée samedi à la campagne ? Je connais une vieille demeure superbe, lumière unique en automne. Je voudrais photographier, et je vous invite. Ce sera plaisant.
Jhésitai. Un samedi. Pierre serait de nouveau à la pêche. Jaurais pu rester seule, comme dhabitude…
Je ne sais pas… Cest…
Si grave ? Paul moffrit un sourire doux. Je vous propose juste une promenade. Avec un homme cultivé, dans un beau décor. Vous y avez droit, non ?
Oui, soufflai-je.
Parfait ! Rendez-vous à dix heures devant la station Bastille. Prenez une veste chaude, il y a du vent.
Il me fit un signe et séloigna. Je restai là, le cœur battant comme à vingt ans.
***
Le vendredi soir, Pierre, fidèle à son organisation, préparait ses affaires de pêche.
Je reviens dimanche, mannonça-t-il en refermant son sac. Si besoin, appelle.
Bien sûr, le regardant mettre en ordre ses leurres. Dis, je pourrais venir une fois avec toi ?
Il leva vers moi des yeux étonnés.
Tu naimes pas la pêche. Tu tes plainte du froid, des moustiques, la dernière fois.
Juste pour être ensemble, murmurais-je.
On est déjà ensemble tout le temps, répondit-il, indifférent, Profite de la maison pour te reposer. Regarde tes feuilletons.
Il membrassa distraitement sur la joue et partit. Je restai seule, à contempler la porte fermée.
« On est ensemble tout le temps, » songeais-je avec ironie. Mais étions-nous vraiment ensemble ?
Le samedi matin, je choisis longtemps ma tenue. Jean, pull chaud, veste épaisse. Dans la glace, mes joues étaient roses, mes yeux vifs. Je me convainquais : « Cest juste une balade dans la nature, avec une nouvelle connaissance. Rien de plus. »
Paul mattendait avec deux gobelets de café.
Prête pour laventure ?
Nous prîmes un vieux break Renault, bercés de musique jazz, à discuter, rire. Paul avait toujours mille anecdotes de voyage. Je retrouvais la légèreté dil y a longtemps.
La vieille demeure était à moitié en ruine, mais superbe. Colonnes fissurées, parc en désordre, étang sombre. Paul photographiait tandis que je ramassais des feuilles dorées.
Mettez-vous ici, me demanda-t-il soudain, près de la colonne. Regardez au loin…
Il prit quelques clichés, puis me les montra.
Regardez comme vous êtes photogénique. Et vos yeux, ce sont toujours eux qui me fascinent.
Je vis sur lécran une femme nouvelle, cheveux au vent, rêveuse. Était-ce bien moi ?
On flâna jusquau soir. Paul proposa un en-cas à lauberge du village tartes salées, thé fumant et la conversation devint de plus en plus intime.
Vous êtes mariée depuis longtemps ?
Vingt-huit ans.
Et heureuse ?
Je restai muette. Quest-ce que le bonheur ? La routine ? La sécurité ?
Jen sais rien. Avant, je croyais oui. Aujourdhui… jai limpression de marcher dans mon sommeil. Il ne manque rien, mais tout manque.
La passion, souffla-t-il. Ce feu qui fait sentir quon est vivante. Que vous nêtes pas juste un automate, mais une femme qui pense, désire.
Il posa la main sur la mienne.
Claire, vous êtes une belle personne, intelligente, sensible. Vous méritez le bonheur le vôtre.
Je lobservais, le cœur battant la chamade. Jaurais dû retirer ma main, partir. Mais je restai. Jen avais envie.
***
Les semaines suivantes passèrent dans une bulle fiévreuse. Je voyais Paul de plus en plus, au club, aux expos, en promenade. Il me donnait ce que je navais plus à la maison : attention, compliments, échanges profonds.
Avec Pierre, rien ne bougeait. Il travaillait, allait à la pêche, regardait les infos. Jassurais lintendance. Nos conversations se résumaient à :
Claire, tas pris de la crème fraîche ?
Oui.
Bien. Mes chaussettes sont où ?
Dans larmoire.
Voilà tout. Aucune question, aucun regard. Paul, lui, voulait tout savoir. Je mouvrais, je renaissais sous ce soleil nouveau.
Camille ne rata rien.
Alors, tas craqué ? lança-t-elle au café.
Dis pas de bêtises, rougis-je. Nous sommes amis.
Allons donc, ria-t-elle. Tu es radieuse, Claire. Je ne tai pas vue comme ça depuis quinze ans. Et jen suis heureuse, tu le mérites.
Mais je suis mariée, dis-je, à voix basse.
Et alors ? balaya-t-elle. Ton Pierre vit dans sa bulle. Toi aussi, tu as le droit à la vie. Ce Paul, il te fait du bien.
Jécoutais ; ses paroles faisaient leur chemin. Je me répétais : « Je vis, jai le droit au bonheur. »
La bascule survint une froide journée de novembre. Paul minvita à une journée à Chartres, pour un festival photo de rue.
Il y a deux chambres dhôtel, pas dambiguïté, assura-t-il.
Je me raccrochais à cette phrase.
À Pierre, jinventai une virée shopping avec Camille.
Fais attention à tes sous, dit-il sans lever les yeux.
À lhôtel, Paul tint parole. Nous passâmes la journée à arpenter les expos, écouter des conférences. Le soir, nous dînâmes dun bon vin, il parlait de limportance de saisir linstant, du danger de remettre le bonheur à plus tard.
Claire, dit-il en me fixant, jai connu beaucoup de femmes, mais vous… vous êtes différente. Spéciale, sensible. Je ne veux pas vous brusquer, mais sachez que vous comptez, vraiment.
Il me prit la main. Ensuite, devant la porte de ma chambre, il membrassa sur la joue.
Bonne nuit, chuchota-t-il. Si vous voulez parler, je suis à côté.
Dans mon lit, je restai des heures réveillée. « Je suis mariée. Vingt-huit ans de vie commune. Je nai pas le droit. »
« Mais lui, il ta aimée, regardée comme ça pour la dernière fois, quand ? »
« Cest une trahison. »
« Ou la vie. Un dernier sursaut avant le crépuscule. »
À deux heures, jenfilai mon peignoir et allai frapper à la porte de Paul.
Il ouvrit tout de suite, éveillé.
Claire, murmura-t-il.
Je franchis le seuil.
***
Réveil amer au matin, bras inconnus autour de moi. Javais du mal à croire ce que je venais de vivre.
Paul dormait. Je me rhabillai, retournai dans ma chambre. Restai assise, tête dans les mains.
« Quas-tu fait, Seigneur, quas-tu fait ? »
Au retour, Paul se montra tendre, doux, toujours élégant dans ses mots. Peu à peu, la honte céda la place à une étrange euphorie.
« Jexiste, pensais-je. Jexiste à nouveau. »
Chez moi, Pierre maccueillit comme dordinaire.
Alors, tu as trouvé quelque chose ?
Pas grand-chose, répondis-je sans croiser ses yeux. Il ny avait pas grand-chose.
Je meurs de faim, quest-ce quon mange ?
La routine reprit. De jour, jétais lépouse de Pierre. Mais le soir, jécrivais à Paul, le voyais clandestinement. Il mouvrait son monde, des livres, des poèmes à voix basse.
Les conversations avec Pierre étaient réduites à lessentiel :
Faudra regarder la gouttière à la campagne, disait-il.
On verra au printemps.
Mots vides. Long silence.
Camille jubilait.
Voilà, tu revis ! Tu nétais plus quune ombre, tu mérites un peu de lumière.
Je tentais de me rassurer : « Pierre est fautif. Il sest éloigné. Jai le droit au bonheur. »
Mais la nuit, tandis quil dormait près de moi, je sentais en moi quelque chose craquer.
***
Le froid de décembre sabattit. Je voyais Paul chaque semaine. Il loua un studio pour ses photos ; je lui disais que javais des cours dinformatique.
Pierre se contentait dapprouver.
Paul était merveilleux, attentionné, passionné, mais parfois ses belles phrases semblaient toutes prêtes, comme répétées. Jeus la pensée quil nétait ni le premier, ni le dernier à entendre cet air-là. Mais reculer était impossible.
Un soir, en rentrant de la pharmacie où jachetais les médicaments de Pierre, je laissai tomber dans lentrée une petite boîte de parfum cadeau récent de Paul, “Sonate de Minuit”. Je ne remarquai rien.
Le soir, Pierre rentra tôt. Je préparais le dîner lorsquil déposa la boîte sur la table.
Cest à toi ? demandât-il calmement.
Je me retournai, le cœur battant.
Oui… Je lai trouvée dehors…
Dehors, répéta-t-il. Un parfum à cent euros, dans la rue ?
Il ouvrit, sentit.
Claire, je ne suis pas idiot. Tu as changé. Tu tabsentes. Tu me regardes comme un inconnu.
Je restai adossée à la cuisinière.
Pierre, je…
Cest qui ? coupa-t-il. Ce type ?
Personne, balbutiai-je. Un ami…
Ne mens pas, serra-t-il la boîte. Tu mas trompé, nest-ce pas ?
Le silence tomba, écrasant. Je vis son visage se transformer, la bonté de toutes ces années séteindre.
Oui, murmurais-je. Oui, Pierre. Pardonne-moi. Je ne lai pas voulu, mais…
Mais tu las fait, sourit-il amèrement. Compris.
Il se dirigea vers la porte.
Pierre, attends ! On peut parler, je texplique…
Expliquer quoi ? il sarrêta, dans ses yeux une douleur aigüe. Tu as couché avec un autre ! Ce serait de ma faute ? Jai peut-être oublié de te demander comment tu allais, je me suis noyé dans la routine… Mais je ne tai jamais trahie. Jamais. Parce que je taimais, Claire. Je taime encore. Et toi, tu as tout détruit.
Pierre, je ten supplie, je sanglotais. Ne pars pas, on peut réparer.
Je ne peux pas rester ici. Je vais chez Paul (le sien, pas le mien) pour réfléchir.
Il fit sa valise en quinze minutes. Je le regardais, effondrée.
Tu mabandonnes ? murmurais-je.
Tu ne mas pas abandonné, toi, en allant vers lui ?
Il disparut, sans claquer la porte. Laissant derrière lui un vide immense.
***
Jerrai dans lappartement, paniquée. Jappelai Pierre, il ne répondait pas. Je lui envoyai « Pardon. Sil te plaît, reviens. » Pas de réponse.
Jappelai Paul.
Paul, cest fini, Pierre sait tout. Il est parti. Je suis perdue.
Oh, Claire, Paul prenait une voix douce. Si tu veux, on se voit. Je te remonte le moral.
On se retrouva à son studio. Je racontai, pleurai. Paul me serrait, me caressait les cheveux.
Ce nest pas grave, soufflait-il. De toute façon, ton couple était dans limpasse. Maintenant, tu peux choisir une nouvelle existence.
Une nouvelle vie ? les yeux pleins de larmes. Et toi, dans cette vie ?
Paul se détacha, gêné.
Claire… Ma belle Claire. Tu sais que je ne peux pas toffrir la stabilité, un foyer. Je suis un électron libre. On a partagé des moments magnifiques, inoubliables, mais…
Oui ? je sentais le froid monter en moi.
Mais je ne suis pas fait pour le quotidien. Jaime ma liberté. Je croyais que toi aussi, tu voulais juste une parenthèse.
Je le fixai. Tout devenait limpide. Les belles phrases, la tendresse, nétaient quun jeu dont jétais une des figurantes.
Je nai donc été quun amusement ? chuchotai-je.
Pas du tout, il tenta de saisir ma main, que je retirai. Jai tenu beaucoup à toi. Mais je ne peux offrir plus.
Je me levai.
Tu as raison, Paul : jai vécu. Ressenti. Maintenant, je sens seulement tout ce qui sest brisé.
Je partis sans me retourner. Il neigeait dru, les flocons brouillaient mes larmes.
***
Lappartement me parut plus grand, plus désert que jamais. Jappelai Camille.
Camille… jai besoin de te voir.
On se retrouva au café « Chez Marguerite », là où tout avait commencé. Camille mécouta, buvant son cappuccino.
Eh bien, conclut-elle, tu as eu tes émotions. Au moins, tu ne tes pas fanée, non ?
Je la regardai, stupéfaite.
Tu es sérieuse ? Ma vie est en miettes…
Je tai rien imposé, répondit-elle, tu es grande. Je tai juste tendu une perche. Ce que tu en as fait, cest ton affaire. Tas pris un risque, tu as eu de lintensité. Cest la vie, Claire. Jamais en ligne droite.
Je me levai.
Tu sais, Camille, je croyais que tu étais ma meilleure amie. Je comprends maintenant que tu voulais surtout que je partage ta solitude, ton incertitude.
Exagère pas, maugréa-t-elle.
Adieu, Camille, répondis-je, avant de sortir du café.
***
Une semaine passa. Pierre ne revint pas. Je lappelais, il répondait en deux mots : « Jai besoin de temps ».
Seule, jarpentais notre appartement trop silencieux. Les nuits dinsomnie, je revoyais tout : la rencontre avec Paul, les mensonges, la trahison. « Quas-tu fait, pauvre folle ? »
Je me rappelais la gentillesse de Pierre, les petites attentions du quotidien réparer un robinet, mapporter un thé, planter un pommier à la campagne. Jaurais donné nimporte quoi pour retrouver cette banalité.
À la veille du Nouvel An, je craquai et fonçai chez Pascal, où Pierre séjournait. Cest lui qui ouvrit.
Claire… Pierre ne veut pas te voir.
Juste cinq minutes, Pascal, je ten prie.
Il soupira, et ramena Pierre dans lentrée.
Pierre semblait vieilli, fatigué. Sa tristesse était un coup supplémentaire.
Quest-ce que tu veux ?
Te demander pardon, les mots se précipitaient, Pierre, jai fait une bêtise terrible. Lautre, il ne comptait pas. Toi seul es réel. Sil te plaît, laisse-moi rattraper ça.
Il resta silencieux, puis secoua la tête.
Je ne sais pas si jy arriverai, Claire. Jai suffoqué de douleur. Je te vois encore avec lui. Je narrive pas à effacer ces images.
Je comprends. Mais peut-être quavec le temps… ?
Peut-être, coupa-t-il, ou peut-être pas. Je ne sais même plus qui tu es, ni qui je suis.
Long silence. Nous étions deux naufragés dans le hall de limmeuble, autrefois complices, à présent étrangers.
Je dois partir. Pardon.
Il me laissa sur le palier, referma la porte. Je suis restée dans la lumière blafarde, puis ai rejoint la rue, sous la neige, alors que Paris préparait ses fêtes. Mais en moi, tout était creux.
***
Jai passé le Réveillon seule. Un verre de champagne, la télévision. À minuit, je levai mon verre :
À la nouvelle vie, murmurais-je avec ironie. Mais quelle vie ?
Début janvier, Camille mappela.
Claire, tu vas pas rester enfermée ! Je te présente un gars génial, prof de yoga, méditation… On se retrouve ?
Je restai un instant muette.
Claire ? Tu viens, comme dhab ? Au café ?
Je fermai les yeux. Jimaginais le café, la même Camille, une autre aventure, un autre tour de piste. Un cycle sans fin.
Non, Camille, dis-je doucement. Je ne peux plus.
Mais pourquoi ?
Je… Je ne peux pas, sentant enfin la rupture. Désolée.
Je raccrochai.
Quelques jours plus tard, revenue au « Chez Marguerite », seule, je sirotais un café en regardant la neige tomber sur Paris. Camille entra, me vit et se précipita.
Ah, Claire, tes là, quelle coïncidence ! Jai croisé le fameux prof. Laisse-moi te présenter…
Je la regardais le rouge de ses lèvres, cette vivacité, derrière laquelle je percevais son vide propre. Elle voulait briller encore, pour mieux ne pas se voir elle-même.
Il faut que tu rebondisses, insista-t-elle. La vie continue, comprends-tu ?
Jallais répondre. Aucun mot ne sortit. Mes pensées défilaient : combien de fois referai-je la même erreur ? Ai-je vraiment cherché le bonheur là où il nétait pas ? Lai-je seulement su, quand il était là ?
Claire ? fit-elle, inquiète, tu mécoutes ?
Je la fixai longuement, le poids de la lucidité envahissant mon regard tout ce que javais compris, trop tard. Le drame davoir échangé lessentiel contre de lillusion.
Oui, jécoute, murmurai-je.
Elle attendait. Je me tus. Dehors la neige tombait toujours, et dans cette lourde tranquillité se lisait tout : la douleur, le doute, la solitude, lirrévocabilité de ce quon choisit et de ce quon perd.
Alors, tu viens avec moi ?
Je la regardai, sans un mot. Et dans ce silence, je touchais enfin le seuil dune réponse. Une réponse encore trouble, mais mienne.







