QUAND TU Y PENSES, ELLE SEST JUSTE EMPORTÉE
Mais franchement, qui pourrait bien vouloir de toi, vieille peau ? Tu nes quun fardeau. Tu traînes dans cette maison, tu sens la naphtaline Si ça ne tenait quà moi Ah, je suis obligée de te supporter. Je te hais !
Manon faillit sétouffer avec son thé. Il y a à peine un instant, elle parlait par visio avec sa grand-mère, Suzanne Delacroix. Cette dernière venait de quitter la pièce une minute.
Ne bouge pas, ma chérie, je reviens tout de suite, avait-elle dit en se levant de son fauteuil, ségratignant dun soupir. Elle disparut dans le couloir.
Le téléphone était resté sur la table, caméra et micro branchés. Manon avait repris son travail sur lordinateur. Mais soudain Il y eut ça. Une voix surgie du couloir.
Manon crut halluciner. Elle laurait sûrement pensé, si elle navait pas jeté un oeil au téléphone. À en juger par le bruit de la porte, quelquun venait dentrer dans la chambre. Dabord des mains inconnues à lécran, puis un flanc, enfin un visage.
Armelle. Lépouse du frère. Cétait bien sa voix.
Armelle fouilla partout, souleva loreiller de grand-mère, puis le matelas, cherchant sous le lit.
Elle est là à siroter son thé Si seulement elle pouvait vite crever, sans blague. Pourquoi ça traîne autant ? Inutile, elle nest bonne à rien, elle occupe de la place et pollue lair marmonnait la belle-sœur.
Manon ne bougea pas. Lair lui manqua un instant.
Armelle disparut sans remarquer la caméra, puis Suzanne revint, sa fausse bonne humeur effleurant à peine ses yeux.
Me revoilà ! Ah, jai oublié de te demander, ça va le boulot ? Rien de neuf, Manon ? interrogea doucement la grand-mère, comme si de rien nétait.
Manon approuva dun signe de tête sec, perdue à digérer tout ce quelle venait dapprendre, alors que son cœur criait denvoyer balader Armelle sur le champ.
Suzanne Delacroix avait toujours semblé à Manon une femme de fer. Jamais elle nélevait la voix cétait cette rigueur dinstitutrice, aiguisée par des décennies de conversations dans les écoles, entre élèves et parents.
Quarante ans à enseigner la littérature. Les enfants ladoraient : Suzanne savait donner vie à tous les classiques, même les plus poussiéreux.
Lorsque le grand-père est mort, elle na pas flanché, mais sa silhouette droite sest incurvée. Elle sortait moins, tombait plus souvent malade. Son sourire sétait rétréci, mais pas sa vivacité : à ses yeux, tout âge a sa beauté, il faut savourer la vie, même maintenant.
Manon aimait chez sa grand-mère ce sentiment de sécurité absolue. Avec elle, rien nétait insurmontable. Un jour, Suzanne a cédé sa petite maison de campagne à son petit-fils pour ses études, et ses dernières économies à Manon pour laide au prêt immobilier.
Quand le frère de Manon, Lucien, a trouvé les loyers parisiens bien trop chers, grand-mère a spontanément proposé de lhéberger avec sa femme. « Trois pièces, tout le monde rentre, et je serai surveillée ! On ne sait jamais, si ma tension grimpe, ou si je fais une crise de diabète »
Je mennuie toute seule, et puis, les jeunes, ça a toujours besoin dun coup de main, disait-elle dun ton joyeux.
Lucien devait la surveiller, Manon faisait les courses, rapportait des médicaments, réglait parfois la facture délectricité. Son salaire le permettait, et elle naurait pas supporté de se désintéresser. Parfois elle donnait du liquide, parfois elle faisait un virement, parfois, connaissant les économies de sa grand-mère, elle arrivait avec de la nourriture. Poisson, viande, produits laitiers, fruits, tout ce quil fallait pour une vraie alimentation.
Cest ta santé dabord, surtout avec ton diabète, répétait Manon.
Grand-mère la remerciait, en fuyant son regard, mal à laise davoir à « déranger ».
Dès le début, Armelle, la femme de Lucien, avait déplu à Manon. Une politesse doucereuse, des paroles mielleuses, mais dans les yeux un froid tranchant. Un regard qui jauge, sans chaleur, ni estime. Manon nintervenait pas, après tout, ce nétaient pas ses affaires. De temps à autre elle demandait à grand-mère si tout allait bien.
Tout va bien, ma douce, assurait Suzanne. Armelle cuisine, tient la maison propre, elle na pas encore beaucoup dexpérience mais ça viendra.
Mais Manon savait maintenant que cétait un mensonge : en public Armelle prenait une mine dagneau, seule, cétait tout autre chose
Mamie, je viens dentendre Quest-ce que cétait que ce cirque ?
Grand-mère simmobilisa, détourna les yeux.
Oh, ce nest rien, Manon Armelle est juste fatiguée. Lucien travaille loin, elle pique des colères.
Manon détaillait sa grand-mère comme si elle la voyait pour la première fois : chaque nouvelle ride, ce regard vidé de la vieille gaieté. Il ne restait que lentêtement, mais aussi la fatigue, et maintenant : la peur.
Fatiguée ? Mais tu as entendu ce quelle a dit ? Ce nest pas juste une saute dhumeur, cest
Manon interrompit doucement Suzanne Delacroix. Ça ne me gêne pas, tu sais. On peste, on semporte, elle est jeune, vive, et moi jai fait mon temps. Je nai plus besoin de grand-chose
Tu me prends pour une idiote, mamie. Tu me racontes tout maintenant ou je saute dans la voiture, jarrive tout de suite. Tu choisis.
Long silence. Suzanne soupira, baissa les épaules, remit ses lunettes. Le masque se fissura. Il ne restait quune petite vieille, épuisée, devant elle.
Josais pas en parler. Tu travailles trop, tas ta vie. Pourquoi te mêler de mes histoires ? Je pensais que tout finirait par sarranger…
Laffaire Armelle durait bien plus longtemps que Manon ne limaginait. Et cétait bien plus sale.
Les jeunes étaient arrivés chez Suzanne avec des valises énormes et de grands rêves : économiser pour un crédit immobilier avant Noël. Grand-mère avait dabord été ravie. Lappartement reprenait vie ; le matin, on entendait des pas, on cuisinait, il y avait des conversations, des rires parfois forcés. Armelle au début cuisinait des tartes, servait le thé, laccompagnait chez le médecin.
Puis Lucien a quitté Paris en déplacement longue durée, et tout a changé.
Elle sest dabord mise à sénerver pour rien, raconta Suzanne. Jai cru que cétait à cause de Lucien. Puis elle sest appropriée mes courses, répétant que Manon amenait trop à manger, quelle en avait besoin, elle, car elle était jeune, quelle allait avoir un enfant. Mais moi jai plus dappétit, ça ne fait pas de mal de perdre du poids.
Finalement, Armelle avait sollicité un prêt auprès de grand-mère. Suzanne y avait laissé largent que Manon lui donnait pour les pilules et linsuline. Armelle sacheta un frigo personnel, quelle installa dans sa chambre, condamnant la porte à clé. Tout ce que Manon apportait de bon, se retrouvait là, sous clé.
Jamais largent na été rendu. Pire : Armelle fouillait régulièrement chambres et commodes pour dénicher déventuelles cachettes.
Elle a pris la télé, elle prétendait que ça abîmait mes yeux, sanglota grand-mère en sessuyant les yeux. Elle coupe Internet parfois et moi, on mappelle, je lis les infos, je regarde les recettes Je me sens en prison parfois.
Et Lucien, tu as essayé de lui parler ? demanda Manon.
Grand-mère secoua la tête.
Elle ma dit que si jen parlais, elle dirait à tout le monde que cest à cause de moi quelle a perdu le bébé. Que je la faisais stresser. Et je ne sais même pas si elle était vraiment enceinte. Mais elle disait que tout le monde la plaindrait, et quon me détesterait
Manon, muette de rage, avait envie de hurler, de maudire sa belle-sœur. Mais elle dit :
Mamie, personne na le droit de te traiter comme ça. Personne. Ni jeune, ni vieux, ni de la famille, ni étranger.
Grand-mère éclata en larmes. Manon essayait de la calmer, mais elle savait que la tempête arrivait. Plus question de se taire.
Une demi-heure plus tard, Manon et son mari, Antoine, fonçaient chez Suzanne. Elle lui avait tout résumé sur le trajet. Il peinait à le croire, mais Manon navait jamais menti.
Grand-mère ouvrit la porte aussitôt, triturant nerveusement un mouchoir, les yeux fuyants.
Oh, vous arrivez sans prévenir ? Je vous aurais fait du thé
On nest pas là pour le thé, mamie, expliqua Manon doucement. On vient remettre de lordre. Elle est où, Armelle ?
Partie quelque part, elle ne me raconte pas tout Bon, entrez, maintenant que vous êtes là.
Suzanne Delacroix se décala, les laissant passer. Manon fila voir la cuisine : le frigo, vide deux briques de lait périmées, une douzaine dœufs, des cornichons couverts de moisissure. Le congélo : une plaque de glace, rien dautre.
Manon croisa Antoine du regard, il hocha la tête. Ils navaient pas besoin de se parler. Chambre dArmelle, verrouillée. Un simple tournevis, et Antoine en venait à bout.
Là, un frigo. Dedans, les yaourts que Manon avait apportés à grand-mère trois jours plus tôt, du fromage, du saucisson artisanal, mêmes tomates et concombres.
Manon bouillait mais se maîtrisa. Avec Antoine, ils se postèrent dans la chambre de Suzanne, planqués.
Armelle rentra une demi-heure plus tard.
Qui est allé dans MA chambre ?! ségosilla-t-elle, les poings déjà crispés.
Cest alors que Manon sortit, silhouette assurée.
Cest moi.
Armelle se figea, ses yeux filant dans tous les coins. Quelques secondes de silence, puis elle tenta la provocation.
Et toi, quest-ce que tu fouilles chez moi ?
Manon sapprocha à la surplomber. Armelle nen menait pas large.
Je suis la petite-fille de la propriétaire. Et toi, qui es-tu, à la fin ? Tu as dix minutes pour faire tes valises, après, cest par la fenêtre que tes affaires sortiront. Compris ?
Je vais tout raconter à Lucien !
Raconte à qui tu veux. Lucien nest pas là. Si je dois te sortir moi-même, ce sera sans ménagement.
Armelle grogna mais, remballée, fila dans la chambre, fourrant pêle-mêle ses affaires dans un sac. Pestant encore, elle ne recueillit de Manon quun regard dacier.
Grand-mère, debout dans lentrée, essayait de sécher ses larmes avec la manche.
Oh Manon pas besoin dune scène pareille Les voisins vont entendre
Manon se précipita, la serra fort.
Ce nest pas une dispute, mamie. On se débarrasse juste des ordures.
Ils passèrent la nuit chez Suzanne, puis remplirent le frigo et larmoire à pharmacie de victuailles et de médicaments. Quand ils partirent, Suzanne pleura. Manon espérait que ce nétait ni par peur ni à cause de la solitude. Elle interdit strictement à grand-mère de laisser revenir Armelle, même si elle suppliait.
Le soir-même, Lucien appela, hors de lui, hurlant presque dans le combiné.
Tes folle ? Armelle est en pleurs ! Où va-t-elle aller ? Tu te crois tout permis sous prétexte que tas du fric ?
Manon coupa court, raccrocha. Quelques heures plus tard, elle lui envoya un vocal :
Tu ferais mieux douvrir les yeux. Ta précieuse Armelle martyrisait mamie, la laissait crever de faim. Et rappelle-toi, mamie ta tout donné jadis. Si tu tavises de revenir ici avec elle, tu le regretteras durement.
Lucien ne répondit pas. Ce nétait pas nécessaire.
Quant à Armelle, elle sétait provisoirement installée chez une amie. Sur les réseaux sociaux, elle posait des statuts sur sa « famille toxique » et « les gens à double visage ». Lucien likait en silence. Manon nentendit plus jamais parler deux.
Chez Suzanne, la maison avait retrouvé douceur et silence. Quelques semaines plus tard, elle demanda à Manon de lui apprendre à regarder des séries sur son smartphone. Elle commença par « Le Maître et Marguerite », puis se plongea dans les comédies. Parfois, elles en regardaient ensemble.
Dis donc, ça faisait longtemps que je navais pas autant ri, confia un jour Suzanne. Jen ai mal aux joues, je ne suis plus habituée.
Manon sourit. Elle était paisible à présent. Autrefois, grand-mère lui avait appris à se défendre. Maintenant, cétait à son tour de protéger sa grand-mère.







