Elle est entrée sans frapper, tenant dans ses mains quelque chose qui bougeait.

Elle est entrée sans sonner, tenant dans ses bras un petit être qui bougeait.

Aline n’entrait jamais sans prévenir auparavant. Ce simple fait poussa Valentine Moreau à quitter sa cuisine, torchon en main, alarmée. C’était un samedi de février ; dehors, la pluie mêlée de neige collait au gris du ciel, entre matin et midi, ce genre de journée où lon voudrait s’étendre sur le canapé et oublier jusquà son existence.

Aline se tenait dans lentrée, défaisant sa parka dune main. De lautre, elle serrait un plaid à carreaux au creux duquel quelque chose bougeait. Quelque chose de minuscule.

Plus tard, Valentine Moreau aimait se dire quelle avait tout compris dès la première seconde. C’était faux. La vérité, c’est qu’elle pensa d’abord à un chaton trouvé sur le trottoir.

Entre dans le salon, il fait plus chaud, dit-elle du seuil de la cuisine. Tu viens de la gare ? Je vais mettre leau à chauffer.

Maman, dit Aline, dune voix bizarre. Ni dure, ni douce ; la voix de quelquun qui pose enfin à terre un fardeau trop longtemps porté. Maman, cest Michel.

Valentine baissa les yeux sur le plaid. Un minuscule poing rose émergea, puis un visage, tout fripé, les yeux fermés, comme un petit champignon des bois.

Elle ne se souvint plus très bien de ce quelle dit ensuite. Des phrases creuses, peut-être à propos de théière ou de bottes mouillées. Elle parlait pour meubler, lesprit embrouillé. Aline était partie en stage il y avait quatre mois. Elle donnait de ses nouvelles chaque semaine, disait que tout allait bien, que les cours étaient durs, que la soupe maison lui manquait.

Il a quel âge ? demanda Valentine enfin, la bouche sèche.

Dix-huit jours.

Dix-huit jours. Cela voulait dire quAline avait téléphoné alors quelle avait déjà un bébé de huit, sept, cinq jours dans les bras et ne disait rien.

Elles passèrent au salon. Aline déposa Michel sur le canapé, lentoura de coussins pour quil ne roule pas, puis se redressa et fixa Valentine droit dans les yeux. Cest là que Valentine vit : Aline avait changé. Les traits tirés, des cernes gris sous les yeux. Mais dans cette posture, cétait la solidité des gens qui nont plus peur.

Tu aurais dû voir, dit Aline. Ce nétait ni un reproche, ni un sanglot. Juste lépuisement dun aveu. Quand je suis rentrée pour la Toussaint, à six mois, tu aurais dû ten apercevoir, maman.

Valentine se souvint des vacances. Trois jours passés à trier le balcon, regarder des séries, manger des raviolis. Elle trouvait sa fille élargie sous un gros pull, pensant avec fatalisme : cest lâge, elle ne fait plus attention à sa ligne, la jeunesse sen va.

Jai cru que tu avais juste pris du poids, admit Valentine, honteuse.

Je sais ce que tu pensais. Tu pensais toujours à tout, sauf à moi.

C’était dur. Injuste, crut Valentine. Mais parfois, dans linjustice la plus cruelle, se cache une part de vérité insupportable à reconnaître.

Tu étais toujours au travail, continua Aline, la voix brisée dà peine un souffle. Quand je rentrais, tu dormais déjà. Ou tu étais encore collée à tes comptes. En troisième, jai fumé, tu ten es rendu compte six mois plus tard. En seconde, je tai fait la tête quinze jours, tu nas rien remarqué. Tu as vécu dans ton monde à toi, maman. Alors jai compris que je devais me débrouiller seule.

Michel gémit depuis le divan. Aline eut un geste sûr pour border le plaid autour de lui. Valentine sut alors : sa fille avait appris, dans le secret, à devenir mère.

Où étais-tu ? demanda-t-elle.

Chez Marine. Tu te souviens, Marine de la rue Pasteur. Elle ma aidée.

Marine de la rue Pasteur. Une amie vague jamais aperçue. Sa propre fille avait accouché, seule, épaulée par une fille inconnue dans un deux-pièces de banlieue.

Valentine gagna la cuisine, alluma la bouilloire, se posta derrière la vitre à regarder la neige fondue se transformer en boue sous les pieds des passants. Elle écoutait, depuis le salon, la voix basse dAline chuchotant à Michel des mots tendres.

Elle songea quelle était comptable. Toute sa vie, elle avait additionné, prévu, équilibré. Le débit, le crédit, le compte juste. Mais voilà : sa fille avait vécu sous son toit sept ans, puis à luniversité, et elle ignorait tout delle. Il nexistait pas déquation pour réparer ça.

Lorsquelle revint avec deux tasses, Aline nourrissait Michel dun air appliqué. Ce geste à la fois banal et bouleversant cloua Valentine au recoin de la pièce, bouche close, mains tremblantes.

Qui est le père ? demanda-t-elle, dos tourné à la scène.

Aline hésita. Plus tard, maman. Pas maintenant.

Valentine acquiesça. Il ny avait pas durgence. Pas cette nuit-là.

Cette première nuit, Valentine dormit peu. Elle entendait Michel sagiter, Aline se lever, le consoler doucement. Elle pensa qu’il fallait acheter un lit à barreaux, appeler madame Leroux du deuxième, qui avait élevé ses petits-enfants seule et savait comment sy prendre. Et repensa à ce qu’Aline avait dit : “Tu aurais dû voir. Tu vivais dans ton monde.”

Était-ce vrai ?

Oui. Cela létait. Mais Valentine avait toujours cru, elle, que travailler sans relâche pour que sa fille ait des vêtements décents, des cours danglais, de bons repas, cétait cela, lamour. Se lever tôt, rentrer tard, mais il y avait toujours du fromage et des steaks au frigo. Pourtant, ce nétait pas assez.

Était-ce sa faute ?

Là, elle ne savait pas. Là, les chiffres ne salignaient plus.

Quinze ans plus tôt, elle prenait le RER pour aller à lorphelinat. Novembre, gris, détrempé comme ce février. Elle fixait la vitre, se demandait pourquoi elle y allait. Son mari était parti trois ans auparavant, calmement, lâchement : « Valentine, je veux des enfants, on ny arrive pas, tu le sais aussi bien que moi. » Elle le savait. Les médecins lui avaient annoncé à trente-deux ans. Elle sy était faite, comme on shabitue à une tension constante. Pas lui. Il était reparti avec une femme qui lui avait donné deux enfants. Parfois elle les croisait au marché : lui, la poussette, la nouvelle épouse, des enfants roses et rieurs. Tout allait bien, en apparence.

Longtemps, elle sétait dit que ce nétait pas raisonnable dadopter. Peur, hésitation, conseils des copines : « Valentine, pense à toi », disait Lucie ; « Tente, quest-ce que tu risques ? », répliquait Anne. Un matin, sans prévenir, Valentine avait pris ses affaires et y était allée.

À lorphelinat, ils lui avaient présenté des enfants, tous plus dociles, plus souriants les uns que les autres. Aline était dans le coin, bouquin à la main, feignant de lire. Elle ne lisait pas, simplement observait cette inconnue venue choisir un enfant comme on prend un chiot au marché. Douze ans, maigre, cheveux coupés courts, sans coquetterie aucune, une petite cicatrice sur le poignet. L’éducatrice avait glissé : « Cest Aline, pas facile, celle-là, ninsistez pas. » Valentine sétait approchée. Que lis-tu ? Aline tendit la couverture, muette : « Le Comte de Monte-Cristo ». Bon choix, glissa Valentine. Mouais, répondit Aline, et replongea dans son silence.

Elles ne sétaient pas vraiment choisies. Simplement, on ne revient pas en arrière sur de telles histoires.

Les premiers mois furent durs. Valentine sasseyait souvent tard dans la cuisine, la porte close, ruminant : ai-je fait une erreur ? Aline lançait des remarques qui piquaient, jamais grossières, toujours acides : « Cest pas ce pain quil fallait », « Pourquoi tu es entrée dans ma chambre ? », « Jai pas besoin de ton aide ». La porte refermée en permanence. Valentine frappait, on répondait à peine : « Quoi ? ». Jamais « entre », jamais « oui », seulement « quoi ». Comme une étrangère.

Une nuit, Valentine la surprit à tousser violemment. Elle hésita, entra. Aline était brûlante, regards têtus au plafond. Valentine descendit en cuisine, prépara un lait chaud au miel et beurre, comme sa propre mère le faisait. Elle apporta la tasse. Aline lattrapa, but à petites gorgées.

Pourquoi avec du beurre ? demanda-t-elle.

Ça soigne mieux.

Cest écœurant.

Mais ça marche.

Après un silence :

Daccord, lâcha Aline.

Un vrai mot cette fois, le premier. Court, sec, mais Valentine ne loublia jamais.

Puis il y eut lhistoire du jean. Aline voulait celui à broderies que portait Claire au lycée, un truc cher. Lépoque était difficile, Valentine se contentait de la cantine au boulot, faisait mine de navoir pas faim le soir, mais le jean, elle le trouva. Rentrée à la maison, elle le posa sur la table. Aline jeta un œil, puis à elle, puis de nouveau au pantalon. Pas un mot. Elle fila dans sa chambre. Mais une heure après, elle ressortit, habillée du jean, et lâcha :

Il tombe bien.

Ça te va, répondit Valentine.

Merci, murmura Aline, tout bas, la gorge nouée.

Ainsi, peu à peu, elles sétaient construites. Lentement, gauchement, loin des films où lenfant adopté tombe en larmes dans les bras de sa mère. Non, cétait des « daccord » et des « il tombe bien », quon serre précieusement comme des perles rares.

Aline resta trois ans à la maison, puis entra à la fac. Elle choisit les métiers de lenseignement, à la surprise de Valentine qui se demandait comment une jeune fille aussi farouche pourrait soccuper denfants. Mais Aline le voulait vraiment. Elle quitta la maison pour la résidence universitaire. Les appels devinrent dabord rares, puis plus fréquents. Quelques week-ends, où le pot-au-feu reprenait place et la télé tournait. Plus de distance, mais peut-être, une douce respiration nécessaire.

Un an plus tôt, un appel de mars, la voix dAline étrange. « Tout va bien ? », demanda Valentine. « Oui, juste un peu fatiguée ». Elles avaient parlé dautre chose. Plus tard, Valentine repensa longtemps à cet appel, se demandant sil fallait demander autrement. Mais comment faire ?

Ce fut bien plus tard quAline livra enfin le fond de lhistoire : Michel avait six semaines et fixait déjà obstinément langle gauche du plafond.

« Cétait un prof de la fac », confia Aline. « Il savait parler. On aurait dit quil me comprenait mieux que moi-même. Marié, je le savais. Ce nest pas une excuse, maman. Mais à vingt-deux ans, quand un homme te regarde comme si tu étais unique difficile de dire non. Surtout quand on a grandi sans être vraiment vue par personne. »

Tout avait explosé en octobre. Lépouse était venue sur le campus, hurler devant tout le monde. Le professeur emmena sa femme sans un regard pour Aline. Elle était restée plantée là, puis sétait enfermée une heure dans les toilettes à sangloter et personne nétait venu.

Trois semaines plus tard, le test affichait deux barres roses.

Aline sétait assise sur le rebord de la baignoire, longtemps, fixant ce test. Puis elle sétait aspergée deau froide, avait croisé son reflet et dit tout haut : « Eh bien tant pis. » Elle appela Marine de la rue Pasteur, la seule vraie amie.

Marine dit : « Reste chez moi, autant que tu veux. »

Pourquoi pas Valentine ? Aline expliqua dune voix lasse et nue :

Tu aurais voulu agir, décider, organiser, prévenir les services sociaux, exiger des pensions, imposer un congé sabbatique. Tu ty serais jetée à corps perdu. Mais moi, javais juste besoin que quelquun soit là. Cest tout. Et toi, tu ne sais pas juste être là, maman. Tu sais faire, pas être.

Valentine ne protesta pas. Elle se reconnut dans ce portrait, dérangeant dans sa justesse.

Mars céda la place à avril. Chez Marine, Aline trouvait le soutien silencieux quil lui fallait. Marine savait offrir une soupe brûlante sans un mot, se lever à minuit pour un verre deau. Peu de gens sont capables de cela, pensa Valentine avec reconnaissance, sans jamais le dire car le langage de la reconnaissance lui échappait.

Michel naquit en janvier, en pleine santé, bruyant, brun, lair constamment mécontent. À la maternité, cest Marine qui tint compagnie à Aline, pas Valentine.

Quand tout fut dit, Valentine garda le silence. Elle dit simplement :

Jaurais dû être différente.

Oui peut-être, admit Aline.

Je ne savais pas. Je ne savais vraiment pas.

Je sais, répondit Aline. Ce nétait ni un pardon, ni une réconciliation. Juste un fait : elle savait. Ce nétait pas moins douloureux, mais plus compréhensible, peut-être.

À présent, elles vivaient ensemble. Valentine avait cédé à Aline la grande chambre, installé le lit denfant chiné chez madame Leroux, devenue une alliée précieuse. Elle débarquait chaque semaine, marmite à la main, conseils interminables, un peu trop mais toujours bien intentionnée.

Regarde-moi ce costaud ! râlait-elle en observant Michel. Il crie, cest bon signe, crois-moi, les bébés calmes, cest pas mieux, cest moi qui te le dis.

Aline supportait la litanie de madame Leroux comme une douleur sourde, mais au fond, elle lacceptait. Leroux tenait Michel pendant quAline dormait, gérait les crises de colique, fit venir sa belle-fille pédiatre pour rassurer tout le monde.

Valentine navait plus de travail, sa pension suffisait à leur garantir une vie modeste mais sereine. Les jambes la faisaient souffrir, le temps changeant rendait février insupportable. Mais elle évitait de se plaindre, trop consciente du fardeau dAline.

Elles sapprivoisaient, lentement. Le matin, Aline préparait le biberon de Michel, Valentine cuisinait la semoule. Elles prenaient le thé en silence. De rares phrases, « Il a dormi toute la nuit, tu te rends compte », ou « Il a une nouvelle démangeaison ici », commençaient à tisser la trame dune nouvelle conversation.

En avril, Paul appela.

Valentine lisait le journal à la cuisine. Son téléphone vibra, le nom safficha. Paul. Pourquoi navait-elle jamais effacé ce numéro ? Mystère.

Allô ? dit-elle.

Valentine, cest moi.

La voix avait changé. Moins assurée, cassée.

Je peux te voir ?

Ils se retrouvèrent à la brasserie du quartier. Paul avait vieilli, amaigri, les tempes complètement blanches, les yeux cernés. Elle le regardait, sans colère ancienne, juste de la lassitude.

Il commanda un thé, touilla sa tasse longuement. En avril, le diagnostic est tombé. Pancréas. On va opérer en juin.

Elle ne répondit pas.

Je ne demande pas de compassion, ajouta-t-il précipitamment. Je voulais simplement te le dire. Mes filles sont grandes, elles font leur vie, ma femme enfin tu sais. Elle est bien, mais bref. Je voulais te dire que jai eu tort, à lépoque. De partir. Cétait lâche, maintenant je le vois.

Tu comprends, répéta-t-elle sans émotion.

Oui. Je vends mon kebab. Ça fera une somme correcte. Je veux te la donner.

Valentine reposa sa tasse.

Pourquoi ?

Vous êtes à létroit. Jai entendu dire ta fille, le bébé. Vous devez avoir besoin de plus grand.

Ce ne sont pas tes affaires.

Valentine

Cest pour toi que tu le fais, Paul. Pas pour nous.

Il ne protesta pas. Il savait.

Dans le bus, Valentine scruta les prémices du printemps, des tiges vertes égratignant déjà les plates-bandes, pensa à Paul, à la maladie du pancréas. Elle navait pas ressenti son absence toutes ces années, mais là, naturellement, elle se sentit touchée. Étrange.

De retour, elle expliqua à Aline.

Il veut nous donner de largent.

Non, refusa Aline net.

Aline

Maman, il ta quittée parce que tu ne pouvais pas avoir denfants, comme si cétait ta faute. Et maintenant il veut se racheter parce quil a la trouille. Non. Jamais.

Valentine soutint son regard.

Et si moi, jaccepte ?

Je ne te comprendrai pas.

Il y a beaucoup de choses que tu ne comprends pas chez moi. Ni chez lui. Cest un lâche, pas un monstre. La lâcheté, cest courant.

Tu es capable de lui pardonner.

Il y a longtemps que je lai fait. Je navais juste jamais eu l’occasion de le lui dire.

Le visage dAline fut traversé par une lueur difficile à cerner, colère ou doute.

Cest ton choix, finit-elle par dire. Ta vie.

Elle accepta largent. Pas seulement pour la nouvelle chambre, encore que Michel et Aline en avaient besoin. Mais parce que Paul devait solder ses comptes. Cétait son histoire à lui, son chemin, et Valentine navait pas le droit dinterférer.

Aline limita les conversations à lessentiel, sans disputes, ni claquements de portes. Cétait familier : adolescente, sa manière de se renfermer.

Madame Leroux, débarquant un soir marmite au bras, observa les deux femmes.

Un vrai duo de muettes obstinées, vous deux ! Vous vous taisez au lieu de vous parler, cest bien là votre problème.

Madame Leroux, je vous respecte, répondit Aline, mais ça ne vous regarde pas.

Madame Leroux nétait pas vexée. Elle laissa la soupe et revint dès le lendemain.

Lété passa. Michel poussa, sortit ses premières dents qui firent grogner toute la maison. Aline préparait son mémoire, Valentine gardait Michel. Progressivement, elles trouvaient un équilibre fragile, difficile à nommer, mais précieux.

Fin octobre, Paul écrivit. Une lettre papier, improbable. « Opération prévue le 12 novembre. Je ne sais pas de quoi sera fait demain. Merci pour lépoque. Merci de ne pas mavoir jugé. Merci d’avoir accepté. » Rien de plus.

Valentine lut la lettre deux fois, la rangea au fond du buffet.

Aline la surprit à la tenir un jour. De qui ça vient ? Paul, répondit Valentine. Aline hocha la tête, pas un mot de plus.

Puis arriva la Saint-Sylvestre.

Le 31 décembre au soir, seules avec Michel. Madame Leroux était chez sa fille. Marine avait invité Aline mais elle avait préféré rester. Elles se retrouvèrent autour de la table, clémentines et salade de pommes de terre. Michel dormit à dix-neuf heures, indifférent au calendrier.

À vingt-deux heures, elles étaient là, à grignoter. La télé récitait des platitudes festives. Valentine chercha les mots, sans les trouver.

Aline, soudain, releva la tête.

Je lui ai écrit, avoua-t-elle. Quand Michel est né. Pour dire que nous avions un fils.

Valentine comprit de qui elle parlait, repoussa sa tasse.

Et ?

Il na pas répondu. Aline fixa sa mère. Il ma bloquée. Partout. Cest comme si je nexistais plus pour lui, ni dans son téléphone ni ailleurs. Ni Michel, ni moi.

Valentine se tut.

Je sais que je me suis trompée, continua Aline, dune voix tendue. Je sais quil ne ma jamais appartenue. Mais il aurait pu je ne sais pas. Il aurait pu réagir. Me dire « Ne mécris plus ». Juste pour que je sache quil avait reçu le message. Mais non. Il a tout effacé, comme si nous nétions rien.

Elle fixait la fenêtre, la nuit bourdonnante de pétards.

Je suis terriblement honteuse, maman, lança Aline, à mi-voix. Honteuse davoir choisi cet homme, honteuse de lui avoir donné ça, honteuse davoir gardé le silence durant ces mois et même maintenant, de ten parler. Jai limpression de ne pas être à la hauteur, alors jai envie de fuir.

Valentine la regarda longtemps.

Elle aurait voulu sortir une phrase sage, un de ces mots qui restent. Mais ce genre de phrases vous échappe toujours au bon moment, elles ne viennent quaprès. Alors elle choisit la vérité brute :

Ma fille. Aline releva les yeux. Jai fait des erreurs aussi. Jai épousé quelquun qui ma quittée à la première épreuve, et jai cru toute ma vie que cétait de ma faute. Jai vécu seule, avec cette blessure. Mais toi, tu nes pas seule. Tu mas, tu as ce petit bonhomme qui dort. Tu comprends ? Tu nes pas seule, Aline.

Aline la fixa pendant de longues secondes. Alors, quelque chose en elle céda, la fatigue quelle niait depuis des mois transparut.

Jétais en colère contre toi, avoua-t-elle. Jai été furieuse que tu ne voies rien, que tu sois toujours au boulot, que tu acceptes largent de Paul, que tu pardonnes si facilement.

Je sais.

Je ne comprends toujours pas comment tu as pu lui pardonner.

Tu comprendras, répliqua Valentine. Tu ne veux simplement pas encore laccepter.

Aline baissa la tête, puis la releva.

Maman, je regrette de ne pas tavoir appelée. En octobre, dès que jai su. Je regrette que tu naies pas été là pour la naissance de Michel. Je voulais prouver que je pouvais gérer seule. Mais cétait de lorgueil. Ridicule.

Moi aussi, je regrette, répondit Valentine, la voix lasse. Que tu naies pas pu mappeler sans avoir peur. Cest ma faute si je suis devenue une mère quon nose pas déranger. Physiquement présente, mais lesprit ailleurs. Tu as raison. Je nai pas été à la hauteur non plus.

Silence. La publicité coupa la soirée télé.

Il est beau, remarqua Valentine, désignant Michel.

Oui, confirma Aline. Très beau. Madame Leroux dit déjà quil a une tête dartiste.

Madame Leroux dit ça à chaque bébé.

Je sais. Ça fait plaisir quand même.

Elles ne se serrèrent pas dans les bras, néclatèrent pas en sanglots, ni en déclarations. Aline se leva pour préparer le thé, effleura l’épaule de sa mère au passage. Valentine couvrit sa main dun geste rapide, puis la relâcha. Voilà. Cétait tout.

Elles passèrent la nouvelle année ainsi, dégustant des clémentines devant la télé. À onze heures et demie, Michel se réveilla en criant à cause des pétards. Aline le prit, il se calma aussitôt. Trois silhouettes à la fenêtre, devant les feux dartifice. Valentine se dit que lan dernier, elle nétait quune retraitée esseulée, que le destin lui offrait à présent une fille qui avait dit la vérité, et un petit-fils absorbé par les étoiles éclatantes, comme s’il en jaugeait la beauté.

Cétait sûrement cela, recommencer. Sans éclat, juste doucement, avec des clémentines.

Début mai, Aline soutint son mémoire.

Valentine sy rendit seule, laissant Michel avec madame Leroux, qui avait mis pour loccasion son plus beau gilet. Dans lamphithéâtre sentant la poussière et les livres, Valentine sinstalla au fond. Ils étaient dix à passer devant le jury. Aline savança, robe bleu marine celle quelles avaient choisie ensemble cheveux domptés, dossier sous le bras.

Elle parla, et Valentine comprit deux choses. D’abord : Aline avait préparé son sujet, savait où elle allait, répondait sans hésiter. Ensuite : elle était devenue, à force dépreuves, cette jeune femme qui tenait debout, même épuisée.

Valentine l’observa. Elle revit en Aline la gamine ombrageuse de lorphelinat avec son Monte-Cristo. Se demanda si, ce jour-là, elle avait eu raison. Mais elle était là désormais, celle qui défendait son travail, avec un enfant dun an à la maison.

Quand la note fut annoncée, Aline chercha Valentine du regard. Une lueur étrange lui serra la gorge, à s’en mettre à pleurer ce quelle navait plus fait depuis lenterrement de sa propre mère. Elle accepta cette faiblesse, sortit son mouchoir.

Elles prirent un café à la cafétéria. Aline racontait les questions, les surprises, et Valentine écoutait, savourant ce vrai dialogue quelles navaient jamais vraiment eu jusqualors.

La lettre de Paul arriva le lendemain. De nouveau papier, pas dadresse. « Opération réussie. Les médecins sont confiants. Merci. » Rien dautre.

Aline louvrit, la lut en silence.

Tu crois que cest toi qui lui as permis daller mieux ? demanda-t-elle soudain.

De quoi ?

Ton pardon. Tu crois quil a guéri grâce à ça ?

Valentine réfléchit, replia la lettre.

Je ne sais pas, avoua-t-elle. Peut-être que cest juste la science. Mais tu sais, jai traîné ma rancœur tant dannées, ravalée, niée. Quand je lai vraiment laissé partir, quelque chose a changé en moi. Quil aille mieux, cest bien, mais pour moi ce changement suffisait.

Aline contempla la fenêtre.

Aujourdhui, Michel ma souri, confia-t-elle. Un vrai sourire. Il ma regardée et il a souri. Pas un réflexe.

Valentine sentit venir les larmes, encore.

Cest pour toi, avança-t-elle. Il sent que tu commences à tapaiser.

Aline jeta un coup dœil à Michel, allongé sur le canapé, contemplant son ombre favorite au plafond. Puis revint à sa mère.

Tu le penses vraiment ?

Oui, répondit Valentine.

Dehors, cétait le printemps. Le vrai, tiède, odorant, même au cœur de Paris quand on ouvrait la fenêtre. Michel soupira dans les bras dAline près de la vitre, la tête penchée en confiance totale.

Et Valentine sut quil leur fallait être deux, parfois trois, pour continuer. Doucement, sans promptitude. Comme un renouveau, mais sans solennité. Avec juste, enfin, la tendresse retrouvée.

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eight + nineteen =

Elle est entrée sans frapper, tenant dans ses mains quelque chose qui bougeait.
Reviens chez ta mère – ordonna le mari en posant les valises